Roberto de Mattei

 

Le Ralliement de Léon XIII

L’échec d’un projet pastoral

 

Dans cet ouvrage, Roberto de Mattei a entrepris d’analyser la relation de Léon XIII, qui fut pape de 1878 à 1903, avec la société moderne née de la Révolution française. Sur le plan politique – il se voulait un « pape politique » la clé de voûte de son pontificat fut son ambition de réconcilier l’Église avec la modernité. Le Ralliement avec la Troisième République française orientera pour plus d’un siècle la doctrine et la praxis de l’Église.

Parmi les sources auxquelles Mattei se réfère dans ce livre, il convient de signaler L’Histoire du Catholicisme libéral et social en France du concile de Vatican à l’avènement de Benoît XV de l’abbé Emmanuel Barbier et les Mémoires (inédits) du cardinal Aloisi Masella1 que celui-ci destinait expressément à la publication pour, écrivait-il, « montrer les erreurs qui se commettent pour qu’on les évite à l’avenir. »

Depuis Pie VI, note Mattei, six papes avaient eu à résoudre la question primordiale des rapports de l’Église avec la société sécularisée issue de la Révolution française. Et il se réfère ici à un ouvrage, paru en 1859, L’Église romaine en face de la Révolution de Jacques Crétineau-Joly, qui analysait le grand conflit qui opposa l’Église aux sociétés secrètes « qui cherchaient à mener à terme le processus de subversion de l’Autel et du Trône initié en France en 1789 ».

 

L’Élection de Léon XIII

 

L’élection du cardinal Pecci, le 20 février 1878, qui prit le nom de Léon XIII et que Pie IX avait si longtemps tenu éloigné de Rome, fut saluée... par Gambetta en des termes presque prémonitoires : «  Il ne rompra pas avec les traditions et les déclarations de son prédécesseur ; mais sa conduite, ses actes, ses relations, vaudront mieux que ses discours, et, s’il ne meurt pas trop tôt, nous pouvons espérer un mariage de raison avec l’Église. »

« Le nouveau pape était décidé à affirmer la suprématie pontificale par tous les moyens, mais surtout au travers des armes politiques. » Il est clair d’ailleurs que Léon XIII ne partageait pas la condamnation sans appel du monde moderne de ses prédécesseurs, estimant que, « tout en ne s’écartant pas des principes, l’Église pouvait et devait se réconcilier avec la modernité ».

Nonce à Bruxelles, puis archevêque de Pérouse de 1846 à 1878, Mgr Pecci « se trouvait aux antipodes de Pie IX quant à la tendance, au tempérament, à la façon de concevoir et de juger les évènements ». Ainsi, son élection ne pouvait que représenter un tournant par rapport à la politique de celui-ci.

En 25 ans de pontificat, Léon XIII publia 86 encycliques. Sur bien des points Mattéi lui rend hommage. Au moins autant qu’un pape politique, c’était un pape humaniste, aimant la culture, les arts et les sciences, connaissant tant la littérature profane que les Pères de l’Église.

Ses grandes encycliques forment un corpus aussi important que celui de Pie XII. Citons Humanum genus, dans laquelle il dénonce « le complot diabolique » de la Franc-Maçonnerie, qui se propose d’anéantir le magistère romain et de réaffirmer la séparation absolue de l’Église et de l’État ; Aeterni Patris qui indique saint Thomas d’Aquin comme l’unique Maître reconnu officiellement par l’Église ; enfin, en 1902, quelques mois avant sa mort, la lettre Annum ingressi dans laquelle on a pu voir comme le sceau de toute son oeuvre.

 

 

 

Le catholicisme français au XIXe siècle

 

Avant d’aborder la crise du Ralliement, il n’est pas inutile de rappeler que la France connut au XIXe siècle un extraordinaire renouveau religieux : reconstitution des ordres supprimés par la Révolution, création de nouvelles congrégations dont la grande majorité avait pour but premier l’enseignement, mais aussi construction d’églises et reprise des pèlerinages, en particulier dans les sanctuaires mariaux ; enfin développement du culte du Sacré-Cœur. Le drapeau du Sacré-cœur, porté par le colonel de Charette à la tête des Zouaves pontificaux, puis sur le champ de bataille de Patay, le 2 décembre 1870, par le général de Sonis, exprimait le principe de la royauté sociale du Christ nié par la Révolution.

