Léon Bloy et Barbey d’Aurevilly  

Peu après son arrivée à Paris, en 1873, Léon Bloy se présenta chez Barbey d’Aurevilly, rue Rousselet. La sympathie entre les deux hommes fut immédiate et il demeura jusqu’à la mort de l’aîné - voire au-delà (qu’on se souvienne de l’épisode de la croix sur la tombe de l’auteur des Diaboliques) - un des plus intimes familiers de celui qu’il avait élu pour maître et dont il corrigeait les articles envoyés de Valognes au Figaro ou au Constitutionnel.

Les lettres de Barbey d’Aurevilly à Léon Bloy, que celui-ci publia en 1903, en témoignent d’une façon indiscutable. Qui aime bien châtie bien. Qu’on lise ici ce que qu’écrivait le grand écrivain à son disciple volontaire en 1874 : « Ma foi, puisque vous vous permettez avec moi des sans-façons d’examinateur drolatique, je me permettrai, en retour, de vous dire que vous devenez un insupportable pédant en matière de catholicisme. Vous n’êtes donc avancé dans la vie spirituelle que pour jeter les cailloux du mépris à ceux qui n’y sont pas aussi avancés que vous. Vous avez les idées d’un moine, et d’un moine très cuistre et sans charité, quand il s’agit d’une femme du monde, - catholique pourtant, - mais non pas avec la même rigidité que vous… Il n’y a ici qu’un livre touchant et chrétien, - chrétien de résignation affligée, - et, je l’ai dit, non pas comme un catholique rogue, non pas en faisant l’important dans mon catholicisme, qui est toujours présent dans tout ce que j’écris, mais qui n’y est pas toujours présent de la même manière, ce qui serait très-ridicule, mon très-doux monsieur Bloy…» (1) 

« Charles Nodier ! un fantaisiste, mais un charmeur. Ils en sont tous fous à son époque, même Balzac, si au-dessus de lui et de tous, mais qui a été parfois charmé par ses inférieurs, - comme on peut l’être par une servante ou par une esclave.

Il l’a été par Mme Sand, ce grand homme, et c’est mon désespoir ! La consolation est ceci (Faites bien attention !) : Il y a la moitié de nous dans le charme qu’on exerce sur nous. » (lettre du 31 août 1875) 

Et à  propos de La Méduse-Astruc, sorte de poème en prose sur le buste de d’Aurevilly par le sculpteur Astruc : « Ce qui vous distingue, mon cher monsieur Bloy, c’est qu’emphatique (et je prends ce mot dans son sens le meilleur et le plus élevé) vous n’êtes  jamais creux. Sous l’image toujours pompeuse, il y a toujours de la pensée ou du sentiment. Vous avez l’imagination sérieuse et forte, et, si elle se monte, facilement terrible… Vous êtes monotone comme les sérieux et les profonds. Je vous voudrais plus de variété… Une chose diablement rare , par exemple, que vous avez au plus haut degré, c’est la solennité, la solennité sans la déclamation qui en est l’écueil. Vous avez la solennité d’Edgar Poe que Baudelaire admirait tant (je parle de cette solennité) et sa puissance d’épithète. C’est naturel, en vous, car je ne pense pas que vous ayez beaucoup étudié ou aimé Poe, ce qui est la même chose… » 

« Je trace des arabesques par tout le pays. Il y a deux jours, à Saint-Waast, à Quettehou (quel nom), à Tattihou ! au fort de la Hougue, et je visitais, sur la mer, le champ de bataille où l’éclatant et sublime Tourville fut battu encore moins par les Anglais que par la mer qui le retint, n’étant pas assez haute, ce jour-là, pour ses manœuvres.

J’ai vu les rochers qui griffèrent ses vaisseaux et les sables d’où l’on retire encore les cadavres de ses frégates.

Je veux, avant de repartir, profiter des derniers bleus du ciel pour parcourir dans tous les sens ce côté de ma péninsule.

Tout cela est du travail à ma manière… » (lettre du 29 septembre 76). 

(1) Il s’agit du Récit d’une sœur, souvenirs de famille recueillis par Mme Augustus Craven née La Ferronays, livre qui eut un extraordinaire succès au milieu du XIXe siècle et dont, en 1946, Antoine Lestra, dans Aspects de la France, qualifiait le héros de « modèle difficilement imitable, mais très cher aux foyers catholiques ».  

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