CHARLES MAURRAS

 

LE PROCES DE LOUIS XVI

 

article publié le 22 janvier 1943

dans L’Action française

 

Il y eut donc hier cent cinquante ans depuis le forfait par lequel, selon Balzac, la Révolution coupa la tête à tous les pères de famille et, selon Renan, consomma le suicide de la patrie. La conséquence, lumineuse, peut être ainsi touchée du doigt par le peuple orphelin à qui n’est même plus laissée la possibilité de la méconnaître. Les mille ans de son unité historique n’ont pas vu de catastrophe comparable à la nôtre, si clairement due à l’ablation du chef royal à qui notre nationalité devait tout. Ce qui l’avait haussée en puissance et en gloire lui manquant tout d’un coup, elle succomba à l’enchaînement régulier de malheurs qui s’engendraient les uns les autres, mais en s’aggravant sans pitié.

Les paliers ni les répits ne firent pas défaut, il est vrai. Mais stades successifs, ils aidaient à mettre en relief leur inflexible causalité. Dès le début du XIXe siècle, les chutes et rechutes de la grande guerre, commencées à Trafalgar, continuées à Leipzig, conclues à Waterloo, fournirent une démonstration qui avait duré près d’un quart de siècle, et ce théorème guerrier ne put que se développer, se perfectionner et s’éclairer encore par des faits d’histoire intérieure et civile tels que l’anarchie domestique et la dénatalité qui, de 1799 à 1943, n’arrêtèrent ni ne pardonnèrent. Les forces, les grandeurs, les équilibres diplomatiques cessaient ainsi d’être maintenus et sauvés par l’action savante, habile et toute naturelle du chef décapité ; hors de sa présence, il était absurde de présumer qu’elle puisse durer par simple routine. Ces principes de la Maison de Bourbon ne devinrent bientôt qu’un souvenir. Bientôt même on en rit. On crut qu’une France pourrait subsister sans l’appréciation vigilante de ces « principes de famille » que les Jacobins traitaient de haut, non sans égards. Faute de les avoir compris, on les renversa, on laissa aller, grandir, mûrir, pourrir, leurs contraires, patents, flagrants, éblouissants. Il se forma de la sorte une autre Europe. Il n’y eut qu’une plus petite et plus faible France qui alla se rétrécissant.

Malgré les efforts de la Restauration et du Gouvernement de juillet, l’Angleterre parvint à son premier objet de nous subordonner – avant de nous livrer en se trahissant elle-même. Par les dégâts de 1870 et des années antérieures, l’esprit révolutionnaire du second Empire assura l’aveuglement et l’inertie de la Troisième République à laquelle une victoire coûteuse mais précaire ne réussit même point à faire comprendre que ses idées internationales imposaient une évolution antinationale : ce que ses généraux, ses soldats avaient fait de grand et d’illustre fut naturellement contredit par un traité plus ambitieux, mais plus sot que tous les pactes les plus désastreux de notre histoire : fidèle à la négation de l’œuvre des rois, ne vivant que pour y contredire et se démolir et se ruiner elle-même, sa volonté politique lui fit édifier en vingt ans – de ses propres mains le méfait parricide de 1940 et de 1942, dont personne ne peut dire que ce soit le dernier de cette essence et de cette série.

 

IMPORTANCE DU ROI MARTYR

 

Il faut donc avouer que, inversement, M. Henri Béraud montre une vue singulièrement lucide quand il affirme l’importance éminente du sacrifice et du personnage de Louis XVI qu’il estime le plus « aimé » de nos rois avec Henri IV, et quand il ajoute que pour le bien comprendre, il a fallu devenir royaliste. L’idée et le fait, l’institution et l’homme sont ici effectivement aussi étroitement engrenés et articulés que possible.