 Un courant emmené par Lamennais, insistait, au contraire, sur la nécessité de remplacer l’ancienne alliance entre le Trône et l’Autel par une nouvelle alliance entre la Religion et le Peuple. Sa doctrine, exposée dans Du progrès de la Révolution et de la guerre contre l’Église, en 1829, bien que condamnée par l’encyclique Mirari vos de Grégoire XVI en 1832, continua à imprégner les esprits et resurgit avec virulence après la Révolution de 1848. Rappelons ici la célèbre formule de Montalembert « L’Église libre dans l’État libre », qu’il explicita dans son discours des 20 et 21 août 1863 au Congrès international de Malines : « Le catholicisme n’a rien à redouter de la démocratie libérale. Il a tout à espérer des développements de la liberté qu’elle comporte [...] Toutes les extensions de la liberté politique et civile sont favorables à l’Église ; toutes les restrictions tourneront contre elle. » L’année qui suivit les discours de Malines, le 8 décembre 1864, Pie IX promulgua l’encyclique Quanta cura et le Syllabus, qui condamnaient à la racine le catholicisme libéral.

Un troisième courant, social, prit naissance en 1845. Maurice Maignen et ses amis avaient fondé, à Paris, l’Institut des Frères de Saint Vincent de Paul, destiné à l’assistance aux pauvres et à la jeunesse ouvrière, puis, en 1855, l’Association des jeunes ouvriers de Nazareth. En 1871, deux jeunes officiers, René de La Tour du Pin et Albert de Mun, se joignirent à eux. Maignen « était convaincu que seul un retour à l’ordre social corporatif, inséré dans une plus vaste restauration catholique et monarchique pourrait rendre paix et prospérité à la France. »

Personne n’a mieux décrit d’une seule phrase, le début des années 70 que Jacques Bainville : « Légitimistes et Orléanistes formaient deux camps depuis la scission de 1830 dont Thiers lui-même avait été un des principaux artisans. Cette scission avait déjà condamné l’Assemblée de 1849 à l’impuissance et ouvert la voie à l’Empire. Elle devait l’ouvrir à la République. »

Ce n’est évidemment pas ici le lieu d’évoquer, même brièvement, les querelles plus ou moins feutrées qui s’élevèrent entre les trois groupes de la droite parlementaire.

Notons simplement que le comte de Chambord voyait dans les Cercles ouvriers de Maignen, De Mun et La Tour du Pin une traduction honnête de ses conceptions politiques et sociales, et approuvait les idées d’Émile Keller qui, depuis la publication de son livre L’encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789 ou l’Église, l’État et la liberté, « était un penseur contre-révolutionnaire de référence ».

 

La République s’installe

 

Accédant au trône pontifical en février 1878, Léon XIII trouva la France en état de guerre civile sur les plans intellectuel, moral et politique. La description par Mattei de l’assise intellectuelle de la Libre Pensée, de ses théoriciens et de ses prêtres, mais aussi de ses projets, est à faire frémir. C’est l’époque de Renan et de Hugo – « Renan, écrivit Léon Daudet, était le pontife de la laïcité, vers la même époque que Hugo était celui de la démocratie » ; c’est aussi celle de Quinet, de Jules Ferry et de Ferdinand Buisson ; celle où Charles Renouvier pouvait écrire : « Il y a deux Frances en France : celle des cléricaux et celle des libéraux. [...] Il n’y a presque plus d’idées ni de sentiments communs entre ces deux peuples obligés pourtant de vivre sous la même loi civile. »

Le règne de la Franc-Maçonnerie peut commencer. La République devient officiellement la contre-église ; la laïcité se transforme en lutte anti-religieuse. Et l’instruction publique devient la grande arme politique avec la mission d’inculquer aux nouvelles générations le nouveau « système de valeurs » de la République. « La République, écrit Mattei, devait se constituer en République enseignante pour mettre en œuvre la Révolution inachevée de 1789. » Ce projet et cette arme seront repris, sous Hollande par Vincent Peillon, fils spirituel de Ferdinand Buisson.

Je n’énumèrerai pas toutes les campagnes gouvernementales lancées contre l’Église de 1879 à 1911, sous les ministères francs-maçons et protestants qui s’abattirent sur la France : ce serait un livre dans un livre –.ou plutôt un article dans un article. Citons seulement cette réponse de Ferry à Jaurès qui l’interrogeait sur le véritable but de sa politique : « Mon but est d’organiser l’humanité sans Dieu et sans roi. »

 

La politique de Léon XIII

 

Alors la politique du Saint-Siège commença à changer. Le nonce nommé par Pie IX à Paris fut rappelé en septembre 1879 et un nouveau nonce pontifical, Mgr Czaki, arriva quelques jours après. Il avait été pendant quelque temps l’homme de confiance de Pie IX. Mgr Masella, cité plus haut, qui, en même temps que lui à Paris avait été nommé nonce à Lisbonne, le jugea sévèrement dans ses Mémoires, allant jusqu’à l’appeler « le mauvais génie du Saint-Siège ».

