Présence de René Benjamin 
 

Je voudrais évoquer la mémoire d’un écrivain qui me fut toujours cher et qui n’a jamais écrit ou parlé - il fut un conférencier remarquable - qu’avec son cœur. Il s’agit de René Benjamin, l’ami de Maurras, d’Antoine, de Sacha Guitry, et du Docteur Carvallo, le restaurateur de Villandry et de ses jardins.

On n’oubliera jamais sa Prodigieuse vie d’Honoré de Balzac, qui, en 1925, donna le coup d’envoi de la collection, célèbre en son temps, du « roman des grandes existences » de la librairie Plon et ouvrit toutes grandes les portes de la Comédie Humaine « à tous ceux -ignorants ou lettrés, peu importe - qui s’émerveillent ou se réconfortent au spectacle d’une grande vie » (Marcel Bouteron). De même, on relira toujours ses Vérités et rêveries sur l’éducation, ne serait-ce que pour ce  qu’elles révèlent des possibilités infinies d’une paternité assumée - et, bien sûr, en partie, rêvée.

Mais je dois aussi mentionner ces admirables livres-témoignages  que furent la Chronique d’un temps troublé (1938) Le Printemps tragique (1940), L’Homme à la recherche de son âme (1943), Les Innocents dans la tempête (écrit en 1944) et enfin L’Enfant tué, que l’on ne peut lire sans que les larmes vous montent aux yeux.

Patriote, il avait vu, en 1929,  Clémenceau dans sa retraite de Mouilleron-en-Pareds ; il avait bu sur la terrasse de la maison du Chemin de Paradis les paroles du « divin » Maurras, fils de la mer ; chanté, en 1941, 1942 et 1943, Le Maréchal et son peuple, les Sept étoiles de la France  et Le Grand homme seul.

Mais son testament spirituel fut sans doute La Visite Angélique, récit poignant de l’audience que Pie XII lui accorda en 1945, après la mort de son fils, mort pour la libération de la France alors que lui-même se trouvait aux mains des tueurs communistes qui, depuis vingt ans, avaient cherché à l’abattre. Ce qui l’obsède alors, le souci de la France qui est devenue le contraire d’« une France charitable, une France modeste, une France juste, une France libre ! » C’est toute cette misère qu’il vient mettre aux pieds de Pie XII.

Il arrivait le cœur serré, l’âme défaite, pour voir « l’homme le plus prés de Dieu » et s’échange alors ce dialogue presque surnaturel : 

« - Saint-Père, nous vivons un temps… d’assassins.

- Les assassins… il faut les aimer. Si on ne les aime pas, ils n’ont rien… que la mort sur eux…. Vous ne pouvez pas ne pas essayer … Et vous y arriverez…Le monde, quand Dieu le créa, était une harmonie. Il faut la recomposer. »

« Cet homme averti de tout parlait avec un cœur d’enfant, note Benjamin. Que pouvait ma ténacité dans l’amertume contre sa douceur pénétrée d’espérance. »

« - Pourquoi vous croire désespéré ? me dit-il encore. Il n’y a personne qui le soit vraiment. Vous espérez, et espérerez. L’espoir est ce qu’il y a de plus fort dans notre nature. A la fin des temps, quand la mort aura tout vaincu, l’espoir sera le dernier vivant… »

« Il m’apparut, prononçant ces paroles aériennes, aussi mince qu’un Greco, et il était toute lumière ; il était comme vêtu de lumière. » Et pourtant ne dit-il pas, à un moment de leur entretien, répondant à son interlocuteur qui lui rappelait qu’il était l’homme le plus aimé de la terre : « - Et le plus détesté ! »  

* 

Ma mère aimait René Benjamin. Pendant la guerre, nous habitions la banlieue lyonnaise, à proximité de l’usine de produits chimiques où travaillait alors mon père, comme chef de l’unité de fabrication de la saccharine - succédané du sucre dont les Français étaient alors privés.

Je pense qu’ils allèrent l’écouter quand, au cours de ses innombrables tournées de conférences à travers la France, Benjamin s’arrêtait à Lyon, le plus souvent aux Célestins, « la salle où je suis si heureux », écrit-il dans La Table et le verre d’eau. Cette ville était alors le siège de l’Action française et, vers mes dix ans, j’eus, avec mon père, l’honneur d’y applaudir Maurras au balcon du journal.

