Du roi Albert à M. Blum par Pierre Gaxotte


Pierre Gaxotte (1895-1982) fut un grand historien et certainement l'un des esprits lucides du 20e siècle. Et, ce qui n'est pas négligeable, il savait écrire. Né à Revigny-sur-Ornain dans la Meuse, après des études au lycée de Bar-le-Duc, puis à Henri IV, il entra à l’École normale en 1917 et fut reçu premier à l’agrégation d’histoire en 1920. D'abord professeur au lycée Charlemagne puis à celui d'Évreux, il se lia d’amitié avec Arthème Fayard qui le présenta à Charles Maurras, dont il devint pendant quelque temps le secrétaire. L’éditeur lui confia ensuite la direction de la collection des « Grandes Études historiques » ainsi que la direction de l’hebdomadaire Candide, puis celle de Je suis partout. Il fut, après la guerre, un chroniqueur malicieux au Figaro.

Ses ouvrages historiques les plus connus sont La Révolution française (1928), Le Siècle de Louis XV (1933), Frédéric II (1938), La France de Louis XIV (1946), Histoire des Français (1951), Histoire de l’Allemagne (1963). Il a également laissé des recueils de chroniques et des souvenirs, notamment : Thèmes et variations (1957), Mon village et moi (1968), Le nouvel ingénu (1972), Les autres et moi (1975).

Elu à l'Académie française en 1953 au fauteuil de René Grousset, il y fut reçu par le général Weygand.


L'article ci-après reproduit est paru dans le numéro de Je suis partout du samedi 24 février 1934. On en appréciera la justesse et la force ainsi que son caractère à la fois prémonitoire et actuel.


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La mort du roi Albert a réveillé en France les souvenirs de la guerre et la pensée du danger. La douleur a été unanime. N'écoutant que les généreux mouvements de son cœur, M. Doumergue est aussitôt parti pour Bruxelles : tout le peuple français était avec lui dans la chapelle ardente, partageant le désespoir de la reine héroïque, de ses enfants et de la nation entière.

Le roi Albert représentait dans un siècle de fer et de feu ce qu'avaient incarné autrefois saint Louis et les grands Capétiens : l'honneur, la justice, l'abnégation, la foi. Lorsque son oncle, Léopold II, se sentit mourir, il voulut, moribond, signer encore la nouvelle loi militaire, une loi pour laquelle il avait bataillé sans arrêt, parce qu'il considérait que, seule, elle pourrait sauver la Belgique des périls pressentis. On lui apporta le document dans sa chambre, à la villa des Palmiers. En peu de mots, il exprima sa joie, puis, d'une voix déjà voilée : "J'ai fait ce que j'ai pu pour mon pays sans avoir toujours réussi, dit-il. Mais il y a une chose que je n'ai jamais recherchée : c'est la popularité. Parce que la popularité, voyez-vous, c'est comme les vagues de la mer. Cela vient et cela s'en va."

Et se redressant un peu : " Cela ne vaut pas les vagues de la mer. Cela ne vaut pas son écume."

Peu d'instants après, il s'évanouissait dans le sommeil dont on ne se réveille pas.

Mais cette popularité qu'il avait si noblement dédaignée, elle devait, avec le succès prodigieux de son œuvre africaine, lui revenir triomphalement. Le roi Albert, lui, n'a pas eu besoin de ce retour. Après sa mort, on découvrira, sans doute, qu'il était plus grand, plus nécessaire, qu'on ne l'aimait pas encore assez, mais du moins son peuple et le monde lui ont-ils, de son vivant, appliqué cette épithète magnifique et qui dit tout ; "Le roi-chevalier."


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Pourquoi faut-il que nos maîtres ne soient pas capables, même une seconde, de participer à des émotions qui les tireraient un peu de leur abjecte médiocrité ?

Le roi Albert peut mourir, Hitler préparer l'annexion de l'Autriche, la guerre fumer à tous les coins de l'horizon, nos comitards n'en ont cure : l'important est de renverser M. Doumergue, de venger Daladier, de salir les manifestants assassinés, d'organiser l'apothéose des gardes massacreurs, de garder Bonnefoy-Sibour et d'empoisonner l'esprit public.

M. Blum se distingue à cette besogne. Je lis ses articles du Populaire depuis des années et des années, j'épluche ses discours, je connais ses bouquins, j'ai même quelque part ses billets de critique dramatique, j'essaie, en toute bonne foi, de suivre les méandres compliqués de sa pensée, et pourtant j'avoue que son influence tyrannique sur notre vie parlementaire reste pour moi une énigme. Sans doute, la représentation parlementaire socialiste est composée d'ignorants. Le secrétaire général du parti, Paul Faure, est un vieux marcheur tout juste bon à faire la cour à ses employées. La lumière financière de l'Internationale, Vincent Auriol, est un cafouilleur sans talent qui connaît quelques termes techniques et qui aligne intrépidement des pages d'insanités. Dans ce royaume d'aveugles, Léon Blum qui a des lettres, des relations, du style, de l'éducation et de la fortune peut passer pour un aigle. Mais, par contre, son aspect physique est ridicule. Il a une voix blanche de pensionnaire enrouée, et l'autre jour, il a lancé, en soprano aigu, son couplet sur la dissolution, à la façon d'une élève du Sacré-Cœur qui débiterait les imprécations de Camille, à la composition de récitation.

