Souvenirs - L’Affaire Dreyfus


Un certain matin de 1894, alors que je commandais une batterie à Toulon, le Petit Marseillais, venant d’annoncer la trahison d’un Capitaine d’artillerie, je rencontrai mon camarade Zurcher (promo 1878) qui commandait à Toulon une autre batterie au même 13e Bataillon d’Artillerie à pied. Et spontanément Zurcher me déclara qu’à son avis, si le traître appartenait à sa promotion, ce ne pouvait être qu’un certain Capitaine Dreyfus. Dans l’après-midi du même jour, le Petit Var, autre journal ne paraissant que vers 3 heures, ayant annoncé la trahison du Capitaine d’Artillerie D., je rencontrai mon camarade de promotion, Capitaine Delmas(1) (officier d’ordonnance du Général de Maillé, adjoint au Gouverneur Préfet Maritime) et, comme je le plaignais de porter un nom de même initiale D, il me raconta qu’il avait, peu de temps auparavant, accompli, comme breveté, un stage de plusieurs jours au 3e Bureau de l’Etat-Major Général, et que, dans ce Bureau, un certain Capitaine Dreyfus, à tête fort peu sympathique, lui semblait bien pouvoir être le coupable...


Je n’ai jamais été appelé à déposer dans l’affaire Dreyfus et n’ai jamais révélé, bien entendu, ces impression à priori en quelque sorte de camarades de l’Artillerie. Dans le même ordre d’idées, on pourrait encore rappeler certaine lettre d’un mien camarade de Lycée et de promotion, Grattau, (qui devait, en 1910, me succéder au commandement du Bataillon de Bizerte). Cette lettre fut versée au dossier de révision du procès et utilisée par les défenseurs comme preuve de préventions de camarades. Le Capitaine Grattau, commandant une batterie à cheval dans une garnison forestière de l’Est, avait été signalé au Général Inspecteur de Miribel comme connaissant à fond certaines positions de cette frontière : il avait accompagné ce Général pour quelques reconnaissances et aurait même quelquefois, à ses risques et périls, franchi la frontière en costume de paysan. Pour se perfectionner dans la pratique de la langue allemande, il avait obtenu du Ministre un congé de 3 mois pour l’Allemagne où il se trouvait au moment où éclata en France l’affaire Dreyfus : il écrivit immédiatement au Ministre une lettre où il lui disait en substance : « J’apprends en Allemagne la trahison d’un camarade de l’Artillerie ; ma position y devient des plus fausses. Je renonce à mon congé et je rentre en France où je voudrais être membre du Conseil de Guerre qui condamnera le traître ».

Cette lettre fit le plus grand tort à Grattau au point de vue de son avancement.


Un mot du Colonel Jouaux - Les faits qui précèdent remontent au premier jour où éclata l’affaire Dreyfus. Ce qui va suivre se rapporte aux derniers moments de cette malheureuse affaire.

J’étais en garnison à Versailles lorsque, dans les premiers jours de 1900, le Général Segondat (que j’avais connu à Toulon où il était Directeur de l’Artillerie) y vint présider le jury d’admission à l’Ecole de l’Artillerie de Versailles. Il m’invita un soir à dîner à l’hôtel de la Chasse ainsi que le Capitaine du Génie de Mondésir (qu’il avait dû connaître officier d’ordonnance du Général Zurlinden Commandant le XVe Corrps à Marseille) et, au cours du dîner, il nous raconta comment venant d’être nommé au Commandement de l’Artillerie du 10e Corps à Rennes, il était arrivé dans cette ville quelques jours après le jugement du Conseil de Guerre et était justement tombé sur le jour où les officiers de la garnison se réunissaient, le soir, au Cercle militaire pour leur adieu au Colonel du Génie Jouaux qui avait présidé ce Conseil de Guerre (dans lequel avaient également siégé un lieutenant-colonel d’Artillerie parent de nos cousins de Laboulaye, le Commandant de Lancrau de Bréon, mon ancien instructeur en chef d’équitation à Fontainebleau, le Commandant d’Artillerie Profillet qui avait été à Nîmes officier d’ordonnance du Général Cazes alors que j’étais moi-même officier d’ordonnance du Général Marsillon, enfin les Capitaines d’Artillerie Beauvais et Parfait mes deux conscrits). A table, le Général Segondat nous ayant parlé de ce Conseil de Guerre et du jugement final, nous raconta qu’au cours de cette soirée au Cercle militaire le Colonel Jouaux, voulant justifier son vote, lui avait dit : « Il fallait bien faire de la conciliation ! » Et l’on savait, en effet, que, votant le dernier comme Président, le Colonel Jouaux, en votant non coupable, avait assuré la minorité de faveur à l’inculpé, et, par suite, son acquittement (2) (3).



(1) Delmas avait une sœur, Mme , qui eut 8 filles, dont Madame Stroh, femme du Directeur actuel de l’Usine des Torpilles à Saint-Tropez (où Jean Soleil est ingénieur).


(2) Ces souvenirs ayant été écrit dans les années 30, il semble que le colonel Jacquillat ait été victime ici d’une erreur de perspective. Le partage des voix n’a pas entraîné l’acquittement de l’accusé, mais les circonstances atténuantes, et Dreyfus, condamné, a bénéficié, dans les 10 jours qui ont suivi, d’une mesure de grâce du Président de la République, Emile Loubet.


(3) sur le colonel Jouaust - et non Jouaux - voici ce qu’écrivait Barrès dans son compte-rendu du procès de Rennes : « A Jouaust seul, on voit une figure étrangement illisible, sans aucune transparence. Il a préparé ses questions par écrit ; il les lit d’une voix rude et s’impatiente si l’accusé s’écarte dans ses réponses, mais par sa brusquerie précisément il le sert, car il le ramène sans jamais le poursuivre. Puisse-t-il, ce colonel, pour l’honneur de son nom, triompher du combat qui se livre derrière son front fermé ! » (Scènes et doctrines du nationalisme Félix Juven, 1902).

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