Marie-Pauline Deswarte

La République organique en France


Les Républiques françaises – de la première à la cinquième – ont-elles été organiques, c’est-à-dire constituées selon les deux principes complémentaires de subsidiarité – souveraineté des corps intermédiaires – ordres, corporations, provinces, paroisses, familles... – dans l’exercice de leurs responsabilités propres, et de finalité – recherche du bien commun dans la justice et dans l’ordre ? Ou, au contraire, ont-elles seulement cherché à le paraître, alors qu’elles contenaient, en germe, un totalitarisme dévastateur, non-organique par essence ? C’est à cette double question que le livre de Marie-Pauline Deswarte apporte une réponse raisonnée, et combien éclairante !

Dès l’origine de la France, la nécessité d’une transcendance divine est reconnue. « Le Dieu des chrétiens, écrit l’auteur, a accompagné l’histoire de la France depuis son origine. Le texte de l’antique prologue de la loi salique, que l’on a pu considérer comme notre première Constitution atteste de l’engagement réfléchi du roi Clovis et du peuple franc en sa faveur. »

Il n’en a plus été ainsi avec la France républicaine. La république, basée sur le primat de l’individu a brisé, non seulement la conception organique de la société, mais la quasi-totalité des organes progressivement mis en place au cours des siècles, leur substituant une poussière d’individus souverains, censés, par leur suffrage, exprimer la volonté générale, à un moment donné. « Désormais, note Deswarte, l’organique se comprend dans la perspective d’une société, non plus organisme vivant donné, mais association qui se constitue chaque jour dans la plus grande liberté. »

Si la notion de corps organique semble conservée, on lui donne un tout autre sens. Dès 1788, Sieyès l’affirme de la façon la plus claire : « Jamais on ne comprendra le mécanisme social, si l’on ne prend pas le parti d’analyser une société comme une machine ordinaire. » Par quoi, il contredisait radicalement Louis XIV qui, pour indiquer à son successeur le dernier mot de la société monarchique française, écrivait : « Car enfin, mon fils, nous devons considérer le bien de nos sujets bien plus que le nôtre propre. Il semble qu’ils fassent une partie de nous-mêmes, puisque nous sommes la tête d’un corps dont ils sont les membres. »

En d’autre termes, l’organique révolutionnaire est un leurre ; il va balayer « les institutions vivantes naturelles, unie par des liens d’interdépendance et vivant d’une vie propre », pour les remplacer, en 1791, par les représentants du peuple souverain, qui est l’organe qui veut pour la nation, avec toutefois cette contradiction interne que la supposée volonté générale préexiste à celle des représentants.

C’est alors qu’on a cherché à bâtir une théorie de l’État, dans lequel certains, comme Auguste Comte, ont vu « un individu physiologique », auquel chaque citoyen est entièrement soumis. Ainsi, dans notre démocratie, l’État est « dépositaire de la personnalité populaire », autrement dit de la « volonté populaire ». Il peut tout et, bientôt, il fera tout.


Madame Deswarte montre, en trois chapitres, d’abord, comment la transcendance divine a été, depuis 1789, dévoyée de celle qui avait été établie par Clovis et ses descendants, et respectée pendant tout l’Ancien Régime. Sans entrer dans le détail de sa scrupuleuse explication, il convient de citer quelque lignes de la déclaration qui a constituée la France en fille aînée de l’Église, avec les droits, et surtout les devoirs qu’un tel titre comporte.

« Le peuple des Francs, illustre, ayant Dieu pour fondateur, fort sous les armes, ferme dans les traités de paix, hardi, agile et rude au combat, depuis peu converti à la foi catholique, libre d’hérésie,

il était sous une croyance barbare, mais avec l’inspiration de Dieu, il recherchait la clé de la science, selon la nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété,

alors la loi salique fut dictée par les chefs de ce peuple. [...] Et ainsi fut dressé ce décret : Vive le Christ qui aime les Francs ! Qu’il garde leur royaume et remplisse leurs chefs des lumières de sa grâce. Qu’il protège l’armée : Qu’il leur accorde des signes qui attestent leur foi, leur joie, la paix, la félicité ! Que le Seigneur Jésus-Christ dirige dans le chemin de piété ceux qui gouvernent ! »

Avec la Révolution, l’homme devient son propre principe, sa fin et sa loi. D’où tant de lois, alors qu’il en existait si peu sous l’Ancien Régime, et surtout tant de lois, d’abord anti-chrétiennes, puis contre-nature.

En 1848, une nouvelle constitution républicaine voit le jour. Son rapporteur, Armand Marrast, invoque « la loi invisible qui régit les sociétés », et qui est « la loi du progrès ». Bien que le nom de Dieu soit évoqué dans le préambule, la transcendance qui lui est reconnue sera rapidement dominée par celle de la volonté populaire.

Les mêmes épisodes se renouvelleront après la chute de l’Empire, au début des années 70. La majorité des députés ne comprit pas la position du comte de Chambord, qui, notamment dans sa Lettre publique sur les ouvriers du 20 avril 1865, avait insisté sur la nécessité vitale de la reconstruction d’une France organique ; elle comprit moins encore son refus du drapeau tricolore, qui, pour lui, « signifiait en réalité le refus de la révolution et du constitutionnalisme moderne ».

Ainsi naquit la Troisième République qui, bientôt rechercha une nouvelle spiritualité, c’est-à-dire une nouvelle religion. Nous connaissons tous l’histoire de la laïcité républicaine, qui se transforma très vite en un laïcisme conquérant, puis oppresseur, puis diviseur (loi de séparation de 1905).

Depuis lors, « la République n’a cessé de chercher à approfondir sa spiritualité.[...] La laïcité, ajoute notre auteur, est ainsi, aux yeux de l’ensemble de la classe politique, la seule réponse qui convienne au problème de la légitimité du pouvoir. » Plus qu’une « sortie hors de la religion », la République est devenue, selon Vincent Peillon, « le passage d’une religion à une autre : de la religion révélée et théocratique à la religion laïque et libérale ». Nous voilà absolument à l’opposé de la vision providentielle de Clovis et de ses successeurs qui, appliquée pendant plus de mille ans – fait unique en Europe – fit de la France le plus beau royaume de la Chrétienté.


Quittant le domaine de la transcendance, le deux chapitres suivants abordent ceux de la dénaturation de la représentation organique, puis de l’illégitimité de la République organique. Faute de place pour les analyser, nous essayerons de résumer sa conclusion.

L’homme et la société étant communautaires, les tentatives des républicains pour en tenir compte dans leurs actes sans avoir voulu y conformer leurs pensées ont été successivement vouées à l’échec. Les notions classiques de transcendance, de représentation et de légitimité ont été inutilement détournées de leur sens premier. Et pourtant, de plus en plus, les Français attendent un retour au réel. L’exemple de la nouvelle Constitution hongroise montre qu’une nation est capable de se référer à l’origine de son histoire, afin de se réapproprier les valeurs qui l’ont construite.

L’homme abstrait de l’idéologie laïciste a désormais vécu. Il est invité à céder la place à l’homme concret, celui dont Marcel de Corte écrivait, dans L’Homme contre lui-même, qu’il était « fait d’une âme incarnée dans un corps et dans les corps de surcroît que sont les communautés de vie ».


Marie-Pauline Deswartes La République organique en France, éd. Via Romana, 22 euros.

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