Je ne suis pas un philosophe et je n’avais eu jusqu’à présent aucun contact avec l’œuvre et la pensée de René Girard. Mais voilà qu’à la fin de l’année 2007, parmi les cadeaux qui m’échoient, je découvre Achever Clausewitz, son dernier livre, conçu sous la forme d’un entretien avec Benoît Chantre. Quelques semaines plus tard, ne m’est-il pas demandé d’analyser le dossier que La Nef, revue catholique, consacre à cet auteur, ignoré, semble-t-il, du grand public, malgré une œuvre considérable, couronnée, l’an dernier, par son élection à l’Académie française. Réticent, me voilà néanmoins à l’œuvre.


J'ai lu tout le dossier de la Nef (numéro de février 2008).

A mon avis, le seul article sérieux - et compréhensible (ce qui, en l'occurence n'est pas un mince mérite), à la différence des trois autres (Guillebon, Thibaud Collin et Fr. Huguenin) est celui du Dominicain, le frère Emmanuel Perrier.

Il donne deux définitions de la doctrine de Girard. Elles sont simples et percutantes. Voici la première : « Une idée géniale à laquelle on réduit le monde  moyennant une certaine naïveté épistémologique, cela porte un nom depuis au moins deux siècles : le scientisme. » Et voilà, plus loin, la seconde : « Une doctrine qui apporte le salut par la révélation d'une connaissance cachée "depuis les origines", cela porte un nom : depuis les premiers siècles de l'Eglise, on appelle cela une gnose. »


En définitive, on semble se trouver en face d’une variante des grandes théories visionnaires du Teilhard de Chardin des années 50. On pourrait citer ici tout le dernier chapitre, intitulé le Pape et l’Empereur du livre Achever Clausewitz dont certaines explications procèdent d’un finalisme historique assez naïf et dans lequel s’exprime une sorte de délire eschatologique, prévoyant une inéluctable « montée aux extrêmes ». « Le combat de la papauté contre l’empire, écrit-il par exemple, s’est transformé en un combat de la violence contre sa propre vérité, qu’elle ne pourra éviter de reconnaître à moins de provoquer une apocalypse ».

Il n’est guère surprenant qu’une telle doctrine soit enseignée aux Etats-Unis, pays dans lequel les références au 11 septembre 2001 comme date-clé de l’histoire du monde ne peuvent que susciter l’approbation des élites intellectuelles et politiques.


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Quittant les sombres images de ce rhéteur impitoyable et orgueilleux, quel repos pour l’âme et quel plaisir pour l’esprit de parcourir quelques pages de l’historien de la philosophie Etienne Gilson. Un volume paru en 1932, Les Idées et les Lettres, regroupe une dizaine d’études, « écrites par plaisir », dit-il, le sien sans doute, mais aussi le nôtre.

Parmi ces pages d’un philosophe aussi savant, mais aussi d’une telle humilité devant la vérité, nous aimerions attirer l’attention sur celles où il cherche à préciser la notion historique de Renaissance.

Ce que les historiens nomment Renaissance, à laquelle ils ne manquent généralement pas de rattacher la Réforme qui ne fut cependant rien d’autre qu’un vertigineux retour en arrière, Etienne Gilson en voit la racine et les premières manifestations dans l’humanisme médiéval, celui du temps de Charlemagne et d’Alcuin : « Dès ce moment, par la volonté du moine d’York, c’est vers la Renaissance que la pensée occidentale se dirige ou, pour mieux dire, vers la naissance d’un ordre qui, englobant deux ordres anciens, sera lui-même un ordre nouveau. » Et plus loin : « La vérité, c’est que jamais humanisme chrétien ne fut plus conscient de ses fins, plus voulu et, pour tout dire, plus intelligent… Le moyen âge lui-même ne s’y est pas trompé. Beaucoup plus conscient de sa place dans l’histoire qu’on ne l’imagine communément, il a accepté et revendiqué comme un honneur le rôle de transmetteur d’une civilisation qui lui était dévolu… Les peuples ne sont ici, dans leur succession, que des réalités transitoires, des transmetteurs de civilisation.» Et si nous passons du VIIIe au XIIIe siècle, d’Alcuin à Thomas d’Aquin, comment ne pas voir que celui qui a assimilé, exposé et répandu à travers l’Europe la morale et la politique d’Aristote opérait déjà une révolution dans l’art de penser, qu’il était, par exemple, un précurseur de la première renaissance italienne. « La théorie du Magnifique, écrit Gilson, est antérieure à Laurent le Magnifique et c’est dans la Somme théologique qu’on la trouve ».

A l’encontre du prophète hégélien, voire nietzschéen, d’une nouvelle fin de l’Histoire, c’est avec le grand spécialiste de la philosophie médiévale que nous conclurons. « Pour savoir ce que furent le moyen-âge et la Renaissance, il ne faut pas les définir à priori, puis en écrire l’histoire, mais en écrire l’histoire, puis les définir. » Cette ligne de conduite ne doit-elle pas être généralisée à l’ensemble des études historiques, et même à toutes les recherches scientifiques ?


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