Maurice-Pierre Boyé

 

Maurice Pierre Boyé, écrivain français, poète, bibliophile, érudit, né vers 1900-1902, mort au début des années 70. Telles sont les dates que l’on peut conjecturer, en particulier à partir des premières lignes de l’avant-propos de ses Portraits et Rencontres de la vie littéraire, souvenirs sous-titrés « tous ceux que j’aimais sont partis » : « C’est entre 1941 et 1945, autant pour me distraire que pour tenter d’oublier quelques instants la cruauté des jours que nous vivions alors, que je me décidais à composer la première version de mes souvenirs. Je dépassais de peu la quarantième année... » Ces lignes sont datées de septembre 1967 à Boullay-les-Troux ; le livre a été publié, après sa mort, en 1974, aux éditions Nizet, place de la Sorbonne.

 

« Nulle chambre  n’aura plus hanté et mieux enchanté ton enfance que celle, tapissée d’andrinople, où des armoires vitrées renfermaient tant d’éditions anciennes et romantiques ! Souviens-toi. Le temps laissait traîner en ces lieux comme un parfum de bergamote ou de fleur d’oranger ! Cette chambre était située au premier étage d’un petit château d’Ile-de-France : Saint-Paul, aujourd’hui détruit par le vandalisme moderne... »

Ces lignes, évocatrices d’une enfance solitaire,  sont tirées des premières pages d’un de ces livres qui, comme ceux de Jules Janin ou du Bibliophile Jacob consacrés à la même passion, restent longtemps présents dans la mémoire des bibliophiles : c’est l’Eloge du Libraire qui perpétue le souvenir de Paul Eppe, fondateur en 1947 de la librairie de la rue de Provence, mort prématurément en 1958,  non sans avoir transmis le flambeau à son fils Marcel, qui lui-même fut continué, rue de Maubeuge, par son fils Christian.

« Rien ne se rompt complètement ici-bas, Paul Eppe, vous le savez. Quelque chose - un fil, une tradition - continue de relier le Passé au Présent. Vos efforts, vos initiatives se poursuivent. Ce que vous avez construit demeure et s’amplifiera avec le temps. Chaque matin, votre librairie rouvre sa porte à l’heure convenue. Chaque matin, débouchant d’un passage où sévit la galanterie  - je n’y passe point à ces heures-là ! - je surgis d’un  pas rapide sur le trottoir de la rue de Provence. Ma pensée revient vers vous aussitôt. Mais je n’entends plus votre voix me héler à trente mètres de distance... Cependant je vous sens toujours à mon  côté, alors que je me penche sur les volumes entassés et que Marcel me dit la bienvenue... »

 

En feuilletant ce livre, une notice jadis découpée dans les Nouvelles Littéraires s’est détachée d’entre les feuillets. Datée du 14 novembre 1968, la voici en entier :  « Avec Maurice-Pierre Boyé, mort prématurément le 28 octobre, disparaît un poète et un écrivain de grande qualité. Auteur de recueils d’un lyrisme harmonieux, historien de la vallée de Chevreuse et de la Franche-Comté, on lui doit également un livre sur les peintres du siècle dernier, La Mêlée romantique, où il témoigne de dons lyriques exceptionnels. Très attaché à sa ville de Neuilly-sur-Seine, dont l’Académie le comptait parmi ses membres les plus actifs, c’est à elle que Maurice-Pierre Boyé a légué sa précieuse bibliothèque de 15.000 volumes, son appartement et sa maison de Boullay-les-Troux. Il était l’arrière-petit-neveu de Donizzeti. »

 

L’œuvre poétique de Maurice-Pierre Boyé, de facture classique, est éparse entre une quinzaine de plaquettes, publiées chez divers éditeurs entre 1922 et 1955. Disciple de Henri de Régnier, ses vers sont  de facture classique, trop classique, sans doute :

On en jugera par ces quelques extraits :

 

La  vie est un escalier d’ombre,

Un grand escalier parfumé

D’oeillets  noirs et de pavots sombres,

Où des enfants se sont aimés,

 

Qui se sont dit les mêmes choses,

Le même aveu, les mêmes mots,

Puis, subirent les mêmes maux,

 Ensemble, pour les mêmes causes.

L’Escalier d’ombre (1923)

 

 

O Voyageur, voici la chambre des Amantes,

Avant d’y pénétrer, le front haut,

Songez, qu’émerveillé de musiques charmantes,

Vous n’en pouvez sortir qu’avec le cœur moins pur.

 

Devant le désarroi de ces femmes damnées,

Votre bouche devra taire les moindres cris ;

Vous serez indulgent à leurs folles années,

 Mais un peu de leur crime atteindra votre esprit.

 

Les Noces insolites  (1926)

 

S’il n’est pas l’égal d’un Tristan Derême, plus varié, ou d’un Chabaneix, plus tendre, ni, bien sûr, d’un Toulet, plus bref et plus ironique, il fait pourtant partie de la même phalange, celle des poètes dits Fantaisistes ; mais, trop surveillé et trop émotif à la fois, c’est peut-être justement la fantaisie qui lui manque. Cela n’empêche pas que nous trouvions, ici et là, ces quatrains empreints d’une grâce naïve dont nous citerons encore quelques-uns.