Le régime des partis est, en tous points, préjudiciable à la collectivité. Mais puisque nous subissons ce fléau, je comprendrais l'existence d'un parti ouvrier se donnant comme programme la défense des salariés. Ce parti serait ardemment patriote, parce que la patrie est la sauvegarde des petits. S'il n'y avait pas une nation française, avec son armature, ses douanes, son drapeau, son armée, sa flotte, le prolétariat français serait écrasé par la concurrence des peuples jeunes, nouvellement industrialisés, avides de conquête, supportant des conditions de vie sommaires et produisant à meilleur compte que les pays de vieille civilisation, où, grâce à des salaires plus élevés, le niveau de vie des classes laborieuses est fixé à un niveau très supérieur. Les capitalistes peuvent au moins exporter leurs capitaux et les investir dans des affaires étrangères, bien placées sur le marché mondial. Le travailleur n'a pas cette ressource : il est plus intimement lié à la patrie et c'est son intérêt le plus direct de la souhaiter forte, prospère, bien ordonnée, capable de lui donner une élévation continue.

Or, il n'y a pas en France de parti ouvrier. Il n'y a qu'un parti socialiste, parti de gaspillage financier et de profitariat bureaucratique, avec à sa tête un homme absolument étranger au peuple ; à la vie française et à la vie ouvrière. Esthète, décadent, conférencier de salon, épouvantail pour duchesses, idole du monde faisandé, M. Blum n'a vraiment rien de ce qu'il faut pour exprimer l'âme populaire, saine, droite et franche. Imprégné de philosophie allemande, aveuglé par les modèles germaniques, n'ayant aucune réaction française, M. Blum, en dépit de son habileté parlementaire et de son audace dialectique, n'a, depuis dix ans, cessé de se tromper, ni cessé de compter sur les partis vaincus. Toutes ses prophéties ont été démenties par les évènements, et si on relit avec soin les articles du Populaire sur l'Autriche, en particulier ceux de M. Rosenfeld, on s'aperçoit que les pernicieuses excitations des socialistes français ont été pour beaucoup dans la genèse de l'insurrection qui a abouti à l'écrasement de l'austro-marxisme. M. Blum a le vertige de la catastrophe. Comme ces demi-fous qui sont obsédés par l'eau et qui se jettent dans une rivière, il est attiré, fasciné par le malheur. Il porte en lui le démon du désastre. Et c'est à un nouveau désastre qu'il va conduire ceux qui l'écoutent.


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Le ministère Doumergue était, si l'on peut dire, une aubaine pour le Cartel. A qui devaient profiter le silence et l'apaisement, sinon aux coupables ? Trêve, cela devait signifier que les victimes se tairaient, que l'on ne parlerait plus des fusilleurs, que trois ministres de M. Daladier rentreraient dans le nouveau ministère, qu'un radical serait à l'Intérieur et que, conservant les leviers de commande, les préfectures, les loges, la police et les comités, les gauches pourraient à loisir jouer du gouvernement et de l'opposition, miser sur les deux tableaux et aborder les prochaines élections, blanchies, réhabilitées, portant à la fois le drapeau des mécontents et celui des satisfaits.

L'assassinat de Prince prouve que la bande ne recule devant rien : elle garde ses moyens d'action, ses hommes à tout faire, ses meurtriers à gages. Il faudrait au cabinet Doumergue une singulière énergie pour en venir à bout ! Mais le parti ne se contente pas encore de cette victoire dans les ténèbres.

Le démon de M. Blum le pousse à la guerre civile. A son instigation, le Congrès radical va s'appliquer au torpillage du cabinet Doumergue ; une coalition se noue entre la franc-maçonnerie et les révolutionnaires de tout poil pour instaurer une dictature marxiste qui, sous prétexte de défendre le prolétariat contre un fascisme qui n'existe pas, couperait la France en deux, consacrant la seconde faillite du franc, et ne laisserait au pays d'autre parti que la mort ou la révolte.

Les réhabilitations pleuvent. Avant une semaine, la vérité officielle sera que les anciens combattants assassinés place de la Concorde étaient de petits intrigants qui se sont tués eux-mêmes, pour embêter le gouvernement "républicain" et jeter une tache de sang sur la tunique immaculée des prétoriens du régime. Personne n 'a donné l'ordre de tirer ! Personne n'avait de cartouches ! Personne n'a tiré ! Ce sont les Parisiens qui s'amusent à se battre entre eux à coups de revolver, à se faire des fractures du crâne, à se donner des coups de sabre et des coups de matraque, comme ça, pour faire des ennuis aux députés campagnards ! L'impudence n'a pas de limites. Et M. Prince, découpé en morceaux, ne racontera pas qui venait à son bureau exiger les remise de l'affaire Stavisky.

La maffia est puissante. Elle se servira de tout : de la corruption, de la menace, du crime, de la bêtise, du mensonge, de la servilité, de la peur. On invite la province à manifester contre Paris. Mensonge ! On l'invite à manifester pour Stavisky, pour les voleurs, pour les assassins. On invite la classe ouvrière à manifester contre le fascisme. Mensonge ! On lui demande de se battre pour les chéquards canailles, les repus, les pourris et les profiteurs.

Pas si bête !

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