Raoul-Duval dans le Journal des Goncourt

année 1875 

Mardi 25 mai - Transbordement pour l’été, du dîner des Spartiates de chez Brébant, chez Laurent des Champs-Elysées.

Une nouvelle recrue : Raoul-Duval, le jeune orateur de la Chambre. C’est un homme à la physionomie fiévreuse, éclairée par le rutilement d’une chevelure et d’une barbe rousses, un homme aux mains éloquentes, d’une blancheur presque exsangue. Et, chose bizarre, ce qui sort et s’échappe de cette bouche d’enthousiaste, c’est de la logique profonde et du haut bon sens.

Il est curieux à entendre raconter les incidents de cette restauration manquée, menée par le duc Decazes et qui depuis... de cette restauration menée par d’Audiffret-Pasquier, entraînant à la fin, un peu à son corps défendant, le duc de Broglie.

Il nous raconte toute cette négociation, où à ses demandes d’une lettre, d’un mot signé du roi, on lui offrait la conversation de Chesnelong. Il nous peint Audiffret-Pasquier, comme un hurluberlu, répétant à tout propos : « Qui osera nous arrêter, quand nous formerons un bataillon carré, avec le drapeau tricolore planté au milieu de nous ! »

Pour Raoul-Duval, la chose menée par des honnêtes gens et des sincères du parti, a été un piège tendu par les orléanistes à leur cousin. Ils ont voulu et ont réussi à le rendre imposssible en France.

Puis il s’étend sur les Orléanistes, accuse leur manque de caractère, de décision, leur peur de se compromettre au grand jour. Et il nous conte que, pendant le second siège de Paris, il avait organisé dans la Seine-Inférieure et quelques autres départements de l’Ouest un plan de défense, dans le cas où le Mont-Valérien serait pris et où la Commune triompherait. Il ajoute que, tout en ne s’illusionnant pas sur la durée de la défense, il avait été trouver en Angleterre le comte de Paris, et lui avait demandé d’appuyer, de son nom et de sa présence, la résistance. Le comte de Paris avait refusé ! Et Raoul-Duval s’écrie : « Croyez-vous que si j’avais été Joinville , je me serais laissé ainsi empoigner et reconduire par Ranc. »

Raoul-Duval reprend la parole, parle de l’alliance des Orléanistes avec Gambetta, et comme il témoignait son étonnement au tribun, et lui disait qu’il avait  bien certainement en poche quelque coup de Jarnac, pour les anéantir, Gambetta lui fit un signe affirmatif, et d’un bout de son doigt, se touchant le creux de l’estomac, imita, en polichinellant, le couic tragique des acteurs en bois. » 
 

Une page d’Edouard Drumont sur Edgar Raoul-Duval

dans La Fin d’un Monde  

« ...Ce fut un vaincu encore que Raoul Duval. Sans doute il eut de plus que Duruy la joie des triomphes oratoires, mais au fond, quelle désillusion chez ce patriote en songeant que toutes les forces qu’il portait en lui n’avaient pu être employées au service de la Patrie ! Il était monté à la tribune douze fois dans une seule séance : il avait décidé le succès du 24 Mai, et les conservateurs qui avaient sous la main, à l’heure de son entier développement, cette mâle individualité, cet être plein de résolution, de tempérament, de santé physique, allèrent prendre Beulé pour ministre de l’Intérieur !

Ce Beulé  avait découvert quelques platras dans un coin ; il avait fini par faire croire aux badauds que c’étaient les ruines de l’Acropole, et le duc de Broglie déclarait que ces titres étaient suffisants pour être ministre de l’Intérieur, pour tenir tête à la conspiration maçonnique. Quelle misère !... 

Gambetta fit aussi tout ce qu’il put pour s’attacher Raoul Duval, mais ce protestant, fort tiède même dans sa foi protestante, refusa de s’associer aux persécutions. Blasphémer contre l’Eglise qui avait fait la France, c’était  blasphémer contre la France pour laquelle il avait un immense amour. Il resta en dehors de toute action effective, souffrant au fond de son inutilité, sachant combien il était supérieur à tous les Polichinelles qui se succédaient au pouvoir, apercevant aussi plus clairement que d’autres, avec ses qualités d’homme pratique, le gouffre financier dans lequel nous roulions.

Celui-là  aurait-il eu sa revanche ? Je n’en sais rien. Le guignon est sur nous : tout ce qui représente un  mérite exceptionnel, une conscience, une honnêteté est condamné d’avance...

Raoul Duval avait bien l’intuition de cette situation et une ombre de découragement voilait souvent cette physionomie ouverte et loyale. Quand il était seul à Paris, avec son fils qui terminait ses études au lycée Bonaparte, il venait me prendre parfois, au sortir de la Chambre, au moment où j’allais dîner.

- Marie, j’emmène votre maître, criait-il du bas de l’escalier, de sa bonne voix cordiale et bien timbrée qu’il me semble entendre toujours.

- Mais, monsieur, la soupe est sur la table.