Ils avaient déjà, dans leur bibliothèque, ses grands livres d’avant guerre : La prodigieuse existence d’Honoré de Balzac, Molière, Chronique d’un temps troublé et quelques autres. Ma mère fut surtout conquise par La Table et le verre d’eau qu’elle relut souvent. Benjamin y évoquait la naissance de sa vocation de conférencier et sa vie sur les planches qui devint vite une passion dévorante : sans notes, j’allais écrire sans préparation, il vivait littéralement les sujets qu’il aimait et faisait partager cet amour à ses auditeurs d’un soir à qui il s’adressait comme à des amis. 

* 

J’ai relu les grands livres des vingt dernières années de sa vie. Depuis la fin de la Grande Guerre, l’Europe est en état de guerre civile : l’Angleterre craint la France ; l’Allemagne la hait ; la Russie est conduite à l’abîme par un fou sanguinaire ; l’Italie, le Portugal et l’Espagne vont, pour un temps plus ou moins long, s’enfoncer dans l’anarchie. La France n’échappe pas à cette tendance suicidaire. Dans sa Lettre à Schrameck, - alors ministre de l’Intérieur - Maurras peut écrire en 1929 : « Jamais un homme en place n’accorda une couverture aussi large à l’assassinat. D’autres épargnèrent le crime. Vous collaborez avec lui. » 

Dans  plusieurs livres écrits après des enquêtes sur place, Benjamin va s’attacher à rechercher, puis à décrire et à stigmatiser les causes du désordre : Valentine ou la folie démocratique en 1924,  Aliborons et Démagogues en 1927, Les Augures de Genève en 1929.

C’est à la suite de la publication, d’abord d’articles dans le journal L’Avenir, puis du livre Aliborons et Démagogues, que les Camelots du Roi durent se constituer, dans la France entière, en équipes de protection autour des conférences de René Benjamin.

Agressions verbales et physiques se succédèrent pendant des années à chacun de ses déplacements en province. Les instituteurs syndiqués dont il avait dépeint le néant intellectuel avaient juré qu’il ne parlerait plus. Il parla toujours.

Les premières bagarres eurent lieu à Saint-Etienne : il y eut un mort parmi les Camelots. Elles ne cessèrent plus. A Lyon, le commissaire central, chargé de « garantir l’ordre » dut mobiliser seize cents hommes. René Benjamin remercia publiquement Charles Maurras.  

« Mon cher Maître, je ne fais plus un pas depuis trois mois, sans me heurter à cette fétide création des hommes qu’on appelle la Démagogie.

Je n’arrive plus dans une ville de France sans que la canaille ameutée siffle et beugle.

Avoir tant de voyous contre soi, quel honneur ! direz-vous. L’ai-je mérité, pas même. Les meneurs de ces bandes sont des chétifs, quelques instituteurs syndiqués, si faibles qu’il leur faut chercher des chiens pour aboyer. Ils se croient meneurs ; ils sont menés. Les chiens en aboyant les terrifient ; ils n’en sont plus maîtres ; et les chiens tuent. C’est une scène de révolution que nous venons de vivre à Saint-Etienne.

Il s’est déroulé dans cette ville, où l’on trouve un auditoire plaisant, lorsque on y parle de poésie, des scènes barbares. Ayant encore dans l’oreille les hurlements des bêtes, je tiens, mon cher Maître, à dire aujourd’hui ma gratitude à votre haut génie.

Car si je suis vivant, si je n’ai pas moi-même des balles dans le ventre comme ce malheureux Stéphanois, qui eut le tort d’aimer entendre parler d’Alphonse Daudet, c’est grâce à la fière jeunesse que vous avez formée.

Vous vous doutez, n’est-ce pas, quelle ardeur éprouve un écrivain, qui se croit honnête homme, épris des beautés spirituelles de la France, à vous écrire ces lignes, en une heure où l’on amasse sur vous tant de nuées obscures.