« Ceux », dit-il, « qui poussèrent Louis XVI à l’échafaud, étaient des hommes de loi, qui se croyaient des hommes de justice. Les plus mauvais d’entre eux ne croyaient obéir qu’à leurs passions : ils obéissaient à l’étranger. Louis XVI, comme tant d’autres Français (grands et petits) fut sacrifié aux intrigues et aux rancunes anglaises. On peut s’en tenir à la pénétrante observation de Lamartine et croire avec l’auteur des « Girondins » que le « cabinet de Londres vit avec satisfaction déchoir et s’écrouler, dans la personne de Louis XVI, un souverain qui avait porté secours à l’Amérique, durant la guerre de son indépendance. »

Comme il arrive toujours, la faction anglaise avait fait perdre le goût, le sens, l’esprit des choses de France à des Français qui se croyaient super-patriotes, même à des fils de France, même à Egalité. Un génie subversif, perturbateur de tout l’intérêt public, s’était substitué en eux à la simple, claire et paisible vertu de l’intérêt national. Nos idées ne coïncident certes pas toutes avec celles de « Gringoire », mais M. Henri Béraud  touche aux fibres de la réalité vivante lorsqu’il ajoute cette confession de l’ignorantisme démocratique dans lequel la plupart d’entre nous sont nés et ont croupi longtemps. Il faut réfléchir à ce qu’il enseigne, ici, en traits de feu, et il faudrait y convier les lecteurs de tous les canards révolutionnaires, de tous les manuels primaires, de tous les pamphlétaires qui nous ont menti sur hier pour nous mieux tromper aujourd’hui :

« Est-il rien de plus menteur que l’Histoire ? Que savions-nous hier d’un drame où fut engagé pour des siècles le destin de notre pays ? Que sait-on, chez nous, après tant de fables absurdes où collaborèrent trois régimes d’ambitieux et cinq générations de pédants, que savions-nous de l’homme ? La véritable histoire du plus malheureux de nos princes est une histoire récente en opposition totale avec le mensonge officiel. Et pour l’écrire, il fallut que vinssent des gens qui n’ayant peur ni des mots, ni des coups, osèrent se proclamer royalistes.

« Sur les faits, l’école maçonnique elle-même n’a pu mentir. Les adieux au Temple, la berline verte aux rideaux baissés, le cortège entre deux haies de baïonnettes, les canons aux carrefours, le morne silence des rues aux fenêtres closes, les cent mille curieux autour de la guillotine, l’abbé Edgeworth et sa légendaire invocation, l’habit blanc du roi-martyr, son élan sur les planches de l’échafaud, où, les mains liées, il semblait prendre la mesure de son piédestal, enfin son appel au peuple, abrégé par les tambours de Santerre... Oui, nous savons cela, oui on nous l’apprit à l’école, oui les magisters de la troisième ont mis sous nos yeux cette image populaire et grandiose. Mais la vérité historique, ou plus simplement la vérité humaine, qui donc, entre 1793 et 1943 fors trois ou quatre écrivains, prit la peine de le dire au peuple de France ? »

La vérité française doit être voilée volontairement à la France. Le système nouveau ne pouvait vivre que de cette injurieuse et stupide méconnaissance de l’ordre ancien. Et cependant il est très vrai que la sensibilité populaire était plus forte que toutes les consignes officielles. Une obscure contradiction s’est élevée et maintenue, elle a duré entre les prétendues justifications d’un ignoble assassinat politique et la sensation, le sentiment de la chaude rosée sanglante qui apparut un peu partout sur l’épiderme de la nation :

« Rien pourtant ne devait empêcher les Français d’aimer ce roi si simple, de lui garder une place dans leur cœur ; Louis XVI est avec Henri IV le plus aimé de nos rois. Le plus familier aussi, celui dont tout enfant de chez nous peut dessiner le visage. A cause de son supplice, on accepte ce qu’il avait d’indestructiblement royal, cette espèce de hauteur paternelle, qui le faisait parler à ses bourreaux sur un ton de maître ; à cause aussi de cette dignité dans l’acceptation qui le met au rang des grands martyrs.

« Au matin de l’exécution, des hommes en armes entrèrent dans la chambre du roi. Il les attendait, ayant à la main un papier qui était son testament :

« Je vous prie, dit-il, de remettre ce papier à la reine.

«  L’homme à qui s’adressait le roi se nommait Jacques Roux, un défroqué, le plus cruel des septembriseurs.