- Cela ne fait rien...

- Pourquoi ne restez-vous pas plutôt à dîner ?

- Mon fils revient du collège à six heures et nous attend à la maison.

Et nous partions, faisant le grand tour pour aller avenue de l’Alma sous ces vieux arbres qui donnaient au quai d’Orsay, de ce côté, quelque ressemblance avec un cours de province, avant que tous les exploiteurs de tour Eiffel n’aient installé là leurs bâtiments en charpente pour cette Exposition ridicule à laquelle tous les peuples refusent d’assister avec une unanimité touchante.

Nous causions gentiment, moi plus gaiement que lui, qui, sans rien en dire à ceux qui l’entouraient, sentait la mort prochaine,  me rappelait que sa mère était morte toute jeune de la même maladie de cœur que lui.

Quelle tendresse et quelle virile franchise dans cet homme bâti en Hercule, à  la moustache fière, au clair regard qui toujours fixait l’interlocuteur en face ; un guerrier gaulois, a-t-on dit, et c’était vrai ! Autour du Vaudreuil, chacun l’adorait. Quand les paysans étaient embarrassés pour manier une nouvelle machine, comme la sarcleuse aux pommes de terre, il soulevait lui-même la sarcleuse et leur apprenait la manière de s’en servir. Il arrangeait les affaires de chacun, donnait à tous le conseil utile, et tout cela aisément, simplement, en revenant de prononcer quelque superbe discours à la Chambre. C’était un homme, encore, celui-là... 

Ne croyez point que je sois triste quand je cause avec tous ces amis disparus dans les allées mystérieuses de la forêt. Au fond je les trouve très heureux d’être partis. Ils ne verront pas ce que nous verrons : l’état de plus en plus misérable où tombera cette France qui fut si grande.

Chère France ! Avoir monté si haut parmi les nations et tomber si bas, recevoir tous les outrages et ne pouvoir répondre, perdre chaque jour quelque fleuron de son étincelante couronne, quelque débris de sa gloire passée et écouter encore, d’un air déjà bien morne et bien désabusé, il faut le reconnaître, les paroles des rhéteurs qui nous tromperont jusqu'à la dernière heure !

Pourquoi cette chute ? Quelle cause dominante assignera l’Histoire à cette fin ? Une déviation du sens de l’Idéal - un faux chemin pris en 89, un chemin au bout duquel on croyait trouver Salente et dans lequel on  s’est obstiné, après n’y avoir rencontré que des désillusions, des catastrophes et des hontes... »     
 

    La Fin d’un Monde a été publié en 1889 chez l’éditeur Albert Savine.

Edouard Raoul-Duval dans Tombeaux de Charles Maurras

 

Dans Tombeaux, livre dans lequel il a  rassemblé quelques-uns des hommages rendus par lui aux morts de l’Action Française, Charles Maurras a consacré une de ses plus longues notices à Edouard Raoul-Duval, sous-lieutenant au 8e cuirassiers, blessé à l’ennemi le 10 septembre 1914, mort des suites de ses blessures le 23 août 1915, à la maison de santé des Dames-Blanches, à l’âge de vingt-quatre ans.

Maurras avait reçu, quelques semaines plus tôt, une lettre du jeune homme qui proclamait son admiration et son adhésion pour la doctrine royaliste. « Permettez-moi de vous dire, écrivait-il,  que je suis des vôtres, entièrement, du fond du cœur. Blessé depuis de longs mois, j’ai mis à profit mes loisirs forcés pour apprendre à vous connaître mieux. Et maintenant, la vérité a fait son œuvre de lumière : la révélation a été pour moi si bienfaisante que je ne puis m’empêcher de venir vous en témoigner ma reconnaissance, vous dire merci, du fond du cœur. » Et, plus loin : « Aujourd’hui je souffre moins de mon inaction puisque de mon lit, et grâce à vous, je puis continuer à servir la France. En me donnant à vous, je me donne à elle, tant sa grandeur nationale, son affranchissement intellectuel apparaît intimement lié au retour à la Monarchie traditionnelle et antiparlementaire. » 

« A la signature, raconte Maurras, figuraient les noms du sous-lieutenant de cuirassiers Edouard Raoul-Duval... Je ne pus m’empêcher de sauter sur la plume pour demander à mon blessé des Dames-Blanches : - Un Raoul-Duval ? Appartiendriez-vous, de loin ou de près, à la famille de l’éloquent député de la Normandie ? Ce serait une bien admirable rencontre.

- Je suis son petit-fils, fut-il répondu courrier par courrier. 

Les hommes mûrs ne savent plus, les jeunes gens ne savent pas encore. L’histoire contemporaine est la plus inconnue de toutes, étant d’ailleurs la plus difficile. Mais enfin il ne doit pas manquer de Français, nos aînés, pour avoir présent à l’esprit le rôle important joué par M. Raoul-Duval à l’Assemblée Nationale, cette alliance qu’il noua entre bonapartistes et légitimistes, contre les libéraux fondateurs du régime, pour l’élection des soixante-quinze sénateurs inamovibles. Ma génération, qui avait déjà oublié ce fait, avec les froissements et les haines qui en découlèrent, se rappelle avec netteté l’action éminente du même Raoul-Duval, lorsqu’il représentait à la Chambre de 1884 et à la législature suivante, les idées de modération et de conciliation propres aux électeurs sages et réfléchis de la Seine-Inférieure.