Depuis trois mois, partout, je trouve pour me défendre vos jeunes gens d’Action Française, qui sont crânes, vifs, malicieux, qui ont la haute vertu du courage et de la gaieté, en face des braillards, toujours dans l’ombre, toujours haineux, toujours lugubres. Il n’y a qu’eux à l’heure actuelle - et ils sont les enfants de votre esprit - pour préserver nos biens suprêmes, c’est-à-dire nos libertés de Français civilisés. Je les remercie du fond du cœur, en vous saluant avec admiration.» 

Il vaut peut-être la peine de citer quelques pages de ce livre digne des meilleurs pamphlétaires français. 

« … Dans un corps qui paraît vivant ils promènent une âme morte. Tout l’héritage de sagesse et de croyances peu à peu découverts par les brusques appels, par les clartés soudaines des consciences du passé, ils prétendent réviser tout cela à la lueur directe de leur lanterne. Ils détruisent tout. Il ne leur reste bientôt plus qu’un cerveau qui fonctionne tout seul. Affreux spectacle ! Descartes, dans son poêle, énonçant : « Je pense, donc je suis. » préparait à notre génération soixante-dix-huit mille instituteurs syndiqués et laïques, infatués d’eux-mêmes à cette idée qu’eux aussi ils sont, parce qu’eux aussi ils pensent. » 

Ou encore : 

« Donoso Cortès avait raison de soupirer : « Heureux ceux qui ne savent pas la botanique ! » Et Chamfort faisait un juste aveu, quand il écrivait : « Ce que j’ai appris, je ne le sais plus. Le peu que je sais, je l’ai deviné. »

Mais c’est là la parole d’un esprit modeste ; on peut être étincelant et modeste ; il y a des mélancolies aiguës. La modestie, première condition d’une grande âme. L’orgueil, torche qui dévore ! a dit Dante. Origine des sottises essentielles. C’est d’une flambée d’orgueil qu’est sortie la Révolution. Le citoyen français s’est dit d’abord : « J’ai assez du Roi, je le remplace par Moi ! J’installe ce Moi ! J’étale ce Moi ! Je fais « les affaires » de ce Moi ! »

Mais il s’est aperçu bientôt que pour les faire complètement, Dieu le gênait plus encore que Louis XVI. La preuve – elle est visible – il s’est mis à mutiler autant d’églises qu’il en trouvait. C’était le Roi du Ciel l’objet de sa vraie colère : celui-là, impossible de le guillotiner. Or, sur ses commandements, et sur ceux de son Eglise avait été fondée la civilisation française : eh bien on créerait une civilisation nouvelle, fondée sur les Droits de l’Homme ! Et tout, tout ce qui fut fait, le fut, dès lors, en haine du christianisme. On ne comprend rien à la Révolution, si on ne voit pas combien elle fut anti-religieuse. Mais cela ne figure pas dans les manuels. Il faudrait trop de courage. On y parle de la liberté de conscience. Tartuferie laïque. » 

* 

En 1932, entraîné par Pierre Varillon, René Benjamin était allé aux Martigues où il passa de longues heures avec le maître de l’Action Française, et d’où il revint avec les éléments de ce Charles Maurras ce fils de la mer, publié la même année. « Son hospitalité, écrira-t-il plus tard, c’est l’art même. Quand il reçoit dans sa maison de Martigues ensoleillée, près des eaux bleues de l’Etang de Berre, on ne sait qu’admirer le plus, des mets incomparables ou de la délicatesse des propos. Il n’a qu’un désir, que son hôte durant quelques heures, trouve, grâce à sa maison, que le passage sur terre peut être une chose radieuse. La maison est modeste, l’accueil éclatant. Et cet homme, dont la vie est surchargée, de toutes parts assaillie, vous donne chez lui son temps sans compter, vous permettant de prendre autant que vous désirez. Maurras est un ami incomparable. »

C’est dans ce livre que Benjamin rapporte ce demi-monologue de son hôte, qui montre aussi quelle dose d’ironie il pouvait mettre dans des portraits qui laissaient souvent ses modèles déconcertés :  

« Discuter ! Délibérer ! Rechercher en commun quelques vérités ! Mes chers amis, si vous saviez quels plaisirs d’esprit cela représente ! Je puis dire que je l’ai connu, et à la réflexion, je ne crois pas qu’il y ait eu souvent au monde un débat comparable à celui que nous menâmes il y a trente ans.

