RENÉ benjamin  Minerve et le Charcutier

 

En 1926, la Nouvelle Librairie Nationale publiait, dans la collection « Les Ecrivains de la Renaissance Française », un livre de René Benjamin, au titre curieux, Minerve et le charcutier. Livre composite, qui comprend trois parties fort différentes l’une de l’autre. L’auteur s’en explique. « Si j’ai le temps de méditer, écrit l’auteur dans la préface, et que rien ne me presse, je peux écrire un récit romanesque. Mais les jours où j’ai hâte de ne dire que l’essentiel, l’art dramatique s’impose. Ai-je à me battre ? j’écris un pamphlet. Est-ce que j’admire un homme ? c’est son portrait que je tente. Enfin, tout en peignant, si je veux raisonner de ce que je peins, je fais un essai. »

Quant au titre, c’est la Sagesse et la Sottise, et, pour le second terme, chacun aura deviné qu’il se réfère à un poète comique grec du Ve siècle avant Jésus-Christ, Aristophane, dont je cite, en passant, cette scène des Cavaliers, dont l’auteur de Valentine ou la folie démocratique a dû se délecter :

 

          Le charcutier – Veux-tu me dire comment, moi, marchand de boudins, je puis devenir un jour ce qui s’appelle un personnage ? 

          Premier serviteur – Mais c’est justement pour cela que tu vas le devenir ; parce que tu     n’est qu’un propre à rien, un chevalier du soleil, un audacieux coquin.

          Le charcutier – Je ne pense pas être digne d’une telle puissance.

          Premier serviteur – Malheur ! Qu’est-ce qui peut te faire dire que tu n’en n’es pas            digne ? Aurais-tu par hasard quelque chose d’honnête sur la conscience ? Tes parents    seraient-ils d’honnêtes gens ?

          Le charcutier – Fichtre non ! des gueux, pas autre chose.

          Premier serviteur – Mortel béni du sort, te voilà richement doté pour la politique.

          Le charcutier Mais mon bon, je n’ai pas fait d’études. Je connais mes lettres, et encore,             tant bien que mal.

          Premier serviteur – Voilà ton seul défaut de les connaître « tant bien que mal ». Pour       gouverner le peuple, il ne faut pas un homme pourvu d’une bonne culture et d’une bonne           éducation. Il faut un ignorant doublé d’un coquin.

          Le charcutier – [...] Eh bien, l’oracle me plaît. Mais je ne vois pas comment je serai capable        de gouverner le peuple.

          Premier serviteur – Rien de plus bête. Ne cesse pas de faire ce que tu fais. Tu n’as qu’à    tripatouiller les affaires, les boudiner toutes ensemble, et quant au peuple pour te le concilier,       il suffit que tu lui fasses une agréable petite cuisine de mots. Pour le reste, tu as ce qu’il faut      pour le mener, à savoir : une voix de canaille, une origine misérable, des manières de    vagabond. Je te dis que tu as tout ce qu’il faut pour la politique.

 

Nous avons, dans ce livre, d’abord une réédition, Valentine ou la folie démocratique. Écrit en 1924, Valentine parut d’abord dans la Revue Universelle, puis elle fut éditée par Fayard, comme tous les livres de Benjamin depuis les Justices de paix et Gaspard. C’est un roman satirique, dont la cible est l’opinion et ses variations, à la fois irraisonnées et sentimentales. L’opinion est incarnée par une jeune femme, et même, je crois, une jeune veuve, qui, avec le même enthousiasme, adopte successivement les idées de son père, libéral, puis celles de son fils, réactionnaire, pour finir avec celles de son ami... radical. 

Cette satire de la démocratie eut tout de suite du succès... en Belgique. « Il est vrai, écrit Benjamin, le 31 décembre 1924, au retour d’une tournée de conférences dans ce pays, que chez les Belges, tout est plus facile. [...] Là-bas, dans leurs journaux, ils ont fait sur Valentine ou sur l’auteur dix ou quinze articles, et il faut voir quels articles – indiquant que depuis dix ans ils ont tout lu, tout suivi. En France, rien. En France, des Souday, des radicaux, des juifs, des visages sur lesquels on peut essuyer ses semelles impunément. Quelle pauvre société au fond ! »1

Au fil des retirages, Valentine ne fut pas loin d’atteindre les cent mille exemplaires.