M. Raoul-Duval avait été un rallié d’avant le Ralliement. Ce protestant patriote fut le premier homme de droite qui eut eu l’idée d’une droite républicaine et qui, depuis le Seize Mai, eut osé concevoir une République conservatrice. Il datait d’avant M. de Mackau et son pacte avec Rouvier. Il datait d’avant le discours de Tours du général Boulanger. Raoul-Duval précédait d’au moins six ans l’appel de M. Constans aux « gens bien » et, de dix ans entiers, l’adhésion à « l’esprit nouveau » proposée à la tribune par ce pauvre Spuller. L’opposition, toute monarchique, poussait contre Raoul-Duval des attaques d’une véhémence inouïe. Elles épargnèrent toujours sa personne, qui inspirait le respect à tous.

Je lisais alors le Soleil que rédigeaient deux grands journalistes, M. Edouard  Hervé et son frère, M. Hervé de Kerohant. Leurs discussions avec Raoul-Duval étaient incessantes ; la sympathie involontaire de leur esprit demeurait saisissable. M. Hervé, M. de Kerohant témoignaient tous deux d’une secrète parenté d’esprit avec ce brillant adversaire.

Certes, ils le trouvaient « chimérique » et le mot de « chimère » revenait comme un refrain dans les objections qu’ils lui adressaient.

Ils aimaient à qualifier d’irréalisable son rêve de République modérée à l’intérieur et puissante au dehors, mais ce rêve leur semblait beau et, par toutes les portions inconscientes ou demi-conscientes de leur personne, ces libéraux parlementaires, ces partisans d’une « démocratie libérale », adressaient à ce rêve-là des sourires d’admiration, de complicité et d’envie. Ils avaient quelque chose de commun avec Raoul-Duval, c’était son erreur même : c’était la foi secrète à la beauté et à la bonté théorique du rêve de 1789. Ce noble contradicteur personnifiait à leurs yeux un esprit de hardiesse et de confiance, une ferme espérance dans l’avènement de ce bien politique, de ce beau social. C’est ce qui lui donnait très clairement barre sur eux.

- Ce ne serait pas bon, ce ne serait pas beau, répondent aujourd’hui les générations formées par l’Action française.

Nos dénégations de principe expliquent sans doute que nous nous soyons si mal entendus avec les chefs des générations conservatrices qui nous ont précédés. Mais elles expliquent aussi l’ascendant décisif que prirent nos idées et leurs propagateurs. Leurs succès découlent de la critique radicale des « nuées » considérées en elles-mêmes et non plus dans leurs seules chances d’avenir ou leur simple degré d’applicabilité. Le sentiment de la hiérarchie universelle, l’idée de la bonté de l’ordre et de la bienfaisance générale de l’autorité nous a permis de faire au triste « idéal » de la démocratie égalitaire ou de la république anarchique la double réponse :

- Pratiquement, c’est impossible, certes ; mais, tout d’abord, c’est hideux théoriquement.

Du jour où  cette hideur théorique était démontrée, la bataille fut engagée, sur les deux plans ; elle était tout d’abord gagnée sur les hauteurs de l’intelligence française. M. Marcel Sembat put en conclure que l’idée royaliste ainsi présentée aurait fatalement « raison de l’absence d’idée républicaine ».

Cependant on pouvait rêver que certains cantons du pays, certaines zones de la société française nous resteraient impénétrables pour des raisons matérielles ou morales, tenant les unes à la structure des esprits, les autres à des traditions d’ailleurs dignes de respect, bien que fort malheureuses. Franchement, il n’était jamais entré dans nos calculs de réaliser ce coup de bonheur : le petit-fils de Raoul-Duval avec nous ! 

La seconde lettre de Raoul-Duval a paru dans nos colonnes comme la première. Mais il vaut la peine de la relire à la torche funèbre qui vient de s’allumer : 

Ainsi la République conservatrice, cette « erreur de honnêtes gens », comme disait La Play... avait donné sa fleur la plus fière dans l’aïeul éloquent, le Raoul-Duval de 1876 et de 1886.

Ainsi la rectification de cette erreur loyale, mais très funeste, rayonnait hier encore avec un éclat tout pareil dans le petit-fils, combattant, blessé, toujours militant, le valeureux sous-lieutenant Edouard Raoul-Duval de 1914 et de 1915.

Ce beau balancement de notre histoire civique nous ravissait. Il nous semblait y voir une allégorie de la France future apposant elle-même, de ses mains douloureuses et fermes, le baume et l’appareil sur les blessures qu’elle s’était faites sans le vouloir.... » 
 

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