- Bah ! Toutes les générations ont cette impression-là ! dit Jean-Louis (P.V.).

- Taisez-vous donc ! dit l’enfant du Nord (R.B), qui demanda à Maurras : « Vous pensez aux débats de l’Enquête sur la Monarchie ? »

- Oui, dit Maurras. Les progrès de l’Action française ont fait oublier son berceau. Ce que j’ai raconté dans mon volume Au signe de Flore est beaucoup trop rapide. Il faudrait donner une idée de ce travail et de ce jeu de chaque jour entre nos amis encore républicains et votre prêcheur de monarchie…

- Allons, dit Jean-Louis, le siège était fait : vous les aviez tous d’avance.

- Va-t-il se taire ! soupira l’enfant du Nord.

- Je n’avais rien ni personne, dit Maurras. Et en interrogeant, en poussant les autres, je cherchais pour mon compte, à la sueur de mon front. S’ils avaient eu raison, j’aurais dit comme eux : j’y étais prêt. Et vraiment, c’était là l’état d’esprit de chacun. Un seul désir : la vérité. Un seul amour : notre patrie. Un seul chemin : la ligne droite pour un service désintéressé. Pas d’autre ambition. Pas une idée qui fut soutenue pour un motif extérieur à l’intérêt public. Nos thèses s’affrontaient et se confrontaient comme des cristaux limpides. Mais… est-il besoin de le dire, avant de former un volume in-octavo de près de mille pages, tout avait été dit, redit, traîné en d’innombrables conversations. Les murailles du café de Flore doivent en vibrer encore, et les tables et les verreries…

- Et les becs de gaz, dit Jean-Louis, mais ils n’existent plus !

- Je revois, dit Maurras planté droit sur son strapontin, Vaugeois frémissant, Moreau immobile, Montesquiou qui rêvait ou qui riait, Bainville comparable à quelque faune enfant ! Aucun de nous n’imaginait qu’il put y avoir profit à se tromper, ou plaisir à l’emporter sur un autre, sans avoir l’avantage du vrai. C’est cette vérité que nous essayions d’extraire et d’accoucher à frais communs. Nous étions des esprits, nous étions des raisons, rien d’autre n’existait pour nous que le désir de découvrir et de construire une voie, la voie sûre, par où passait la délivrance de la patrie. » 

* 

Comme tous les grands écrivains, René Benjamin a mis une part de lui-même dans chacun de ses livres, mais le plus intime se trouve dans L’Homme à la recherche de son âme, écrit au cours de l’année 1942 et publié en 1943 - avant la mort de son fils aîné - et dans L’Enfant tué, écrit en 1945, publié en 1946.

Le premier est sous-titré témoignage d’un Français sur le drame de ce temps et c’est à la fois une confidence et une subtile analyse psychologique et historique. « Je voudrais raconter, écrit-il, comment dans ces cinquante dernières tumultueuses années, un homme, né vers la fin du dernier siècle en France, n’a pas cessé d’être angoissé de cette âme qui lui était prêtée, et qui lui échappait, puis qu’il retrouvait, mais qu’il reperdait, hélas, parce que depuis cinquante ans nos vies ont été tellement difficiles, arides et bousculées que nous n’avons pas souvent rencontré les moyens d’aimer… Ce sont ces défaites et ces victoires que je souhaiterais raconter, en disant, avec leurs dates et leurs noms, les événements et les hommes qui nous ont étouffés ou sauvés. L’histoire parle longuement de provinces conquises et de traités signés. Mais nous ne sommes pas que des citoyens. Nous sommes d’abord des hommes. Je voudrais en marge de l’histoire, faire l’inventaire de nos pertes et de nos gains dans le royaume de l’âme. »

La vie de l’âme est un thème récurrent dans l’œuvre entière de Benjamin, avec une consonance véritablement tragique dans ses derniers écrits.