 

On ne retrouve pas ses enfances perdues :

La chaleur des maisons ni l’odeur des jardins,

Ni le cortège blanc des plaisirs anodins…

Les neiges du passé sont à jamais fondues !

 

Les Compagnons infidèles ( 1939)

 

Ou cette Chanson, du même recueil, qui sera cité ici en entier :

 

A Marguerite Jules-Martin

 

La tendre rumeur

Des oiseaux rapides

Dans les ciels limpides

D’un été qui meurt,

 

La chanson de l’eau

Venant de Mauvières

Et, près des rivières,

La voix d’un  bouleau

 

Agité du vent,

Qui mêle ses plaintes

Aux phalanges saintes

D’un chœur émouvant :

 
Tout ce léger bruit

D’herbes et de feuilles,

Esprit, tu le cueilles

Le jour et la nuit !

 

Il n’est pas d’instants

Où, dans ce mélange,

Ne s’exprime l’Ange…

Esprit, tu l’entends !

 

Concert des concerts,

De songes et d’ailes ;

Messe des fidèles,

Esprit, tu la sers !

 

Mystère confus

Des bois en Septembre…

Où, dans quelle chambre

L’enfant que je fus,

 

Où, dans quelle tour

Perdue en ses brumes,

L’enfant que nous fûmes

Pleure-t-il l’amour ?

 

N’est-ce pas l’accent

De ce doux fantôme

Que l’automne embaume

Dans un  bain de sang ?

 

N’est-ce pas la voix

De sa nostalgie

Qui monte, assagie,

Des champs et des bois ?

 

8 septembre 1938

 

 

Son œuvre critique et historique demeure et ses amitiés littéraires et artistiques, son goût, son  érudition y font merveille. Appuyé sur ses deux provinces-mères, c’est tantôt la Franche-Comté, tantôt l’Ile-de-France qu’il célèbre.

 

Celle-ci eut sans doute sa prédilection puisqu’il lui consacra - et encore ne s’agit-il que des textes qu’il publia - pas moins de treize recueils dont quatre plaquettes de vers et, tout d’abord ses premiers poèmes, en 1922, Les Reposoirs, au pays de Chevreuse, sa chère vallée !

 Puis, en 1929, ce magnifique livre, écrit en collaboration avec Edmond Pilon, autre poète, Versailles - Les Trianons - Saint-Cyr, dédié par les deux amis à Pierre de Nolhac.

Ses deux plaquettes sur Chevreuse font revivre « le passé de ces villages aux noms évocateurs et ravissants… où se croisent des hommes d’armes et des religieux et, parfois, autour de quelque châtelaine au visage effacé, des gentilshommes de fortune ou d’infortune », - Choisel, Senlisse, Magny-les-Hameaux ou Milon-la-Chapelle.

Le Livre de mon Village, les Molières 1904-1920, est « une sorte de chant en prose : un texte strictement sentimental et lyrique, lyrique même jusqu’à l’excès », dit-il lui-même, consacré au village qui a marqué son enfance et son adolescence. Enfin Un village janséniste, Boullay-les-Troux, est dédié « à la mémoire de mon père, à qui je dois le plus  beau cadeau qu’on m’ait fait après le don de la Vie, celui de cette grange de Boullay où j’ai entassé mes livres et mes songes ». Ces deux livres, préparés par Maurice-Pierre Boyé , furent publiés après sa mort, en 1974.

 

Le volume Jura Franche-Comté est paru d’abord en 1939, puis en 1954, et enfin en 1962 aux éditions Arthaud, 162e volume de la célèbre collection « Les Beaux Pays », avec une couverture du peintre comtois Robert Fernier.

 

Quant à l’œuvre critique de Maurice-Pierre Boyé, elle comprend ses Esquisses romantiques, en 1933, consacrée à quelques « écrivains oubliés », comme le romancier Charles de Bernard, « jeune dieu », aux premières années de la Restauration, de la  « bonne compagnie » de Besançon, ou le poète Edouard Ourliac, qui fut l’ami de Baudelaire et de Gérard de Nerval.

. La Mêlée romantique, publiée chez Julliard en 1946, est presque un classique. Elle se compose de  douze études sur  quelques peintres, souvent parmi les moins connus,  d’une époque riche en talents de toute sorte, ainsi l’orientaliste Jean-Robert Auguste, Géricault, Ary Scheffer, Louis Boulanger ou Dévéria.

Lointainement apparenté à Donizetti, comme en témoigne l’envoi qu’il mit sur notre exemplaire, mais aussi la dédicace du livre « à la tendre et mélancolique mémoire de Marianna Donizetti, fille de Joseph et nièce de Gaëtano Donizetti, dont le portrait n’aura pas quitté mes yeux pendant que j’écrivais ces pages, son arrière-petit-fils, M.-P. B. », Maurice-Pierre Boyé se devait, semble-t-il, d’évoquer le compositeur « dont l’ombre, à défaut  de l’oubli, a envahi le visage ».       

 

N’en est-il pas de même, maintenant, de cet écrivain si divers qui, pour s’être appliqué à faire revivre tant de figures du passé, mérite, à son tour, de revivre un instant dans la mémoire des hommes.

Xavier Soleil