Jean-Christian Petitfils ~ Louis XVI (Editions Perrin , 2005)


On ne fait plus l’éloge du Louis XVI de M. Petitfils. Ses amis s’en sont chargé : précieuse publicité. M. Jean-Christian Petitfils, nous disent-ils, est un historien objectif, et lui-même nous l’affirme sans embages : il s’attache à comprendre, non à juger. Méthode modeste, nous dit-on, mais qui finira par payer : après un « monumental » Louis XIV, ce roi qui, selon Jacques de Saint Victor (1), n’avait pas encore eu de véritable biographe, son non moins monumental Louis XVI est maintenant entre toutes les mains.

Ce phénomène doit être analysé en se posant au moins deux questions. Qu’est-ce qu’un historien objectif ? est la première. Et la seconde est naturellement celle-ci : M. Petitfils, dont l’ouvrage est bardé de références innombrables, est-il vraiment objectif ?


Pour Marie-Madeleine Martin (2), le véritable « historien est celui qui joint à la solidité et à la conscience de la recherche, la vigueur du jugement, le sens critique, l’ampleur des vues, le goût des idées générales ». La réunion de ces qualités est rare. On ne contestera pas l’ampleur et la probité des recherches qui forment, en quelque sorte, le socle du livre de M. Petitfils. Mais écrire l’histoire ne consiste pas seulement à réunir et à commenter d’innombrables documents ; cela n’est même rien, ou presque. Un véritable historien doit être un juge. La grande maxime d’Auguste Comte, « savoir pour prévoir, prévoir pour pouvoir », peut, et je dirai même, doit, être appliquée à la science historique. C’était l’avis de Fustel de Coulanges, celui de Taine dont les Origines de la France contemporaine furent commencées après la leçon de choses que venaient de donner aux Français les événements dramatiques de 1870-1871. C’était aussi celui de Bainville qui écrivit tant de livres pour faire réfléchir ses contemporains sur leur propre histoire et les inviter à en tirer de salutaires leçons, livres rassemblés dans un recueil au titre évocateur, Heurs et malheurs des Français.

Il est certain que M. Petitfils ne s’inscrit pas dans la droite ligne de ses grands devanciers. D’ailleurs Fustel n’est pas cité, Taine est quelque peu réprimandé pour son exagération dans sa description de la Grande Peur ; quant à Bainville et Gaxotte, ils sont absents d’un index des noms pourtant fourni (33 pages sur 2 colonnes, soit quelque 1500 références, curieusement très ouvertes aux historiens anglo-saxons). Je ne parlerai pas de Jean de Viguerie dont le Roi bienfaisant est devenu bienveillant...


Le livre de M. Petitfils aidera-t-il, à « l’immense réforme intellectuelle qui s’impose en ce moment » (3) ? Il est permis d’en douter et, pour poser franchement la question, son apparent souci d’objectivité ne cache-t-il pas un parti-pris trop évident. Interrogé par Jacques de Saint Victor pour le Figaro (1) sur l’actualité de son livre, que répond Jean-Christian Petitfils ? « La grande différence [entre les années qui précédèrent la Révolution française et l’époque contemporaine] tient à la question de souveraineté. En 1789, celle du Roi n’était plus légitime. Aujourd’hui personne ne conteste la souveraineté du peuple. A chaque crise, comme en 1968, on peut trouver une issue en organisant des élections ». Pour nous, 1968 ne fut pas une crise, mais une nouvelle révolution, qui préluda à une inversion des valeurs sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Quant à la souveraineté du peuple...


(1) le Figaro 10 août 2006.


(2) Je suis historien (Editions Reconquista, 1978).


(3) Lettre de Charles Maurras à Marie-Madeleine Martin en préface à son Histoire de l’Unité Française (Editions du Conquistador, 1948).

  1. Editions Perrin, 2005

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L’analyse des événements, bien qu’appuyée sur d’innombrables témoignages et documents permet, par exemple, à M. Petitfils d’écrire, au sujet de l’affaire Réveillon : [Celle-ci] “ fut un mouvement spontané, né de la colère et de la misère, une fièvre populaire, brutale certes, mais atypique et circonscrite dans le temps et dans l’espace, explosant comme une de ces bouffées de violence propres à l’Ancien Régime ” (page 645). Or il suffit d’ouvrir un livre essentiel à la compréhension de cette période de l’histoire de France - qui figure d’ailleurs parmi les références de M. Petitfils - La Chute de la Royauté d’Emile Dard (page 114), pour se rendre compte qu’elle ne fut en réalité qu’un des aboutissements des multiples manoeuvres de l’état-major du Duc d’Orléans.

Le chapitre IV de ce même livre est intitulé L’or anglais. Emile Dard y analyse l’influence indirecte du gouvernement anglais dans les événements de la Révolution, “ question obscure, écrit-il, et cependant d’une importance capitale ”. Son étude est fort instructive et aurait dû, pour le moins, empêcher M. Petitfils d’écrire si légèrement sur le même sujet : “ quant aux fameuses guinées répandues par le second Pitt, afin de tirer vengeance de la guerre d’Amérique, on les cherche encore... ”

Alors ? On peut se poser la question : M. Petitfils va-t-il au fond des choses ou s’en tient-il à l’histoire officielle ?


Si l’on ajoute que, tout en récusant formellement une conception téléologique de l’histoire, M. Petitfils conclut son ouvrage par ces lignes : “ Une donnée est certaine : la société d’ordres était à bout de souffle, tout comme l’absolutisme qui lui était consubstantiel. Tous deux étaient irrémédiablement condamnés ”. Voir aussi sur les trois “ légitimités ” la page 702.

Enfin, à l’encontre de toute évidence, l’auteur définit la société d’Ancien Régime comme un “ système de castes rigides ” (page 676).

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