Après Carvallo, après Copeau, René Benjamin nous entraîne une fois encore du côté de Maurras, « le Prince de l’Espérance » à qui il voue une admiration, une reconnaissance et une amitié sans failles. « Nous n’avons pas vu de notre vivant un second homme ordonner ses idées avec une telle puissance, et s’y tenir avec cette fermeté… Tous les jours, en pleine place de Paris, il a fait ce qui ne peut être tenté et accompli qu’à Paris, il a placardé sur les murs le décret de la pensée humaine, réagissant contre des faits désastreux, contre des ignares, contre des criminels, et rappelant les autres à leur haute mission d’hommes, quand il leur proclamait ces deux grandes vérités : Politique d’abord ! et Il faut un Roi !

… Il faisait son œuvre, appuyé sur ces deux hommes extraordinaires, Léon Daudet et Jacques Bainville. Reverra-t-on jamais ce que nous avons vu pendant vingt-cinq ans, paraître chaque matin un journal où toute la première page était un chef-d’œuvre, parce qu’à eux seuls, tous les matins, ces trois hommes la recouvraient de leur génie ? »

Et plus loin, - car ces lignes sont écrites en 1942 : « Je ne cesse pour moi d’admirer les beaux signes du destin. Ils valent qu’on les remarque plutôt que les signes néfastes. La France vaincue possède deux grands hommes, qui malgré leur grand âge restent au-dessus de tous les vivants actuels. Cette pensée, depuis vingt ans, tout ce qui a préparé l’avenir en Europe s’en est inspiré. Il suffit de dire Mussolini, Salazar, Franco pour en voir les effets. Cette action, c’est Verdun, et l’armistice de 40, l’héroïsme et l’honneur malheureux. Maurras de tous ses vœux, pendant des mois chaque matin, a réclamé le pouvoir pour Pétain. Pétain au pouvoir couronne la pensée de Maurras. Il y a dans ce spectacle une grandeur qui mérite à la France, en dépit de sa défaite, d’être respectée par tout ce qui a encore de l’âme dans le monde. » 

* 

Vérités et Rêveries sur l’Education est aussi un livre écrit au cours des années qui suivirent l’armistice de juin 40, où les Français, regrettant un passé trouble, essayaient d’envisager l’avenir à l’abri des sirènes de la démagogie et de la haine. Le livre est dédié au Maréchal Pétain, le « grand homme qui s’est promis de refaire l’éducation de la France en lui rendant son âme ». L’âme qui, justement, est le maître-mot de ce livre, que les Français avaient perdue dans leur recherche éperdue du toujours plus sur le plan matériel. « Nous avons vu, écrit-il, un vingtième siècle, grisé par ses découvertes, installer en hâte des industries néfastes, employer des troupeaux d’esclaves à des besognes avilissantes, créer des produits qui créaient des tentations, multiplier les besoins, établir des concurrences, installer des haines, préparer des guerres atroces… Nous venons de vivre, ajoute-t-il, avec la Troisième République une période d’abrutissement fanatique qui, pour l’école au moins, devrait nous inspirer de la méfiance. »

Quant à ses idées personnelles, on les découvrira en lisant les quelques citations suivantes, notées au cours de la lecture de ce livre qui demeure un des plus beaux et des plus lucides livres de raison consacrés à l’éducation de l’âme. 

« L’instruction, dans le premier âge, doit se fondre, se confondre avec l’éducation. Et le premier âge va jusqu’à douze ans, pas moins. » Donc « chaque fois que vous le pouvez, gardez votre enfant. »  

« Si on veut préserver l’originalité du petit enfant, à l’heure où il prend forme, où il va commencer à jouer sa propre comédie avec la troupe de ses ancêtres, il faut retarder la lecture et fuir l’école. »  

« Les premières années d’un petit enfant sont un poème, où le poète nous invite à vivre son chant. La société aux complications diaboliques recule à l’arrière-plan. Nous percevons enfin que ce n’est plus elle la vérité. Elle est le domaine du corps et de l’intelligence, ces subalternes. L’enfant nous a ramenés près de cette reine qu’est l’âme. »  

« Prenez un catéchisme, une Histoire de France, une grammaire, une géographie, les Fables de La Fontaine, une histoire naturelle, une Histoire Sainte. Ayez-les tout près de vous, à votre portée. Dans la même heure vous aurez peut-être à les consulter tous. »  

