La Restauration



Comme le remarque Pierre Gaxotte dans son Histoire des Français, les Cent-Jours furent à l’origine de la naissance d’un parti royaliste. La légitimité royale, qui déjà n’allait plus de soi, fut sans doute définitivement compromise par cet épisode peu glorieux. « Les bonapartistes et les libéraux [...] ne pardonnèrent pas au roi d’avoir eu raison contre eux. Par leur erreur, par leur échec même, ils vouèrent aux Bourbons de la branche aînée une haine qui ne désarmera plus, parce que ces Bourbons étaient un reproche vivant pour eux qui s’étaient si gravement trompés. »

La seconde Restauration fut, pendant trois ans, le gouvernement de Vichy de l’époque, parant au plus pressé, sauvant ce qui pouvait encore l’être, rattrapant un peu partout les fils d’une administration déboussolée. Peu à peu, l’autorité royale s’affermit. Utilisant des moyens draconiens, le baron Louis mit les finances en ordre. « Le budget de 1816, souligne Gaxotte, fut le premier budget public clair et complet paru dans l’histoire de France. » Ses méthodes, qui feraient sourire de mépris nos énarques, étaient celles qu’appliqueront après lui, avec le même succès, un Poincaré, un Yves Bouthillier, un Pinay, un Raymond Barre. La Gauche anti-dynastique demeurait cependant hostile. En 1820, le duc de Berry fut assassiné, et les conspirations fleurirent.


Quand, en 1824, Louis XVIII1 mourut, il avait pleinement rempli la tâche pour laquelle il avait été rappelé deux fois. Charles X, son successeur, le deuxième frère de Louis XVI, n’avait pas un caractère aussi pondéré. Fut-il roi d’un parti ? Il est impossible (et de mauvaise foi) de le soutenir. Pierre Gaxotte pense que sa plus grande faute a été de méconnaître les qualités du suffrage universel, « le plus conservateur de tous ». Ses ministres, sous le contrôle des Chambres, n’étaient, à ses yeux, responsables que devant lui. Voulant rétablir la France dans ses frontières de 1789, il chercha à renégocier les traités de 1815.

La conquête d’Alger, à laquelle l’Angleterre essaya, par tous les moyens, de s’opposer, précipita la chute du trône. La presse avait alors mesuré son pouvoir ; sans contraintes, elle le porta à son comble. Contrôlait-elle les partis libéraux ou était-elle contrôlée par eux ? Les fameuses Ordonnances de juillet 1830, qui, notamment, eurent pour but de limiter sa puissance, furent prises comme un casus belli par les adversaires de Charles X. La cavalerie de Saint Georges intervint encore une fois dans les querelles françaises, ce qui permit d’ébranler les faubourgs.

Le résultat de ce que l’histoire appellera, sans doute par euphémisme, les Trois Glorieuses, fut l’effondrement de la monarchie française, assassinée par un parti qui représentait un peu plus de la moitié des 90.000 électeurs censitaires. La bourgeoisie, qui ne fut jamais un Ordre, mais dont les aspirations étaient absolutistes totalitaires, dirait-on aujourd’hui , reprit le pouvoir et renvoya le peuple à ses ateliers, où il sera, pendant tout le siècle, guetté par la misère et le chômage2.

« La Restauration, conclut Gaxotte, est un des régimes qui ont le mieux travaillé pour la France, Elle a rendu ses services sans réclame ; elle a étalé ses maladresses avec ostentation. Mais les maladresses sont peu de choses auprès des services. »



La Révolution de 1830 vue par Benoît Yvert



Le livre de Benoit Yvert, La Restauration, les idées et les hommes, publié par CNRS Éditions en novembre 2013, contient une étude sur la dernière année de règne du dernier des Bourbons, curieusement intitulée Du roi constituant au roi citoyen : le ministère Polignac et la révolution de 1830 (août 1829-août 1830).

Tout historien qu’il se veuille – ce que confirme d’ailleurs l’abondance des citations de mémoires et de journaux de l’époque – l’auteur ne cache pas sa sympathie pour le mouvement libéral qui, en un an, a emporté, peut-être pour toujours, la monarchie française.

Polignac fut Président du Conseil des ministres du 8 août 1829 au 30 juillet 1830. Le Globe, devenu quotidien en janvier 1830, déclara immédiatement la guerre au nouveau gouvernement. « Son avènement, écrit son éditorialiste, sépare la France en deux, la Cour d’un côté, de l’autre la nation. » Forte pensée ! Pour les rédacteurs du National, fondé, en ce même mois de janvier, par le banquier Laffitte – Thiers, Armand Carrel, Mignet –, la Charte n’est rien d’autre que la reconnaissance de la législation révolutionnaire et de la société qui en est issue.

