Trois lettres de Hadj Si Chérif Cadi à Firmin Jacquillat

Quelques manuscrits scannés :

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Hadj Si-Chérif-Cadi (Bourges)

à Firmin Jacquillat

14 juin 1908



Bourges, le 14 juin 1908


Mon Commandant


C"est aujourd'hui fête dans toute ma famille : c'est le 14 juin 1830 que l'armée française, sous le commandement de de Bourmont, prit pied sur le continent africain, non loin d'Alger, pour rendre la liberté aux mers jusqu'alors soumises aux déprédations des pirates turcs. C'est aussi le début de la délivrance de mon pauvre pays natal du joug des Turcs. Ces farouches Mongols, devenus mahométans, firent péricliter peu à peu l'empire des Khalifes, détruisirent la civilisation arabe et réduisirent enfin presque à l'état sauvage les malheureuses populations barbaresques.

Goethe, en parlant de la journée de Valmy, a dit : « à partir de ce jour commence une ère nouvelle... » Si j'étais poète, je célébrerais comme il convient celle de Sidi-Ferruch, mais je ne le suis point et je dois me contenter de vous dire que cette date du 14 juin 1830 évoque à mon esprit le souvenir des récits de ma mère. On était réuni autour du foyer, dans la partie de la tente réservée aux femmes et qui constituait le lieu sacré de l'habitation. Ma mère nous racontait tout ce qu'elle savait des luttes sanglantes de mon père et de mon grand-père contre les exploits des Janissaires et, établissant chaque fois une comparaison, elle nous disait : « ce n'est pas ainsi que nous vivions autrefois ; les hommes, sans cesse sous les armes pour nous protéger contre les bêtes fauves, contre les Turcs et contre les voleurs de la tribu voisine, ne se mêlaient point à la vie de famille. Dieu, en faisant chasser les Turcs de cette terre d'Afrique, nous a donné des maîtres plus forts ; le premier effet de cette force est la suppression du brigandage d'abord, et le loisir de se livrer tranquillement à la culture de la terre, parce que, maintenant, les voleurs sont sévèrement punis et chacun peut revendiquer son droit sans risquer de finir ses jours en prison. »

Tout cela était dit en langue arabe et vous concevez, mon Commandant, combien je dois être fier, devenu l'égal des maîtres, de vous traduire la pensée de ma mère dans ma langue d'adoption.

Et maintenant laissez-moi vous dire aussi combien vous m'avez fait plaisir en m'écrivant votre lettre si affectueuse et en m'apprenant que vous avez fait spontanément la connaissance de mon frère de Mondovi. Vous l'avez rencontré sans doute un vendredi, jour de marché à Mediez-Sfa, gare située avant Duvivier en venant de Souk-Ahras. La ressemblance qui vous a frappé est la même à peu près entre nous tous. Je vous remercie de la démarche que vous avez faite auprès de mon frère qui a dû être content de constater que l'ancien chef de son frère s'intéressait toujours à lui.

Depuis mon arrivée ici, peu d’événements sont venus rompre la monotonie de l'existence au pays berrichon. Un service très chargé, un climat rude, froid l'hiver et plus chaud que celui de Bizerte aussitôt que le mois de mai a commencé, des plaines très légèrement ondulées et présentant le même aspect tout le tour de l'horizon, une population laborieuse, honnête et propre, voilà les principales et caractéristiques lignes.

Je rentre du cours régional de Poitiers, je partirai le 23 courant au camp de Poitiers avec tout le régiment pour nos écoles à feu. Je rentrerai fin juillet pour prendre un mois de permission : malheureusement je ne puis aller en Afrique cette année et c'est près de Limoges que je conduirai ma femme et ma fille adoptive pour vivre avec mes parents de France et réunir les 3 petits orphelins. Ma fille va au collège ; elle sait lire et écrire, mais elle est toujours turbulente ; elle se souvient avec plaisir de tous vos gentils enfants et voudrait aller s'amuser avec eux.

Au mois de septembre auront lieu de grandes manoeuvres d'armée, entre Bourges et Tours, et 4 corps d'armée doivent y participer. J'ai de la chance, car ma batterie est désignée pour en faire partie et, à la fin des manoeuvres, j'aurai repris ample connaissance avec l'artillerie de campagne et, par cela même, j'aurai accompli un cycle de Carnot dans les troupes de notre arme. Si Dieu me prête vie, j'entreprendrai un autre cycle de même ampleur. Cela ne m'empêche pas d'ailleurs de m'occuper de mes étoiles et de mes planètes et, grâce à l'observatoire de l'abbé Moreux *, j'ai pu observer le passage de Mercure sur le Soleil : les calculs logarithmiques de la station ont été faits par moi ; bien entendu l'abbé Moreux est devenu mon ami et nous passons de très agréables soirées en contemplant les merveilles du ciel.

Je vous prie de ne pas m'oublier auprès de votre aimable famille. Ma femme et ma fille se joignent à moi pour vous exprimer nos sincères sentiments d'amitié et de vive reconnaissance. Je vous serre bien cordialement la main.