Léon Daudet lui avait consacré un article dans l’Action Française du 9 janvier 1925. C’est, écrit-il, une charge du régime parlementaire en vue de laquelle Benjamin avait passé de longues heures dans les tribunes de la Chambre des Députés. « Cette façon de ne pas gouverner les nations, remarque Daudet, de les laisser béantes, par l’incurie et l’inaction, à la révolution et à la guerre, est devenue une bourde tragique…. Il n’y a rien aussi de plus comique. On imagine ce qu’a pu faire de tels éléments la verve, en noir et or, rappelant Swift, ici, et Daumier, là, de René Benjamin. » Il remarque encore que « les auteurs bien vivants sont, en général, des gens que l’existence amuse, par l’infinie variété de ses combinaisons, et qui aiment à la reconstituer, à refaire des figures avec ses figures, des évènements avec ses évènements, des conjonctions avec ses conjonctions. »

Le 15 janvier 1925, de retour de Rennes où le Cardinal Charost avait assisté à sa conférence : « Lui aussi sortait de la lecture de Valentine. Je suis bien content de cette jeune femme qui me vaut un gros succès d’opinion, en dépit de Rageot, et même un vrai succès de librairie, car Fayard annonçait hier qu’il retirait encore – ce qui nous porte de la 32e à la 40e édition. » On trouve encore dans sa correspondance, ces lignes bien amusantes, au mois de mai : « Louise Fayard nous avait conviés pour lundi à dîner avec Raymond Poincaré. Je lui ai démontré par téléphone qu’après les pages de Valentine, ça ne serait agréable pour personne. Elle a fait : « Ah ? Vous croyez ? Et a renoncé. »

La lecture de Valentine, satire de la vie politique de l’époque ne nous paraît pas anachronique. Mais… Molière l’est-il ? N’écrirait-t-on pas encore aujourd’hui des phrases comme celle-ci : « Menant ou suivant, comme tu voudras, l’opinion publique, nous allons combattre pour le Bloc National !… Mot affreux qu’on accole à un bel adjectif. L’association, le premier jour, m’en choqua. Puis ce fut comme un chapeau qu’on achète à contre-cœur : dès qu’on l’a sur la tête on n’y pense plus. »

Satire cruelle où ce n’est pas l’auteur qui est cruel, mais un régime qui, pendant quatre ans de guerre, avait mis à la tête de la France des hommes dénués de tout – des Viviani, des Ribot, des Painlevé. Justement, nous y assistons à une réunion électorale de ce dernier. « Voilà pourtant celui qui, pendant des mois, eut à conduire la France et les Français ; l’homme qui dut prendre devant l’ennemi, des décisions de vie ou de mort, celui qui était le conseil et le salut de la patrie. C’est à sangloter en se mordant les poings ! Du Guignol en temps de guerre, une marionnette au bout de ses ficelles pour commander le canon ! C’est une consolation bien maigre de voir ensuite l’ouvrier maçon, le boucher du coin, tout le peuple de la rue, le défier, le juger, l’injurier. Scène révolutionnaire. Et après ? Quelles sanctions sont prises ? Qui sera le Painlevé de demain ? »

 