Mgr Czacki, qui avait entrepris de se présenter aux principales personnalités de la France républicaine, reconnaissait très volontiers que leur parti était définitivement vainqueur et cherchait à les convaincre qu’abandonnant la lutte sur le front politique, une entente devrait et pourrait se réaliser sur le front religieux.

Mais, observera Dom Besse, « les nonces [chargés d’exécuter la politique de Léon XIII] croyant avoir affaire à des hommes d’État comme ils en trouvaient dans les diverses cours européennes, traitaient avec les agents des loges maçonniques chargés de déchristianiser la France. »

 

Le débat sur les congrégations, premier acte de la politique froidement anticléricale du gouvernement, s’ouvrit au Sénat le 23 février 1880 par une intervention de Charles Cheneslong qui prit leur défense. Jules Simon, bien que haut dignitaire dans la même loge que Jules Ferry, intervint dans le même sens. Ferry répondit alors par un discours de sept heures, affirmant que la lutte était engagée « entre le parti théocratique et l’esprit laïque » et que le premier devoir des héritiers de la Révolution était « d’arracher aux contempteurs de la société moderne, de l’ordre social et politique dans lequel nous vivons, l’âme de la jeunesse française ». Le 9 mars, le projet du gouvernement fut repoussé, mais le président du Conseil Freycinet le fit approuver à nouveau par la Chambre et le promulgua par deux décrets qui parurent au Journal Officiel le 30 mars. L’illusion de Mgr Czacki se dissipait enfin !

C’est alors qu’intervint Mgr Lavigerie, dont l’ambition était immense et dont les projets s’étendaient à l’Église entière et avaient pour but « l’œuvre de pacification religieuse  universelle et la réconciliation avec la société moderne ». Il fut reçu par Léon XIII, puis à Paris, par Freycinet et le ministre des Cultes Constans. Sa tentative de conciliation fut un échec sur tous les fronts puisque, d’un côté plusieurs milliers de religieux furent brutalement jetés dehors, de l’autre le président du Conseil fut obligé de démissionner.

La Franc-Maçonnerie, qui avait désormais le contrôle de la Chambre et du Sénat, reprit la main. Une série de lois se succédèrent sans discontinuité jusqu’en 1911, tendant à laïciser toujours plus l’enseignement et la société.

 

Nouvelle recherche d’une entente

 

Le Comte de Chambord mourut le 24 août 1889. Le cardinal Masella écrira dans ses Mémoires qu’il avait été « le seul peut-être qui, dans cette famille, après plusieurs siècles, pouvait se dire le digne successeur de Saint Louis ».

En 1887, Mgr Rampolla devint le quatrième Secrétaire d’État de Léon XIII ; en même temps, un nouveau nonce, Mgr Ferrata, était nommé à Paris. La question des États pontificaux, toujours sous-jacente à l’ensemble de la politique vaticane, conduisit le pape à la recherche d’une entente avec la Troisième République.

En France, le comte Albert de Mun, malgré ses précédentes professions de foi monarchistes et sous l’influence de la politique du Saint-Siège, commençait son progressif revirement vers l’acception de la République.

Tout en affirmant que les lois anticléricales ne seront pas abandonnées, les autorités politiques demandent au clergé de se séparer de la droite monarchiste ; c’était d’ailleurs une tendance qui commençait à se faire jour dans une partie du clergé et chez quelques évêques.

Dès le début de son pontificat, Léon XIII avait envisagé le ralliement des catholiques français à la France républicaine. En 1890, sa décision est prise et, officiellement cette fois, le cardinal Lavigerie est choisi comme « intermédiaire autorisé » entre Paris et le Vatican.

Le Ralliement est donc en route, auquel Mgr d’Hulst s’opposa jusqu’au bout. « En France, avait-il écrit en 1885, la République est ce qui nous divise le plus. Historiquement, et presque fatalement (par suite de la domination des sectes maçonniques qui se sont emparées d’elle), cette forme de gouvernement est confisquée au profit du parti de l’impiété. Mais si elle a cet inconvénient aux yeux de tous les catholiques, elle en a bien d’autres aux yeux de beaucoup de Français. Elle est, pensent-ils, le régime de l’instabilité gouvernementale, du désordre économique, de la faiblesse et de l’isolement dans les relations internationales, etc. »2

 

Le « toast d’Alger »

 

Chacun connaît l’épisode du toast d’Alger, prononcé par le Cardinal Lavigerie devant des officiers de marine stupéfaits. Ses paroles retentirent dans le monde entier. En France, l’opinion d’abord déconcertée se reprit bientôt.

