La République des Lettres de Marc Fumaroli

 

Nous savions que M. Fumaroli était un ardent défenseur des humanités et de leur enseignement dont le latin et le grec sont, à son avis, la partie la plus fondamentale, alors que nous ignorions que, bien qu’élu successivement, en 1995 et 1996, à l’Académie Française où il succéda à Ionesco – et à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres – au fauteuil laissé par Georges Duby –, il ne vit pas seulement en notre temps. « Intérieurement, écrit-il, pendant plus d’un demi-siècle, j’ai vécu [...] au sein d’une République européenne des Lettres d’un tout autre genre et d’une toute autre époque ». L’ouvrage qu’il vient de publier, La République des Lettres, est le témoignage de cette vie intérieure, d’une richesse éblouissante, et séduit son lecteur à la fois par l’étendue de ses connaissances et par la chaleur et la clarté, en un mot l’amitié, avec laquelle il les expose.

 

Cette République, « société d’égaux et d’amis [qui] comptait dans ses rangs des prodiges de savoir plébiscités par leurs pairs », s’est constituée peu à peu. Sa capitale a souvent changé, passant de Florence à Rome, de Rome à Venise, puis à Paris, en attendant, à la fin du XVIIe siècle, cette rivalité entre Londres, Amsterdam et Paris, où Louis XIV tentait de monopoliser les Lettres et les Arts, en créant le système des prestigieuses Académies royales.

Le précurseur de cette collaboration active entre savants, poètes et philosophes des divers États européens fut Pétrarque. Constatant le hiatus de civilisation entre l’Antiquité gréco-romaine et la chrétienté, il s’employa, avec ses disciples, à redécouvrir, recopier, publier et réunir dans leurs bibliothèques, en un mot, faire revivre et faire connaître les trésors de la littérature antique oubliés dans les bibliothèques monastiques. La découverte de l’imprimerie vint à point, au siècle suivant, pour les sauver définitivement et en faciliter la diffusion.

Ce fut la première étape  de la Respublica littéraria, ainsi nommée, en 1417, par un disciple de Pétrarque, Francisco Barbaro. En même temps, de nouveaux genres littéraires étaient créés, adaptés au mouvement intense et rapide des idées : le dialogue épistolaire, la conversation et, à l’instar de Montaigne, l’essai.

Cette République des Lettres sera « pendant plusieurs siècles d’aristocratie et de monarchie, une démocratie de pairs, sinon d’égaux. » Elle aura aussi pour but la transformation de l’homme politique en homme d’esprit. Le grand éditeur vénitien Alde Manuce l’affirma à maintes reprises. Prince de cette République, il écrivait au pape Léon X, un Médicis : « Nous avons l’un et l’autre un même but : l’unité et la paix de l’Europe. » Citons encore, à cette époque, le Français Jacques Auguste de Thou et son Historia sui temporis ; et au XVIIe siècle un Pierre Bayle en France, un Leibniz en Allemagne.

« L’Europe, écrit Fumaroli, peut alors se convaincre qu’elle abrite dans ses flancs, à côté de ses pouvoirs religieux, politiques et militaires, un pouvoir de l’esprit fortement organisé [...] qui assume toute l’autorité que le Moyen-Âge avait réservé à ses universités. » Voltaire, qui exerça, en son temps, la royauté de cette République, notera dans Le Siècle de Louis XIV, publié en 1751, quelles étaient sa puissance et sa liberté.

Il est donc malheureux – mais il n’est pas étonnant1 – qu’à la fin du XVIIIe siècle, cette force ait été détournée de son objet par des esprits utopiques ou sectaires, ou seulement ambitieux, qui, loin de vouloir réaliser la paix en Europe, sapèrent, puis détruisirent le pouvoir politique, en même temps que le pouvoir religieux, pour, établis sur le devant de la scène, imposer aux peuples européens, puis bientôt au monde entier, un état de guerre généralisé.

 

Ce livre réunit des textes tirés d’essais, de conférences ou de cours professés au Collège de France où l’auteur fut élu en 1986, et nommé titulaire de la chaire Rhétorique et société en Europe aux XVIe et XVIIe siècles. Il contient dix-sept chapitres répartis en quatre parties intitulées : Une Citoyenneté idéale, La Conversation, Le loisir lettré et la correspondance, Les « Vies ». L’ensemble réalise une étude idéale de ce qu’a pu être, pendant quatre siècles, ce pouvoir des esprits, non pas concurrent, mais partenaire des pouvoirs politique et religieux.

De cette République européenne des Lettres, je retiendrai deux noms dont le premier sera pour beaucoup une découverte : Claude Fabri de Peiresc (1580-1637) et, au siècle suivant, le président de Brosses (1709-1777).

Peiresc fut un érudit passionné et désintéressé, qui s’est tenu à la source d’une encyclopédie qu’il alimentait sans cesse de ses connaissances par « sa prodigieuse conversation et sa non moins prodigieuse correspondance » qui embrassaient, écrivit Pierre Bayle, dans la notice qu’il lui a consacré dans son Dictionnaire historique et critique2 « toutes les parties du Monde : les Expériences Philosophiques, les raretez de la Nature, les productions de l’Art, l’Antiquariat, l’Histoire, les Langues ». Procureur Général de la République des Lettres, il ne laissa aucune œuvre personnelle, et cependant sa mort, ajoute Bayle, « fut pleurée par tant de Poètes et en tant de Langues ». Sa Vie, écrite en latin par Gassendi parut en 1641. Le chef-d’œuvre d’harmonie politique et intellectuelle, construit par Peiresc au début du XVIIe siècle, annonçant le règne de Louis XIV, va connaître à Paris, écrit Marc Fumaroli « à la fois son point culminant et sa radicale métamorphose ». Rappelons, à cet égard, la querelle des Anciens et des Modernes qui, à la fin du règne de Louis XIV, permet d’entrevoir ce que sera, quelques années plus tard, le siècle des Lumières et, sur le plan philosophique, le conflit autorité/progrès.

 

Si Peiresc a été rapidement oublié, ses Lettres familières sur l’Italie ont conservé jusqu’à nos jours la mémoire du président de Brosses. Citoyen de la République des Lettres, celui-ci n’est pas un touriste au sens moderne de ce mot que Stendhal a introduit en français. Il a, au contraire, mis au point ce que Marc Fumaroli nomme « le récit de voyage savant par lettres galantes ». Inspiré de Montaigne, le Je du voyageur, l’amitié qu’il témoigne à ses correspondants, comme la multiplicité de ses curiosités et la solidité de ses connaissances montrent qu’il faut voir en lui un des derniers princes de cette République que ce livre nous permet de découvrir.

 

1. En 1790, le Girondin Nicolas de Bonneville écrivait dans Le Tribun du Peuple : « C’est de la République des Lettres que nous attendons le triomphe du patriotisme et de la liberté. » Et en septembre 1794, l’abbé Grégoire déclarait devant la Convention : « Sans les efforts de la République des Lettres, la République française serait encore à naître. »

2. Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, 1697.

 

Marc Fumaroli, La République des Lettres, 480 p., index - Gallimard, collection Bibliothèque des Histoires, 2015.

 

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