Lettre à  Monsieur Yves Chiron, journaliste et historien 
 
 
 

      le 10 juin 2009 
 

Cher Monsieur 

J’ai lu avec attention les deux brochures que les éditions BCM viennent de publier (1) et que vous m’avez envoyées et je me permets de vous soumettre les réflexions qui me sont venues immédiatement à l’esprit. 

1ère remarque - pour ne prendre qu’un exemple dans l’histoire de l’Eglise, les décisions du Concile de Trente n’ont-elles pas soulevé, par les réformes qu’elles ont peu à peu imposées, un extraordinaire renouveau dans le catholicisme français ? N’ont-elles pas suscité la  vocation de quelques-uns des géants spirituels de l’époque : Saint Charles Borromée, Saint Pierre Fourier, Saint Vincent de Paul, Saint François de Sales, pour ne citer que les plus éminents. En fut-il de même au XXe siècle ? 

2e remarque - Pourquoi vouloir à tout prix expliquer une décision dont le responsable, faute de pouvoir en exprimer les motifs profonds - vous le reconnaissez en imputant son abstention au manque de patience, j’allais dire de charité de ceux qu’il condamnait pour des motifs apparemment dénués de tout sens critique, et même de toute vraisemblance  - ne s’est jamais vraiment expliqué. 

3e remarque - Pour subtile qu’elle soit, la distinction du doctrinal et du religieux ne paraît pas vous convaincre vous-même. En tout cas, elle ne convainquait pas l’abbé Berto qui, quarante ans après, s’interrogeait toujours sur son sens caché.

D’ailleurs sur la politique, même religieuse, de Pie XI, pourquoi ne pas en appeler aussi au témoignage du Cardinal Baudrillart, un des meilleurs observateurs de l’époque, dont j’ai déjà cité ces quelques lignes :

    « … Voilà la pétaudière politique. Hélas ! il y a aussi la pétaudière catholique. Aujourd’hui la cardinal Verdier publie une lettre qui est l’apologie de l’ACJF attaquée avant-hier matin par Castelnau. Que nous sommes loin de cette audience pontificale du 29 décembre 1929 - trois ans - où le pape sembla donner la France catholique à deux chefs, le cardinal Verdier et le général de Castelnau, enfin mit tout son espoir dans l’action catholique que l’on allait organiser. Elle existe aujourd’hui sur le papier, mais elle  n’aboutit  à rien. » (25 novembre1932). 

4e remarque - Pourquoi Pie XI serait-il le premier pape à n’avoir jamais voulu reconnaître s’être trompé en des domaines qui ne relèvent pas de l’infaillibilité pontificale, en en laissant implicitement le soin à son successeur. 

Notez, pour terminer que je ne défends nullement les arguments de Philippe Prévost (2) dont, à la première lecture, j’avais reconnu le caractère malveillant et outrancier. Vous l’avez bien dit et la polémique qui a suivi votre premier article (notamment dans l’A.F.) m’a paru complètement vaine. 

Tout ceci n’est évidemment qu’un aperçu de réactions qui n’ont aucunement l’ambition de se situer au niveau des analyses de spécialistes tels qu’Emile Poulat et vous-même. J’espère que vous voudrez bien les prendre pour ce quelles sont. 

Une remarque encore cependant - Vous écrivez qu’assez rapidement Pie XI, en 1934, avait jugé la politique de Briand et prononcé des phrases assez dures sur cette diplomatie des discours [nous connaissons cela maintenant encore]. Il n’a attendu pour le faire que deux ans après la mort de l’illustre menteur qui, oui, avait mené, après la Grande Guerre, une folle politique anti-française.

Vous écrivez aussi - en aurai-je jamais fini ? - que Pie XI a rallié des gens dont il ne souhaitait le concours à aucun prix, notamment en France, ceux que Poulat appelle les néo-modermistes, dont le sinistre Francisque Gay demeurera pour toujours l’incontestable prototype. A qui la faute ? N’en avait-on pas suffisamment appelé d’un Pape mal informé à un Pape mieux informé ? 

Vous me direz sans doute que je ne réfute pas votre explication dernière, basée sur la distinction du doctrinal et du religieux. Si je n’ai pas cherché le faire, c’est d’une part que ce n’est pas mon domaine, d’autre part qu’il ne me semble pas pouvoir réfuter, voire simplement discuter, une argumentation dont l’expression ne me paraît pas claire. Il me semble vous l’avoir écrit naguère à propos d’un article de l’abbé Célier  que vous aviez publié dans le BCM. 

Vous voudrez bien excuser cette réaction à vif, et surtout sa longueur. 

Bien amicalement. 
 
 

(1)  Yves Chiron et Emile Poulat : Pourquoi Pie XI a-t-il condamné l’Action Française ? - Abbé V.A. Berto : Une opinion sur l’Action française (Editions BCM, 2009). 

(2) Philippe Prévost : Autopsie d’une crise politico-religieuse 1926-1939 (Librairie canadienne, 2008).

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