Mgr Bernadou, archevêque de Sens

Le jeudi 28 mars 1878, étant sous-lieutenant élève de 1ère année à l’Ecole d’application de l’Artillerie à Fontainebleau, j’obtins la permission de la journée pour aller assister, à Paris, au mariage de Fatma Levert, la fille de mon oncle Alphonse Levert, ancien préfet d’Alger (1859-1862) (1), cousin germain de ma mère, avec Albert Sarlande, jeune député de la Dordogne (31 ans), fils de l’ancien maire d’Alger. Très belle cérémonie à Saint-Augustin, église pleine, bénédiction donnée par Mgr Bernadou, ancien curé d’Alger et alors archevêque de Sens. Brillante assistance de la Maréchale Mac-Mahon, Maréchal et maréchale Canrobert, la maréchale Pélissier (duchesse de Malakoff), prince Joachim Murat, Mrs Rouher, Raoul-Duval, Paul de Cassagnac, etc (le protocole ne permettait pas alors aux Présidents de la République d’assister aux cérémonies privées : d’où l’absence du Maréchal Mac-Mahon, Président de la République, ancien gouverneur d’Alger ; peut-être aussi, en l’espèce, une raison de convenance politique était-elle intervenue).

Le lunch eut lieu au domicile des Levert, 13 rue de Penthièvre.

Ici, une parenthèse pour rappeler qu’à cette époque l’archevêque de Paris (ou, peut-être une autorité ecclésiastique plus haute encore) venait de faire défense au clergé de s’abonner au journal Le Figaro pour éviter que des noms d’ecclésiastiques figurassent sur les bandes de ce journal réputé pour son caractère mondain et quelque peu léger.

Au cours du lunch, mon oncle Levert vint me dire : « Firmin, je vais te présenter à Mgr Bernadou : surtout tiens-toi bien, tu sais qu’il a un frère colonel d’artillerie (2) ». Pendant les quelques minutes que je causai avec l’archevêque, un Monsieur, s’approchant de lui, lui dit : « Alors, Monseigneur, vous n’êtes plus abonné au Figaro ? » - « Non, Monsieur, lui répondit l’archevêque, je suis abonné à l’Univers et je lis le Figaro. »

En évoquant ce souvenir, je n’entends faire d’ailleurs aucune comparaison avec l’interdiction dont, 50 ans plus tard, le Pape frappa jusqu'à la simple lecture du journal L’Action Française.


Mgr Pie et Alphonse Levert

Alphonse Levert

Alphonse Levert

Le mariage de Fatma Levert me rappelle un autre souvenir de son père, au temps où il était Préfet de la Vienne. On doit rappeler d’abord que, sous l’Empire, les Préfets étaient bien loin, souvent, de faire bon ménage avec les Evêques, restés, en général, fidèles à la légitimité ; leurs rapports furent même quelquefois des plus tendus, ainsi qu’en témoigne l’anecdote suivante qui me fut racontée en avril 1895, le jour de mon mariage civil à la mairie du 6e (3) par Paul Bouju, alors sous-préfet d’Yssengeaux.

Un jeune homme appartenant à une des plus vieilles et plus aristocratiques familles de Poitiers avait été porté disparu, comme zouave pontifical, après une des batailles de l’armée Lamoricière vers 1860. Au bout d’un an, une messe anniversaire fut célébrée, en sa mémoire à la cathédrale de Poitiers : toute la haute noblesse y assista et Mgr Pie prononça l’éloge funèbre du disparu... Et, le jour même, dans le journal de la Préfecture qui paraissait le soir, on pouvait lire un communiqué sensationnel : nous apprenons avec stupeur que le jeune X de X dont Mgr Pie, du haut de la chaire épiscopale, a prononcé ce matin le panégyrique en termes si touchants et si élevés, se trouve actuellement en Amérique où il purge une condamnation pour escroquerie et grivèlerie.

Et, d’après Paul Bouju, on savait cette nouvelle à la Préfecture depuis la veille ou l’avant-veille de la cérémonie de la Cathédrale !



Alphonse Levert et sa famille les 4 et 5 7bre 1870


Après le désastre de Sedan et la proclamation de la République, des désordres graves s’étaient produits à Marseille, des agents de police avaient été cernés, et la Préfecture avait été envahie. Abandonné par le Général (Général d’Aurelle de Paladine), le Préfet avait été obligé de se défendre seul, dans son immense palais, avec deux de ses anciens camarades de Sainte-Barbe (dont Mr Volcy-Boze), et avait même reçu un coup de crosse de fusil dans le cou. Tous ses effets ont été pillés ou volés. Sa femme, portant sa fille aînée, malade depuis 30 heures, enveloppée à la hâte dans une couverture, sa 2e fille, et lui ont pu gagner les étages supérieurs où ils sont restés cachés pendant 12 heures, entendant les cris du peuple qui les cherchait partout. Leur fils Maurice était à Luchon avec Albert Sarlande, chef de cabinet (et futur gendre) de son père. Alphonse Levert avait pu, le soir, à minuit, sortir et gagner dans la nuit une station de chemin de fer ; le lendemain, il était à Monaco d’où, chassé, quelques heures après, par ordre du gouvernement, il avait pu s’embarquer dans un canot et échouer sur les côtes d’Italie, enfin arriver à Genève où sa femme l’attendait avec les enfants.

Alphonse Levert fut élu, le 7 juillet 1872, comme représentant du Pas-de-Calais à l’Assemblée Nationale et devint un des chefs du parti de l’Appel au Peuple. Aux élections du 22 7bre 1889, il fut battu par Mr Jonnart. Il est mort le 5 avril 1899 et Mme Levert le 8 juin 1923.

Firmin Jacquillat



(1) Alphonse Levert fut sous-préfet à Saint-Omer le 6.12.1851, à Valenciennes le 17.12.1856, d’où il fut nommé, le jour de son mariage avec Melle Canonne, Préfet de l’Ardèche (1857), puis d’Alger (1859-1862), de la Vienne (1862-1864), du Pas-de-Calais (1864), et enfin des Bouches-du-Rhône le 28 Xbre 1866 [après 10 mois à Saint-Etienne, 1er mars au 28 décembre 1866, comme préfet de la Loire].


(2) Les deux frères Bernadou étaient originaires de Bédarieux (Hérault). On a même dit que le Colonel eût peut-être fait un meilleur archevêque et inversement l’archevêque un meilleur colonel que son frère. Il est vrai que le prélat a laissé à Sens le souvenir d’une certaine froideur, un peu sévère même, et qu’au dire de l’abbé Olivier, ancien archiprêtre de la cathédrale de Sens, le Colonel, étant venu passer quelques jours de permission chez son frère, et y ayant approché plusieurs membres du clergé sénonais, avait produit sur tous la meilleure impression. Certains avaient même exprimé le regret de n’avoir pas le Colonel pour archevêque !


(3) Avec son oncle l’amiral Jules Garnault, son cousin Paul Bouju avait été le témoin de ma femme, mes témoins ayant été mon oncle Alphonse Levert et mon beau-frère Victor Jamet, alors professeur au Lycée de Marseille.


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