Quelques mois plus tard, Lavigerie envisagea la création d’un grand parti conservateur réunissant catholiques et monarchistes avec les républicains modérés, dont il proposa la présidence à Émile Keller,  député catholique réélu de 1857 à 1889. La réponse de celui-ci exprime bien la contradiction profonde qu’il voyait dans cette demande : « Obliger en conscience les catholiques à adhérer à la République, c’était, en pratique, non pas les unir, mais les désunir, puisque c’était faire à leurs convictions une violence qu’ils n’admettraient pas, puisque c’était transformer cette union religieuse existante en un parti politique qui aurait fatalement ses dissidents. » Malgré les arguments du cardinal, Keller maintint sa position et en expliquera les fondements, écrit Mattei, « avec une clarté qui se révèlera visionnaire ».

Le rôle de chef de file des ralliés fut alors confié à Jacques Piou, monarchiste libéral, mais disposé à une « évolution » de son opinion. Albert de Mun « n’y voyait plus clair du tout ». Mgr Freppel se rendit à Rome pour tenter de persuader le pape de ne pas poursuivre dans cette voie.

Les catholiques français étaient désemparés. C’est alors que le cardinal Richard, archevêque de Paris, fonda L’Union de la France chrétienne, qui se voulait au-dessus des partis pour défendre les intérêts religieux, tout en exigeant que les sectes anti-chrétiennes abandonnassent la prétention de s’identifier au gouvernement républicain. Émile Keller et le sénateur Chesnelong acceptèrent d’en prendre la tête. La nouvelle association se développa rapidement. Mais l’idée maîtresse de Léon XIII, encore une fois, n’avait pas été comprise. Il ne demandait pas la neutralité, mais « la reconnaissance loyale de la forme existante du gouvernement, ce qui est plus que la neutralité ».

Il lui revenait de prendre clairement et définitivement position. Ce fut l’encyclique Au milieu des sollicitudes du 16 février 1892, rédigée en langue française et adressée « aux archevêques, aux évêques, au clergé et à tous les catholiques de France ». Les catholiques monarchistes devaient, au nom d’une « infaillibilité » mal appliquée soit obéir, soit se retirer du combat politique. Prélude à la condamnation de L’Action française quelque trente-cinq ans plus tard.

 

Le Ralliement fut-il une défaite de la France ?

 

Le pape ne s’était pas rendu compte que c’était l’anticléricalisme républicain qui poussait les catholiques vers la monarchie, et non l’anti-républicanisme des catholiques qui poussait la République vers l’anticléricalisme. À une situation de fait, il répondait par une pétition de principe qui a toute l’apparence d’un sophisme : la distinction entre les pouvoirs établis et la législation, dont les catholiques français n’admirent pas la pertinence, car les lois et le pouvoir qui les édicte sont inséparables. Les XXe et XXIe siècles en connaîtront bien des exemples.

« Le ralliement de Léon XIII, conclut Roberto de Mattei, tournait le dos à la monarchie de droit divin, dissipant le souvenir de l’aura sacrée qui entourait la monarchie de France. L’adhésion à la République encourageait cet esprit socialiste d’égalité et de nivellement, qui niait à la racine non seulement la forme politique monarchique, mais l’esprit hiérarchique et aristocratique qui imprégnait la mentalité et les mœurs, même après la Révolution française. »

La France resta longtemps marquée par ce retournement.  Ces années tragiques pour le destin national, furent aussi l’aube de la démocratie chrétienne, entendue dans un sens que réprouvait Léon XIII lui-même.

En dernière analyse, l’esprit monarchique s’exprimait dans une vision organique de la société, alors que la tendance de l’esprit républicain tendait à la soumettre à une idéologie à la fois égalitaire et totalitaire.

 

Xavier Soleil

 

1. Gaetano Aloisi Masella, 1826-1902. Ses Mémoires couvrent la période septembre 1889-septembre 1002.

 

2. Alfred Baudrillart, Vie de Mgr d’Hulsr, tome II, page 286.

 

 

N. B. Les citations qui ne sont pas signalées proviennent du livre analysé dans cet article.

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