La seconde partie du livre est une pièce de théâtre, comédie en trois actes, intitulée Il faut que chacun soit à sa place. « On [y] voit, écrit Benjamin dans sa dédicace au docteur Carvallo, s’agiter quelques-uns des imbéciles ou des malheureux qui sont un notoire ornement de notre démocratie. » C’est, écrit-il le 9 septembre 1922, une comédie antidémocratique, où il y a quelques traits au moins qui vous réjouiront. Trois gros actes avec trois divertissements où l’on verra, à la cadence de vieux airs français, danser tous les pontifes et les idiots du régime. Pour où ? Pour quand ? C’est le mystère ! Mais j’ai bon espoir ! Et ce sera une occasion nouvelle de me faire quelques bons, solides petits amis. En rentrant à Paris, je ferai lire ça à Copeau et à Antoine et nous déciderons quelque chose. » Un an après, la chose était encore à décider, comme en témoigne, une lettre du 12 septembre 1923. « Jacques Copeau est actuellement dans l’Yonne (tout à côté de Voutenay). Il y travaille avec acharnement. Il a lu et relu la pièce politique à laquelle vous savez que je travaille depuis pas mal de temps. Il y trouve des choses épatantes, d’autres détestables. Je suis assez de son avis. Je suis sûr d’avoir un grand sujet ; presque sûr aussi qu’il n’est pas au point. Bref, il m’écrit :

– Il faudrait que nous travaillions quarante-huit heures ensemble. Je crois que, critiqué pas à pas, et guidé, vous pourriez de ça tirer finalement quelque chose de bien. La proposition répond trop à mes désirs. J’ai accepté. J’ai besoin de ça pour sauver cette pièce. »

En trois jours de travail commun, la pièce fut sauvée. Copeau était un grand artiste. Le bel hommage qu’il lui a rendu, dans L’Homme à la recherche de son âme, témoigne à la fois de sa reconnaissance et de l’admiration qu’il éprouvait pour lui ; nous y reviendrons à l’occasion.

Il faut que chacun soit à sa place fut représentée pour la première fois le 14 février 1924 par les comédiens du Vieux-Colombier. Elle a été éditée la même année par Gallimard, dans la collection « Répertoire du Vieux-Colombier »

 

ChâteauLa troisième partie de Minerve et le charcutier, Villandry ou le visage de la France, est une longue méditation sur la Beauté, sa découverte et son avenir dans un monde de laideur et de pauvreté d’esprit. « Villandry, écrit Benjamin, est une des trois ou quatre réactions importantes de l’esprit français depuis trente ans. Il y a eu, quand tout s’abandonnait, les grands appels de Barrès, suivis d’un redressement de la fierté nationale. Il y a eu vingt-cinq ans d’Action française, grâce à qui l’élite de deux générations a rappris à penser. Il y a eu les essais dramatiques de Copeau, au Vieux-Colombier, dont l’effort sur le théâtre allait dans le même sens que Maurras et Daudet en politique. Eh bien, à Villandry, Carvallo a fait une tâche similaire : il rétablit cet ordre dans la maison et les jardins. C’est une oeuvre capitale. Il est impossible que la meilleure partie de la jeunesse actuelle, qui s’est aperçue que nos pères pensaient ainsi que doivent penser les habitants de la lune, n’aillent pas là-bas voir une résurrection de ce que fut la demeure française, à une époque où le catholicisme, aidé des plus beaux dons de la race, avait fait de la vie, sur ce coin de terre, un chef-d’œuvre de souriante sagesse et de bonne volonté. »

 

Villandry commençait  par cette page, qui terminera cet article, et qui résume un peu toute la pensée de René Benjamin et présente des thèmes sur lesquels il reviendra toute sa vie : « Il me semble bien que, le nom seul de Villandry, qui fait à l’oreille une musique précieuse, éveillera dans ma mémoire et dans mon cœur des souvenirs d’une charmante importance […} Villandry me fut une halte et une clarté. Villandry m’offrait des certitudes. J’y découvris ce que peut faire de la nature l’homme qui sait penser avec émotion et sentir raisonnablement. Je suis ainsi bâti, que toujours un besoin de réalité m’obsède : j’aime sentir la terre sous mes pieds ; mais je suis également avide de poésie ; et je voudrais que mes pas ne fussent point trop pesants. Or voici que je rencontrais l’idée la plus pure, réalisée dans l’enchantement. J’étais éclairé. Je me donnai à ce que j’avais vu.

