Quelques moments avec Michel Déon à l’occasion de la publication (Flammarion, 2005) d’un recueil de correspondances croisées, avec Lakis Proguidis -, intitulé Guerres et roman. Et d’abord le plaisir de relire ces lignes intemporelles d’Edgar Poe extraites du Colloque de Monos et Una, et si souvent citées par Maurras :


« En dépit de la voix haute et salutaire des lois de la gradation qui pénètrent vivement toutes choses dans la terre et dans le ciel, des efforts insensés furent faits pour établir une démocratie universelle. »


Déon rappelle (pages 100/101) comment Montherlant a été détruit par Pierre Sipriot auquel il avait accordé sa confiance et à qui il avait remis le soin de trier et de détruire ses papiers intimes ; deux ans après sa mort paraissait cette biographie assassine que chacun connaît, intitulée Montherlant par lui-même. Résultat, dit Déon, « pour ceux qui ne connaissaient pas son œuvre et auraient pu la découvrir et considérer son auteur comme un des plus importants écrivains du XXe siècle français, l’effet fut dévastateur. Montherlant a proprement disparu. La Comédie-Française ne reprend plus ses pièces qui sont inscrites au répertoire, ses livres ne traînent même plus chez les bouquinistes… »


En marge de ces discussions autour de quelques-uns des romans de Déon, des hommages vibrants à Joyce - et à ses premiers traducteurs. « Pénétrer dans Ulysse est un exploit aussi noble qu’une victoire sur l’Everest, et, du sommet, promener sur le monde - en l’occurrence la littérature du XXe siècle - un regard de conquérant est un glorieux exploit ». Mais aussi à Conrad, « remarquablement traduit par G. J. Aubry, Philippe Néel ou Gide pourtant peu familier avec les choses de la mer », et qui devient, « par une singulière osmose, un auteur français, un peu comme j’ai imaginé dans Un Déjeuner de soleil, que Beren rencontre parfois une plus grande compréhension quand on le traduit en anglais. Mais là, ajoute-t-il aussitôt, je m’égare. Dès que je remonte à mes sources, je brûle de parler des auteurs qui marquent ma vie depuis mon adolescence : Stendhal, Larbaud, Conrad, Giono entre autres, et Joyce qui fut une autre révélation dont je me suis écarté, peut-être par défiance, après avoir pris, chez lui, des leçons de liberté. »


Deux citations encore.

« De quoi sont nourris nos livres : de nos désirs refoulés, de nos regrets infinis (et faustiens), de nos revanches imaginaires ? Quand j’ai eu terminé Un souvenir, j’ai compris qu’il est infiniment dangereux de jouer avec le passé. Ce livre est à la fois un roman, et, justement, un souvenir minutieusement reconstitué. Oui, quel danger ! Les inconséquences de la jeunesse sont irrémédiables. L’homme vieilli, revenu sur les lieux, est suivi par son double, le fantôme de sa jeunesse, et tous deux commentent l’aventure vécue et tristement gâchée. Dans ce dialogue, j’ai glissé en cachette ce que l’expérience d’une vie nous enseigne trop tard. A son double acerbe et critique, le vieil homme dit ces mots que je vous ai déjà cités : « Je suis arrivé à la conclusion que nous n’avons pour tranquillisant que l’amitié. Pas l’amour. Surtout pas l’amour. » C’est bien ma confession la moins voilée. « Il n’y a pas d’amour heureux... » dit un poème d’Aragon. »

Et ceci, pour finir, à propos de La montée du soir : « Peut-être y a-t-il dans le milieu de la vie d’un écrivain, sans qu’il en ait conscience, une sorte d’équilibre et d’harmonie entre ses ambitions premières et la juste maîtrise de ses moyens.

La découverte qu’ensuite on ne lui « dicte » plus rien est un moment cruel. La lutte contre le temps est une lutte à mort. C’est le moment de montrer beaucoup de modestie ou d’y mettre fin soi-même avec un peu de panache : Drieu, Montherlant, Gary. »

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