« Ce n’est pas déchoir pour beaucoup d’enfants de la bourgeoisie que d’apprendre des métiers qui semblent le domaine de la main plus que de l’esprit. Tant de métiers sont plus spirituels que ceux qui paraissent exiger de l’intelligence et ne demandent qu’une routine en trompant par une façade. »  

« On a dirigé les filles vers les Universités, à partir du jour où les plus honnêtes de leurs mères ont cessé d’être chez elles. »  

« … Je mets sans hésiter l’histoire au tout premier rang des études.  L’histoire, quand elle s’impose par une vision forte, se place dans la mémoire sur le même rang que nos propres souvenirs… Je voudrais que ce fût le même maître qui enseignât l’histoire et les lettres. Les lettres passent leur temps à raconter l’histoire. »  

* 

Je n’ai pas encore parlé de Chronique d’un Temps troublé où, en 1938, il exprime sa hantise de la ruine de Paris - « Paris, si sensible, a été le plus atteint par l’affreuse déchéance du monde… Paris, l’étonnant Paris, devient inhabitable, parce que la France… va peut-être mourir ! » Elle l’est déjà, elle est devenue « un pays de professeurs qui instruisent des ouvriers… Elle n’a plus d’hommes libres…  Tout le pays appauvri, desséché, traversé par un fleuve qui s’appelle l’Envie. De jalousies en jalousies, de rancunes en rancunes, de petitesses en petitesses, ils en sont venus au point d’être mal à l’aise, rien qu’au voisinage de la grandeur, et eux qui vivent en serfs, ils accusent autour d’eux tous les pays qui se relèvent, de sacrifier leurs libertés… C’est à pleurer ! » 

A ce propos, on lira avec intérêt, dans L’Enfant tué, le récit qu’il y donne pour la première fois, de sa dernière rencontre avec Mussolini. 

« Au printemps de 36, je retournai en Italie. Il y avait plusieurs années déjà que j’y allais voir Mussolini. Je m’y rendis pour la dernière fois.

J’ai eu pour cet homme une très grande admiration raisonnée. Ses graves erreurs, qui vont sans doute jusqu’au crime envers la France… et envers son pays, ne peuvent pas me faire renier les sentiments que j’ai éprouvés quand je l’ai connu. Ces choses sont sans rapport. Les êtres évoluent. Ils sont comme les pièces de théâtre, en plusieurs actes. Je préviens que je suis indifférent au jugement qu’on tirera de ce que je suis en train d’écrire là. J’écoute ma conscience. C’est elle qui dicte.

Mussolini, sur le cadavre de qui son peuple a craché, a été pendant quinze ans un grand homme, défenseur passionné de ce peuple. S’il a commis des injustices, c’est vis-à-vis d’une autre classe. Le peuple dont il sortait, il l’a protégé, nourri, soigné, il a voulu l’élever. Mais c’était un peuple étrangement faible et versatile, qu’il fallait reprendre en mains chaque fois que le jour se levait. Et c’était un peuple extrêmement pauvre, qu’on pouvait, hélas, avoir envie d’enrichir dès qu’on l’aimait. C’est là que commence l’erreur capitale de Mussolini. Homme de génie sans humilité. Mais Napoléon n’en a pas eue non plus. Pour enrichir l’Italie il fit une guerre atroce à l’Abyssinie. Il y a une justice immanente : il se heurta aux intérêts de l’Angleterre. A son habitude elle fut implacable. Elle imposa au monde entier des sanctions contre l’Italie. Mussolini, désespéré, se tourna vers la France ; la France montra de l’ignorance et de la fatuité ; elle le négligea, ne répondit même pas à ses propositions. Faible malgré ses airs forts, perdu au milieu de l’Europe, il n’osa pas demeurer seul, il crut qu’il devait s’appuyer à la force allemande. Il la redoutait ; il la détestait ; c’est à elle qu’il se donna.

