Une réforme liturgique au XVIIIe siècle



Le Latin immortel est un des livres les plus extraordinaires de cette historienne de génie que fut Marie-Madeleine Martin. Doit-on rappeler ici ces admirables synthèses que sont l’Histoire de l’Unité française et Les Doctrines sociales en France et l’évolution de la société française du XVIIIe siècle à nos jours ? Nous y reviendrons ; nous reviendrons aussi sur Je suis historien qui montre le mur d’incompréhension, voire de haine, que dut combattre et surmonter une femme, seule ou presque, pour imposer une œuvre qui rejoint celles des plus grands - je pense notamment aux livres d’Augustin Cochin, mort en pleine jeunesse, sur la Somme, en 1916, et dont la gloire ne fut, hélas, que posthume. Maurras disait, parlant, je crois, de son ami Frédéric Amouretti, mort en 1903 à l’âge de 40 ans : « on n’a pas le droit de mourir ! »


Pour en revenir au Latin immortel, je voudrais, en m’attachant à un seul chapitre de ce livre, commenter brièvement la révolution liturgique à laquelle se livra le XVIIIe siècle, prélude de la révolution politique qui devait changer pour toujours le destin de la France et la face du monde, - révolution liturgique qui, par tant de points, préfigure celle que nous avons vécue après le Concile Vatican II.


Avec la mort de Louis XIV, la liturgie romaine française qui avait si bien su amalgamer dix siècles de prière grégorienne avec les hymnes des liturgistes poètes que furent, avant ou après saint Thomas d’Aquin, l’évêque d’Orléans Théodulphe, Robert le Pieux, Maurice de Sully, Saint Louis et bien d’autres, mais aussi avec les messes de Dumont, Couperin ou Charpentier, cette liturgie, disais-je, avait vécu.

Nouvelle Rome, nouvelle Athènes même, la France venait d’atteindre un des plus hauts sommets de la civilisation de tous les temps. Mais déjà un juriste parisien, Jean Belot pouvait s’inquiéter de la durée de cet apogée et écrire : « la langue latine est de la nature de ces choses qui ne doivent périr que dans la ruine du monde ». Or, c’est le latin qui allait être l’un des principaux angles d’attaque des réformateurs.


Dès 1715, la monarchie française et l’Eglise sont attaquées comme elles ne l’ont jamais été. L’une est frappée à mort, et pour l’autre le XVIIIe siècle est l’histoire d’une décadence continue. Nous assistons, sous le signe de l’incroyance généralisée, à une sorte de collaboration, dans tous les domaines du savoir, entre les laïcs et le clergé : « philosophes et savants, orateurs ou poètes étaient indifféremment d’Eglise ou laïcs ; les mêmes convictions les unissaient, de très haut, et donnaient à leurs travaux une unité féconde ».

L’Eglise perd peu à peu toute influence sur les différentes classes de la société, à commencer par les plus hautes. Les Jésuites, qui éduquaient celles-ci, sont prisonniers des modes et des erreurs de l’époque. « Ils se flattaient de pouvoir mener parallèlement l’enseignement de la religion et les progrès de la culture, mais en les distinguant totalement, ils jetaient implicitement un discrédit sur la religion ». Il ne faut pas oublier que Voltaire fut leur élève et que tous les orateurs des Assemblées révolutionnaires, de Robespierre à Danton et de Saint-Just à Fouquier-Tinville, sortaient de collèges religieux.


L’opposition menée par la secte janséniste avait commencé à miner l’équilibre bien avant la fin du règne. Obéissant au serment du sacre, Louis XIV l’avait combattue énergiquement, mais déjà des opposants irréductibles occupaient des postes importants. La vague de traduction des Livres Saints, partie du XVIe siècle, s’amplifiait ; en 1680, le Bréviaire de Paris de François de Harlay donne le coup d’envoi d’une véritable révolte ; d’autres suivirent, d’un jansénisme souvent affiché. Quelques années après, les Jansénistes entameront le grand assaut du français liturgique, l’un des éléments majeurs qui détruiront la France traditionnelle « romaine et chrétienne ». Dans cette offensive gallicane où il s’agit d’isoler, sinon d’abattre Rome, et alors que l’Italie vit au siècle des Lumières, voire des plaisirs, que l’Espagne, endormie, ne peut plus rien, et que toute l’Europe du Nord, de l’Angleterre à la Prusse et aux pays scandinaves, est hostile, la concentration des tirs sur la monarchie française est considérée comme l’arme de destruction massive de l’époque.


« Or, note Marie-Madeleine Martin, il est un fait constant : toute révolution liturgique aboutit immanquablement à une chute de la foi religieuse. Les bouleversements du XVIIIe siècle ne précèdent que de peu l’apostasie générale de la « Grande Révolution » française ». Pourquoi ce qui ne semblait d’abord que réaction ou goût de la nouveauté allait-il tourner rapidement au schisme, voire à l’hérésie ? « C’est qu’une secte allait savoir s’emparer de cette brusque mutation imposée sans nuances et, à la faveur du bouleversement apporté, prendrait les leviers de commande de l’opération. Cette secte, c’est celle des Jansénistes, et leur première déclaration de guerre est, sans hésitation, de décréter l’abandon total du latin ». C’est à cette époque que le latin disparut des écoles primaires où le Moyen Age l’avait toujours enseigné aux enfants.


A la désagrégation liturgique, s’ajoute l’affaiblissement des dogmes. Au temps de Louis XV déjà, le chanoine de la Tour, prêtre érudit et spirituel à la fois, remarque que les nouveaux traducteurs de bréviaires et de missels ont réussi, dans leurs textes, à « diminuer le culte de la Sainte Vierge, affaiblir le respect dû au Pape, affecter de n’employer que l’Ecriture, se déclarer partisans de l’antiquité, en citer fréquemment les canons, faire parade d’une sévère critique, attaquer les légendes, les visions, les miracles des saints… J’ose dire, ajoutait-il, que tel est l’esprit des nouveaux bréviaires, tout en porte l’empreinte, tout y tend. Un novateur, un incrédule chargé de les composer n’aurait pas agi autrement : il n’eut pas ouvertement débité l’erreur : c’eut été se faire rejeter, mais il l’eut insinué furtivement… C’est la marche de toutes les productions liturgiques actuelles ; on n’attaque pas le dogme, mais on le mine insensiblement, on déracine peu à peu l’arbre. On alambique, on subtilise si fort la vérité qu’elle échappe ; on jette un tel ridicule sur les pratiques, les sentiments, les grâces extraordinaires, les expressions des saints, que l’onction de la vertu se dissipe et s’évanouit ».


Pouvait-on être plus perspicace et plus clair ? Ces liturgies obtenaient d’ailleurs immédiatement l’approbation des protestants qui, remarque encore Marie-Madeleine Martin, même au XVIe siècle, n’avaient jamais tenté un bouleversement aussi radical que celui entrepris par le clergé français au XVIIIe.

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