« – Cela ne me regarde pas, dit cet homme en reculant. Je ne suis ici que pour vous conduire à l’échafaud...

« C’est juste, dit le roi. »

Le très beau numéro que L’Action française a consacré hier à la mémoire de Louis XVI devra donc être complété par cette page de maître :

« On le disait faible. Il eut un extrême courage, et non seulement devant la mort, mais dans l’attente de la mort. C’est le seul vrai courage. Il le devait, certes, à la gloire de son sang, il le devait aussi à une très haute idée de ses devoirs. Roi de France, il s’offrit en exemple à tous les Français, très simplement, à la façon de ses aïeux.

« Simplement, oui : Louis XVI avait l’âme simple. Il croyait à la puissance de la vertu, de la vérité, de la justice, à cent choses que les foules ont en horreur. Il aimait ce peuple qui le vit mourir avec tant de lâcheté silencieuse et de stupeur résignée. Aujourd’hui encore, il se trouve des hommes, qui se disent instruits, pour méconnaître la grandeur de son sacrifice. Ils font de ce roi si noble et si généreux une caricature de la royauté. Ils oublient ou feignent d’oublier que, sur les marches mêmes de l’échafaud, le roi Louis XVI semblait craindre que, dans son adieu à ce monde, on pût apercevoir quelque réserve à son pardon. Il était tout bonté. C’est une des certitudes, heureusement fort nombreuses, où l’histoire a de quoi répondre aux politiciens.

Il faut faire effort, se représenter cette chute, penser à ce qu’était le roi, à ce qu’était la nation. Louis qui, de par ses droits, n’était comptable de rien, accepta de rendre des comptes, et ce fut sa grande, sa seule faute. Il n’y a pas de degrés dans les droits du prince et c’est parce que le dernier héritier de nos monarques, homme de grand cœur et de peu de raison, transgressa la loi de ses pères, que la monarchie ne fut plus qu’une lampe éteinte. On a pu revoir un royaume. On n’a plus revu la royauté. »

Que M. Béraud nous permette de le contredire. La lampe ne doit pas s’éteindre : on reverra la royauté, ou on ne reverra plus la nation.

Car la leçon faite aux Français est devenue complète. Nous sommes nés, nous avons grandi et prospéré par le roi ; parfois tombés, nous sommes également renés par lui. L’unité et l’hérédité du pouvoir dans la Maison de nos fondateurs capétiens sont des axiomes qui se tiennent pour quiconque veut considérer d’un oeil clair la structure du vieil hexagone français. Ce pré carré a vu une Gaule romaine ou une Gaule franque par la vertu d’un étranger ou d’un autre étranger. Mais tout  ce qui a surgi, sans invasion, par la seule vertu française, contre l’invasion normande et bulgare, tout ce que le terroir a de naturel et de spontané, tout ce qui exclut en lui toute idée d’artifice conquérant, romain ou barbare, tout ce qui ressemble à une procession régulière allant du dedans au dehors, du centre à la périphérie, tout ce qui découle en nous de source nationale et française, vient aussi de la même haute source royale. Il faut y remonter pour retrouver le sens de notre nature et de ses grandeurs.

Cela s’est vu par Charles V, par Charles VII, par Henri IV, par Louis XIII, par Louis XIV, et cette vision tire un éclat supérieur de la tragique vérification de Louis XVI. Si la France eût alors cessé, tout court et tout net, de se débattre dans la vie, on aurait eu le droit de tracer l’acte obituaire de la conclusion pessimiste de M. Henri Béraud. Mais les sursauts et les soubresauts de notre vie postérieure témoignent que nos forces vitales n’étaient pas touchées et que nos blessures n’avaient rien de mortel ; mais qu’il nous manquait le simple et nécessaire organe de direction générale et supérieure toujours capable de revenir et de fonctionner tant qu’il subsiste – et elle subsiste – une maison royale, les fils des Capétiens pouvant ressaisir leur grande fonction traditionnelle de guides et de chefs qu’inspira le passé et qu’orientera le seul avenir.

Nous en sommes là.

Se donner à un étranger ou à un autre est du pur désespoir, mais l’espérance nationale suppose et implique le roi.

 

 

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