Je le vis pour la dernière fois en 36 - (ensuite il refusa de recevoir des Français) -  alors qu’il venait pour la première fois de rencontrer l’homme d’orgueil qui devait perdre l’Allemagne. Il revenait de Venise, la ville la plus chargée d’amours et de drames : c’est là qu’il avait rencontré cette face du malheur à la mode du temps, cette face primaire. L’alliance avec l’Allemagne me semblait le prélude de la grande tragédie. Elle s ‘ébauchait seulement ; pouvait-on la retarder ? Je fus très net devant Mussolini, même audacieux ; d’abord je ne suis pas diplomate ; ensuite, je ne venais pas le voir pour rien ; enfin, mon cœur me poussait avec une force irrésistible. Le Duce était très sensible aux mouvements du cœur. Il jugeait très bien les hommes. Lui qui, rapide comme l’éclair, passait en parlant de l’émotion à l’ironie, lui qui en une demi-heure jouait une gamme humaine incroyable de richesse, il aimait chez un autre saisir une suite de spontanéités variées. La variété de ce jour-là vint de mon émotion. J’évoquai la guerre de 14 dont il avait connu la cruauté. Je lui dis :

- La prochaine sera tellement plus cruelle pour nous !

- Et pourquoi ? répliqua-t-il avec des yeux de défi.

- Parce que, dis-je avec force, c’est nos fils qui la feront.

Sur ce mot il me regarda longuement, puis froissa un papier qu’il jeta par terre avec violence, l’air de dire : « Et si le sort en est jeté ? »

Je compris le propos, quoiqu’il ne fut pas exprimé, et le regardant à mon tour dans le fond des yeux, jusqu’à l’âme, je repris :

- Il y a pour vous un rôle plus grand que de vous soumettre à la fatalité de la guerre allemande.

Il marchait derrière sa table ; il s’arrêta.

- C’est de maintenir la Paix, la divine Paix. Et vous le pouvez ! Votre œuvre jusqu’ici est une œuvre de paix. Pour l’amour de Dieu ne la détruisez pas. Soyez pour l’Europe…

Je détachai mes mots :

- Le Napoléon de la Paix .

Il reprit sa marche. Il allait et venait, regardant la mosaïque du sol. Il passait sur son visage des ombres de colère, d’apaisement, d’ambition, de charité. Enfin il vint vers moi, et il me dit, très doucement :

- Quel âge a votre fils aîné ?

Je répondis, puis nous nous tûmes.

Comme s’il voulait en rester là et réfléchir, il me ramena vers la porte de la salle immense et solennelle où il travaillait. L’entrevue était terminée. Je lui tendis la main. Il la prit :

- Un dernier mot, lui dis-je. Avez-vous parlé longuement avec Hitler ?

- Parler !

Il renvoya ma main ; son visage s’assombrit ; son œil doré la seconde d’avant devint d’un noir de braise ; et il me lança :

- Est-ce qu’on peut parler avec un fou !

Cette phrase, autant que sa main, m’avait rejeté dans le vestibule. Je m’y retrouvai seul. Je descendis l’escalier du Palais de Venise d’un pas machinal, hypnotisé par ce que je venais d’entendre. Fou !.. Il avait dit fou ! Maintenant j’étais dans Rome, sans voir les passants ni la couleur du jour. A moi, qu’il n’avait reçu que cinq ou six fois, qui n’était qu’un étranger, un français, un homme toujours menacé par l’Allemagne, il venait de dire que le fauve germanique, dont il recherchait l’alliance et dont nous redoutions déjà les menaces sauvages… était fou !

Dans la bouche de cet homme, qui représentait pour moi la forte raison romaine, tel un temple dressé devant une mer sauvage, quelle révélation ! »  

Revenu à Paris, Benjamin demanda immédiatement audience au Président du Conseil français, qui refusa de le recevoir. La guerre était déjà décidée. D’ailleurs que pouvait-il y avoir de commun entre un homme hanté nuit et jour par l’avenir de la France et celui qui avait osé écrire dans le Populaire : « Il se pourrait que la France succombât sous quelque agression. Mais son sang ne tarderait pas à lever pour le bonheur de l’humanité. Le sacrifice d’un peuple voué au progrès humain me remplit d’admiration. » 

* 

Après L’Enfant tué vint Le Divin Visage, cet extraordinaire apologue, dans lequel on voit passer fugitivement le visage de la France, écrit entre février et juin 1947 et publié au début de l’année suivante. Benjamin semble avoir quitté la terre et, une fois encore, trouver refuge dans le rêve.