Ce n’est qu’à Villandry que j’ai fini mes « humanités », ces longues études où s’organise l’esprit. L’Université m’avait servi des nourritures diverses et magnifiques, mais dans l’invariable brouet noir de sa divagation. La guerre démolit en moi bien des idées ; je touchais le néant de bien des activités ; mais si les ruines sont des leçons de philosophie, elles n’instruisent pas sur l’espérance à conserver. Enfin, la société d’après-guerre, dans son incroyable pauvreté d’âme, n’orientait pas mon esprit vers des disciplines exaltantes. Elle menaçait même de le rendre à mes amertumes de jeunesse, légitimes, puisque je suis né sous la présidence de Grévy, beau-père de Wilson, que, tout enfant, j’ai vu de mes proches parents ruinés par le Panama, que lorsque, ensuite, je demandais : « Quel est l’homme le plus connu de France ? » on me répondait « Dreyfus », et que je fis enfin toute une année de caserne sous le ministère du général fichard André, lequel ressentait une telle haine de l’appareil militaire qu’il supprima sonneries et fanfares, et que chaque matin, le clairon nous éveillait par un « coup de langue », ainsi que disait la circulaire ministérielle.

Le signe sous lequel ce siècle a commencé est, hélas, celui de la bassesse. Un orage tragique éclata ; à la lueur des éclairs, nous vîmes des héros ; puis la masse est retombée un peu plus bas qu’elle n’était.

Il y a une crise de l’intelligence. Dès l’école, elle n’est qu’encombrée. On y entasse tant de notions que le temps manque pour y mettre de l’ordre. La démocratie veille d’ailleurs. Elle redoute que l’enfant ne distingue l’essentiel ; l’essentiel, depuis cent cinquante ans, ne doit plus exister ; c’est l’égalité qui triomphe. Habituons donc l’esprit à se partager, c’est-à-dire à s’ouvrir à tout, et à se refermer sur n’importe quoi. L’activité de l’enfant et la vie de l’huître deviennent comparables. L’adulte ensuite n’est qu’un enfant grandi. Il promène cet esprit de primaire touche-à-tout, prêt au dénigrement de toutes les valeurs qu’il ignore, et à l’éloge passionné des occupations grossières ou faciles, qui sont des tentations pour sa faiblesse.

Il y a aussi une crise de la sensibilité. La pauvre est même si atteinte qu’elle se décompose ; elle s’en va de partout ! Que de Français qui ne croient plus à la France ! Ses chefs sont les premiers à douter d’elle. Certains même, par une hypocrisie que l’habitude change en inconscience s’évertuent à n’y pas croire, parce qu’ils ont reconnu le profit matériel des périodes de lâcheté. Qu’importe que la paix soit un abandon, pourvu qu’on la possède ! Les soldats furent vainqueurs ; le pays est encombré de vaincus. Politiciens, écrivaillons, juifs farcis de talents et de métiers, snobs, mondains, bavards en tous genres, combien sont-ils qui soupirent avec une fausse résignation, mais dans une joie intime :

– La France, par sa natalité et par l’évolution de l’Europe, est devenue… une petite nation. Il faut tenir compte des faits. Il n’y a pas à marcher contre… sous peine d’être un imbécile !

Voilà le grand mot lâché, le plus capable d’intimider les timides, de décider les indécis, tous les rougissants que paralyse le respect humain. Pour ne pas paraître un imbécile, on perd la fierté et l’honneur. On sent peut-être au fond de soi qu’on s’abaisse ; la conscience parle ; qu’est-ce que la conscience ? Appels de vieux ancêtres ! Allons, les morts, silence ! Et couchez là ! Ce n’est plus de courage que nous avons besoin. Il paraît que c’est d’intelligence.

Tel est le dernier mot de cette crise de sensibilité. Or, je viens de le dire, l’intelligence ici réclamée est la première débile ; il en résulte que la société tourne dans un cercle vicieux, et que les faux intellectuels, prisant plus l’esprit que l’honneur, sont d’une stupidité qui égale leur tremblement, puisque leur cerveau n’a plus la force de distinguer que c’est la bravoure des idées comme des actes qui seule rehausse la vie des hommes. »

 

 

 

 

 

 

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