Sur Pierre Benoît


Lu Fabrice, ce roman dans lequel Pierre Benoît tira la leçon de ses démêlés avec la « justice » lors de la « libération » de la France, en 1944. C’est d’un autre livre de Pierre Benoît, une plaquette parue au Pigeonnier en 1923 et intitulée les Guerres d’enfer et l’avenir de l’intelligence, que je tirerai ma citation d’aujourd’hui.

L’auteur y évoque la cérémonie qui, le 8 juillet 1921, doit se dérouler à Château-Thierry pour commémorer le troisième centenaire de la naissance de La Fontaine. Léon Bérard, ministre de l’Instruction publique, et Jean Richepin, délégué par l’Académie française, y doivent prendre la parole.

« Je suis sûr, écrit Benoît, qu’ils trouveront les accents qu’il faut pour célébrer comme il convient le fabuliste. Parlant au pied de sa statue, à quelques mètres de cette Marne sauvée une première fois par le génie de Joffre, une seconde fois par le génie de Foch, ils ne manqueront pas - je le prévois également - de faire appel à l’antithèse classique entre les civilisations latine et germanique. Mais entreront-ils plus avant dans le débat ? Oseront-ils, dans cette ville à moitié ruinée, poser publiquement la question qui nous intéresse le plus, soyons francs, la seule qui en la circonstance, nous intéresse : notre époque de progrès continu, notre époque résolument pacifique qu’eut-elle fait de Jean de La Fontaine ? Que serait-il advenu au fabuliste si, au lieu d’avoir appartenu à la classe 1641, il eut appartenu à l’une des trente classes comprises entre les années 1888 et 1918 ?

Ecoutez ces vers d’un des grands poètes contemporains, Mme de Noailles :


Quand La Fontaine avait sa charge

De Maître des Eaux et Forêts,

Le pré pliait en pente large,

Le bois avait ses bruits secrets...


Ce soir, cette basse colline

Bleuit au crépuscule long,

Comme quand le petit Racine

Jouait à la Ferté-Milon.


Le bois « qui avait ses bruits secrets », le bois du chêne et du roseau, de la belette et du lapin, mon Dieu, il faut bien donner son nom, c’est le bois Belleau, témoin des furieux combats de juin 1918, le bois Belleau, entre la cote 204 et la ligne Veuilly-la-Poterie. Pour le conserver en 1918, ou plutôt le reprendre, La Fontaine aurait eu non une charge de maître des Forêts, mais un bon uniforme bleu horizon...

Quant au petit Racine, s’il se fut à la même époque avisé de trop jouer dans les rues de La Ferté-Milon, il y eut couru le risque d’y être écrasé par les tanks du général Mangin.

Il y a quelque temps, l’Association des écrivains combattants... a demandé - et elle obtiendra sans doute satisfaction - que soit affiché dans les écoles de France le tableau que voici. C’est la liste des écrivains français tombés au champ d’honneur pendant la guerre de 1914-1918. Quatre cents morts ! Trente-cinq disparus ! Tel est le bilan glorieux et tragique. Les blessés, les prisonniers, on ne les a pas comptés. Ils eussent été trop nombreux. Il faut souhaiter cet affichage. Moi, je souhaite, pour ma part, qu’il soit complété par l’affichage d’un tableau symétrique, et qui donnerait une liste du même ordre, pour toutes les guerres françaises antérieures à 1914. Ce tableau, j’ai essayé de le composer moi-même. Eh bien, pour mille ans de guerre - les guerres qui ont fait la France, voici ce que j’ai trouvé : écrivains français tués, néant. Disparus, néant. Nous sommes obligés de nous rabattre sur les prisonniers : Joinville et Charles d’Orléans, sur les blessures de Montluc et les pieds gelés de Vauvenargues. Et, devant ces deux tableaux nous sommes fondés à dire que les écrivains n’ont eu guère à se louer des idées nouvelles.

Le Maître de la pensée contemporaine - je n’ai pas besoin, je pense, de nommer Charles Maurras - dans un livre qui est notre bible, l’Avenir de l’Intelligence, a dénoncé au commencement du siècle le péril que la société actuelle fait courir à l’intelligence, à l ‘écrivain. Elle les asservit, cette société, aux seules puissances qu’elle reconnaisse, les puissances de l’Or.

Les deux tableaux dont je parle en main, devant quatre cent cinquante tombes fraîchement ouvertes, nous avons, nous, les disciples de Maurras, le droit d’ajouter : notre société ne se contente pas d’asservir les écrivains, elle les tue, elle les massacre. »

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