« On peut s’établir dans le réel… en réservant le rêve. C’est d’autant plus permis que le rêve arrive sans qu’on l’attende. Jamais on n’en est le maître. Est-ce qu’on peut dire qu’on vit du rêve ? C’est lui qui vit de nous, nous domine et s’impose… »

Quant au réel, le voici : « Oui, j’ai mes airs désinvoltes et mes airs dégagés, mais je souffre à crier de l’état de mon pays… Vous avez un père en prison, parce qu’il était honnête. Nous avons tous nos amis au bagne, parce qu’ils ont adoré leur patrie et voulu la servir. On se lève en se disant : « Aurai-je encore ma liberté ce soir ? » On se couche accablé… de n’en avoir rien fait. Car que faire, je vous le demande, dans cette foule d’effrontés, d’imposteurs, de ratés, qui ont pris toutes les places. Ne me dites pas qu’il reste des honnêtes gens. Ils sont non seulement réduits à l’impuissance, mais à la folie… » 

* 

René Benjamin, né à Paris le 20 mars 1885 est mort à Tours le 4 octobre 1948. 

Au lendemain de sa mort, Charles Maurras écrivait : « Quelqu’un qui l’a bien connu et admiré me dit que René Benjamin ne pouvait plus vivre. Exactement, son cœur, qui était tout lui-même, ne survivait pas à « L’Enfant tué », au cœur de son cœur… Le plein aveu de sa douleur était scellé dans quelques pages immortelles… » Ces lignes, avec bien d’autres témoignages, se trouvent dans le bouquet d’hommages rassemblé alors par Pierre Lanauve de Tartas.

Il y a peut-être une vérité plus profonde encore : René Benjamin, comme le docteur Thierry de Martel, le fils de son amie Gyp, à la mémoire duquel il dédia le livre qu’il publia à la fin de l’année 40, Le Printemps tragique, n’est-il pas mort, lui aussi,  de la mort de la France, cette Reine de la Civilisation qu’il a vue peu à peu disparaître sous les coups conjugués de la Bêtise et de la Barbarie. 

« Ses amis savent bien que Benjamin n’est pas mort », pouvait-on lire sous la plume de l’un d’eux. Cinquante ans après, il nous plait de montrer que cette vie frémissante ne s’est pas arrêtée en cette fin d’année 1948 dans une clinique de Tours, et que ses livres, les personnages qu’il a créés comme les portraits qu’il a animés n’ont jamais cessé d’être pour nous comme les figures vivantes de son esprit et de son âme. Car il avait le don, rare, d’insuffler la vie aux uns comme aux autres.

Ne me dites pas que Benjamin n’a rien à vous apprendre : les ectoplasmes parmi lesquels il a vécus et qui, bouffis de suffisance dans leur nullité, occupaient partout le devant de la scène - ô Courteline -, les épreuves qu’il a subies, les ennemis qu’il s’est créés par sa passion de voir et de dire toute la vérité, enfin et surtout le cortège d’amis dévoués et d’admirateurs passionnés qui n’a cessé de l’accompagner, tout cela ne vous montre-t-il pas qu’il est toujours parmi vous, que c’est pour vous qu’il a écrit et travaillé jusqu’à son dernier souffle, et que vous l’aimez.

Comme Molière, comme Shakespeare, seul peut-être en France à cette époque, il avait traité les thèmes éternels : la Vérité, la Beauté, l’Amour, l’Amitié, la Patrie, et enfin - surtout - l’Ame. C’était un écrivain remarquable : « on ne mesurera qu’avec le temps l’importance de la place qu’il laisse » notait Pierre Varillon après sa mort. Je ne sais pas s’il y eut un purgatoire pour son œuvre, mais ce dont je suis certain, c’est que le moment est venu d’inviter les Français à lire - ou relire - ces livres où ils reconnaîtront, j’en suis sûr, les meilleures qualités de leur race.  

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