L’objectif de la bourgeoisie était, en 1789, de prendre la place des deux Ordres « privilégiés », mais sans les charges que ceux-ci assumaient. Il est dès lors évident que, pour elle, la Révolution n’est pas terminée, et que le moment lui semble venu de donner à la monarchie un dernier coup de boutoir. L’idée sous-jacente est de reproduire la révolution anglaise de 1688. « Thiers, Mignet à sa suite, notera plus tard Charles de Rémusat, se représentaient le cours de la Révolution française comme une courbe dont tous les points avaient été déterminés par la marche de la révolution de l’Angleterre. »

C’est le 2 mars que Charles X prononce, devant les Chambres, un discours du Trône que les députés libéraux prennent comme un défi. Royer-Collard, président de la nouvelle Chambre des députés, se chargea de rédiger l’adresse au roi. « Ce texte, qui théorise à mots couverts la responsabilité des ministres devant la Chambre, reste, selon Benoît Yvert, un des plus beaux de notre histoire parlementaire. » C’est aussi, selon nous, l’un des meilleurs exemples du perpétuel glissement à gauche des majorités parlementaires françaises. « La Charte, écrit son auteur3, consacre comme un droit d’intervention du pays dans la délibération des intérêts publics. »

La suite, nous la connaissons : dissolution, puis élection d’une « Chambre introuvable libérale », selon l’expression de Benoît Yvert. Contre toutes les prévisions, Alger est prise le 3 juillet 1830. Cette opération mit fin au piratage barbaresque, qui rançonnait, depuis plusieurs siècles, les nations riveraines de la Méditerranée. Le 25 juillet, Charles X et ses ministres signent les fameuses Ordonnances. « Les ordonnances, écrit notre historien, accomplissent par la force le programme liberticide voulu dès la formation du ministère par Charles X et Polignac. » Aussitôt Thiers, assisté de Rémusat, crie au coup d’État, ajoutant, pour se bien faire comprendre : « Dans la situation où nous sommes placés, l’obéissance cesse d’être un devoir [...] Le gouvernement a perdu aujourd’hui le caractère de légalité qui commande l’obéissance. Nous lui résisterons pour ce qui nous concerne ; c’est à la France à juger jusqu’où doit s’étendre sa propre résistance. » Dès lors, rien n’arrêtera le mouvement jusqu’à l’abdication de Charles X.

Les ministres qui n’auront pas choisi l’exil passeront en jugement devant la Chambre des Pairs. Polignac sera condamné à la prison à vie et à la mort civile, peine commuée en vingt années de bannissement, enfin gracié en 1836.

Malgré cet enchaînement d’événements qui impliquent à la fois les libéraux, les bonapartistes et les républicains – sans parler de l’intervention feutrée de l’Angleterre, qui, comme en 1789, sut en effacer les traces – l’auteur écrit, sans sourciller, que « le mouvement est, surtout à ses origines, essentiellement spontané, en dépit de la présence immédiate de quelques membres des sociétés secrètes républicaines, [...] la haine de la dynastie étant la principale motivation des émeutiers, motivation à laquelle il faut ajouter la dégradation de la situation économique, manifestée par la hausse du prix du pain. » Curieux hasard ! C’est donc tout à fait par hasard aussi que les mêmes hommes – un Thiers, un Laffitte – se retrouvent au départ et à l’arrivée. Et c’en est sans doute un autre si l’une des premières mesures inscrites dans la Charte de 1830 sera la suppression de la reconnaissance du catholicisme comme religion d’État.

La dynastie des Bourbons s’efface pour ne jamais revenir. Louis-Philippe sera Roi des Français pendant dix-huit ans, période de paix, avant d’autres aventures et d’autres bouleversements.



1. Sur les qualités de la politique de Louis XVIII, on se réfèrera avec intérêt à la nouvelle de Balzac, Le Bal de Sceaux, écrite en 1829. Pour Pierre-Georges Castex, c’est « l’un des textes où se définissent avec le plus de netteté les principes de la politique balzacienne », qui, en l’occurrence, étaient ceux mêmes mis en oeuvre par le roi.


2. Voir Édouard Drumont : La France Juive, Le Secret de Fourmies, La Dernière Bataille, La Fin d’un Monde - Léon Bloy : La Femme pauvre, Le Désespéré, et l’ensemble du Journal.


3. Ironie du sort, ce même Royer-Collard affirmait, en 1816, que « le jour où le roi ne pourrait plus librement choisir ses ministres, l’on serait en république ».

Retour à l'accueil