Votre tout dévoué

Cadi



* Moreux (l’abbé Théophile), météorologiste et astronome français, né à Argent (Cher) en 1867 ; directeur de l’observatoire de Bourges qu’il a installé. Il s’est principalement occupé de l’étude du soleil. Parmi un grand nombre de publications, nous pouvons citer : D’où venons nous ? (1909) ; les Tremblements de terre (1909) ; A l’assaut du pôle Sud (1911) ; les Merveilles des mondes (1911) ; les autres mondes sont-ils habités ? (1912) ; les Eclipses (1912) ; les Enigmes de la création (1912) ; la Foudre, les orages, la grêle (1912) ; Comment prévoir le temps ? (1919) ; Où en est l’astronomie (1920) ; Origine et formation des mondes (1922) ; la Vie sur Mars (1925) ; les Enigmes de la science (1925) ; Astronomie moderne (1925) ; Science et style (1930) ; etc (LAROUSSE DU XXe SIECLE, 1931)





Hadj Si-Chérif-Cadi (Bône)

à Firmin Jacquillat (Sens)

3 avril 1930



Bône, le 3 avril 1930

Mon Colonel et bien cher ami


Je suis vraiment confus de mon retard à répondre à votre bonne lettre du commencement de l'année 1930.

1930 ! C'est l'anniversaire du grand évènement. De la conquête ? non, parce que les Barbaresques ne formaient pas une nation, mais vivaient en clans primitifs, ennemis les uns des autres et se razziant sans cesse. C'est l'anniversaire de la libération de mon peuple de l'oppression des Mongols ; c'est la date bénie de notre rentrée dans la vie civilisée que nous avions abandonnée pendant les siècles d'anarchie et de misère de la domination des Vieux Turcs.

Donc mes frères mahométans vont suivre avec joie les fêtes du Centenaire, comme je le leur ai conseillé par de nombreux articles dans la "Voix indigène", journal écrit à Constantine par l'élite musulmane dont je suis fier d'être le chef.

Les Français, mes frères d'adoption, peuvent être fiers de l'oeuvre accomplie en un siècle : avant 1830, l'Algérie, autrefois le grenier de Rome, était devenue terre stérile et ne nourrissait qu'un petit nombre d'hommes. Les vallons et les plaines étaient devenus le théâtre des exploits des pillards. Point de sécurité, point de routes, les relations entre les hommes ne pouvaient se faire que par caravanes armées en guerre.

Après un siècle de travail et de sécurité, nous voyons un grand changement : un puissant réseau de voies de communication assure partout les échanges entre les habitants dont le nombre a plus que doublé, d'abondantes récoltes assurent partout la vie. Le petit bédouin qui aurait été l'esclave des pachas est devenu polytechnicien, ingénieur et astronome, enfin officier supérieur de l'artillerie française.

Voilà de quoi être fier et malgré les injustices de la Direction d'Artillerie et les jalousies féroces de certains camarades et de certains chefs, j'éprouve un sentiment de bien vive reconnaissance envers mes frères de la terre de France.

Je forme le voeu que Dieu cesse de vous éprouver, qu'il vous accorde de longues années de bonheur.

Je vous ai envoyé l'expression de mon bon souvenir par l’ami Pisani que j'ai eu le grand plaisir de voir il y a quelques mois.

Ma main, abîmée par la maladie contractée à la guerre, ne me permet pas d'écrire longtemps et, en terminant, je vous prie, mon Colonel et ami, de recevoir mes sentiments d'inaltérable amitié ainsi que mon souvenir bien affectueux aux survivants de votre gentille famille.

Ma seconde femme et ses deux enfants que j'ai adoptés et dont j'ai fait des colons sont au courant de toutes vos bontés pour moi, font la même prière pour votre bonheur.

Toujours vôtre

Cadi


nota : papier à en-tête du

Colonel Hadj Si-Chérif-Cadi

Etat-major particulier de l'Artillerie, en retraite

Aux Caroubiers, Bône




Hadj Si-Chérif-Cadi (Bône)

à Firmin Jacquillat (Sens)

20 novembre 1931


Bone, le 20 novembre 1931


A Monsieur le Colonel Jacquillat

Mon Colonel et bien cher ami


Comme tous les ans vers la fin de l'année l'habitude française est d'exprimer à ses amis les voeux de bonheur pour l'année qui va s'ouvrir.

Devenu Français par un travail continu comme vous le savez, je garde précieusement la tradition française et je viens vous dire du fond du coeur que tout le courant de l'année j'ai pensé à vous.

D'autre part vous avez été pour moi plus qu'un frère aîné, car vous m'avez toujours soutenu contre les nuisances, d'ailleurs injustifiées, des gens de la troisième direction.

J'ai le plaisir de vous annoncer l'établissement comme colon de mes deux fils adoptifs, les jeunes Bertrand-Cadi dans la propriété que m'a donné l'Etat pour services exceptionnels.

Vous remarquerez, mon Colonel, combien ce nom composé est symbolique. Désormais mon peuple d'origine et mon peuple d'adoption seront intimement liés pour le bien de la plus grande France, objet constant de mes préoccupations.

Ne pouvant écrire sans de grandes difficultés, j'ai profité de la présence de mon cher neveu, l'adjudant Cadi, pour vous envoyer ces quelques lignes.

Je prie Dieu qu'il m'accorde la faveur de vous revoir bientôt, je souhaite pour vous longue vie de bonheur ; enfin je prie Dieu qui est le maître tout-puissant de faire sortir notre France victorieuse de l'impasse dans laquelle l'ont plongée les sentimentaux et les utopistes.

Enfin je ne vous cacherai pas ma joie de voir notre Président du Conseil être à la hauteur de la situation et dire carrément au monde notre volonté de garder notre bien et assurer notre indépendance.

Je m'excuse de la longueur de la lettre, mais cela m'a permis de causer avec vous de loin.

Veuillez agréer, mon Colonel, l'expression de mes inaltérables sentiments de reconnaissance et d'amitié.

Je vous serre cordialement la main

Bien à vous

Cadi



nota : seule la signature est de la main du colonel Cadi.

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