Pierre Grison

 La Grande guerre d’un lieutenant d’artillerie

Carnets de guerre, 1914-1918

 

1999 sera considérée comme une année faste pour les « Hussards ».On publie le 3e volume des œuvres critiques de Roger Nimier* et une anthologie des compte-rendus sportifs d’Antoine Blondin ; quant à Jacques Laurent *, il a retrouvé quelques-unes de ses anciennes chroniques de la jeune « Parisienne » des années 50.

L’Harmattan  publie les « Carnets de guerre » de Pierre Grison**, inconnu dans les lettres françaises..

Pierre Grison a préparé l’École Polytechnique à l’École de la rue des Postes à une époque où celle-ci se trouvait rue Lhomond à Paris ; ayant échoué, il s’engage au 1er régiment d’artillerie qui fut celui de Bonaparte quand celui-ci était lieutenant à Auxonne. Et c’est, en août 1914, un sous-lieutenant de 25 ans qui ferme ses cantines et se munit de petits carnets sur lesquels il consignera, jour après jour, ce qu’il fait, ce qu’il voit et ce qu’il pense. Et, dès les premiers jours, cela donne ceci :

« 17 septembre - Jeudi : Temps épouvantable, nous nageons dans la boue, les chevaux crèvent comme des mouches. Les Allemands résistent toujours. Nous n’avançons pas. Les canons restent en batterie la nuit. La pluie nous inonde. Voilà bien le côté démoralisant de la guerre. (...) 27 septembre - Dimanche : Brouillard intense. Je remets sur la bonne voie une compagnie de sapeurs égarée ; dans la nuit fusillade intense. »

Mais la guerre n’est pas toujours démoralisante et le beau temps revenu, il arrive qu’on se remémore, un court instant, « les bonnes journées de chasse en Sologne ».

On aura remarqué la concision toute stendhalienne du style ; aussi ne sera-t-on pas surpris d’apprendre que, tout comme Stendhal à Grenoble, notre artilleur a fait, au collège Saint-Grégoire de Tours, de fortes études classiques.

Ses notations journalières se réduisent parfois à quelques mots, voire quelques lettres : « 28 au 30 septembre : R.D.N. » Pas de place perdue. De page en page, nous traversons, sans bien nous en rendre compte, la bataille des frontières, puis celle de la Marne, enfin la défense d’Ypres. On sait, en effet, depuis Fabrice à Waterloo, que cette ignorance est le lot commun des combattants, qu’ils soient cavaliers, artilleurs ou simples fantassins.

De temps à autre, une grâce de la nature ou du ciel vient humaniser ces notations guerrières.

 

« 19 janvier - Mardi : Mussat va aux tranchées. Je déjeune avec Saint-Luc et passe une après-midi fort agréable en sa compagnie. Nous faisons à la nuit tombante une promenade dans le petit bois aux chevaux crevés, où le Hanebeck fait de nombreux méandres. Nous écoutons l’eau chanter. Superbe coucher de soleil sur Frezenberg et Ypres. Nous parlons de la Sologne que Saint-Luc connaît bien lui aussi. Nous ne pensons plus à la guerre. »

Ou encore (2 ans plus tard), ces réflexions morales qui nous révèlent le secret de la force d’âme de cet officier :

« 30 août - Mercredi : A 4 heures, réglage d’une pièce placée aux abris-tonnelles. Il pleut, il vente. Puis brusquement à propos de rien :

« Ich weiss nicht, was soll es bedeuten,

Dass ich so traurig bin. » (1)

Je songe au passé, à ceux que j’ai connus et qui ne sont plus. Je me sens seul. Au fond, cela a du bon. On se rend compte alors que s’il n’y avait en tout et pour tout que le monde qui nous entoure, la vie manquerait de but et de charme bien souvent. Le capitaine est allé à Suippes. Temps épouvantable qui se maintient jusqu’à la nuit. »

Avec cela, aucun parti-pris. Le patriotisme est une seconde nature, mais il ne fait pas haïr l’ennemi. Sous sa plume « Boche » est un simple synonyme d’Allemand.

L’humour, la réminiscence des classiques sont constamment présents. Le passage de 1914 à 1915 s’adorne d’un simple fugit irreparabile tempus et la mort d’un supérieur d’une citation d’Héraclite. Nous sommes loin ici du lyrisme quelque peu romantique des Orages d’Acier de Jünger.

Nous croisons parfois un général - Mangin, Curé ou Guignabaudet.

Il est clair que notre sous-lieutenant est un bon artilleur, apprécié des autres officiers et de ses subordonnés et qu’il passera bientôt au grade supérieur bien qu’il n’en parle pas ; il ne parle pas non plus de permission (nous sommes cependant, en mai 1915, au 10ème mois de la guerre).

Monsieur Guy Pédroncini qui a préfacé l’ouvrage attire notre attention sur l’évolution de l’artillerie pendant la Grande guerre. « Elle a, écrit-il, dominé la guerre des tranchées, accompagné l’action des chars et combattu celle des avions, tout en devenant une arme mobile », ce qu’elle était déjà au début des hostilités si l’on en croit les pérégrinations innombrables de l’auteur.

Sans nous en rendre vraiment compte, nous prendrons part à la grande offensive de l’Artois pendant laquelle le sous-lieutenant Grison peut noter mélancoliquement : « Je suis bien l’obscur soldat qui a trimé tout l’hiver dans la boue de Belgique au milieu des obus et des balles » et, un peu plus loin : « Comme les mercenaires dans l’immense Carthage, je me sens seul au milieu de toute cette accumulation de troupes. »

La guerre continue, les camarades tombent tandis que les anniversaires des victoires de Napoléon rythment le calendrier personnel de Pierre Grison : 14 juin, Marengo et Friedland - 16 juin, Ligny (deux jours avant Waterloo, une victoire sur les Prussiens !) - 6 juillet, Wagram. Malheureusement - et ledit Napoléon n’y est pas pour rien - la France est envahie pour la 5ème fois en 120 ans et va servir de théâtre d’opérations à toutes les armées du monde pendant 4 ans. Les chefs pacifiques qu’elle avait cru se donner se sont mués en « vieillards sanguinaires » (Paul Morand) qui auraient dû être l’objet de sa vindicte si les peuples avaient une mémoire ; mais ils n’en ont pas et c’est sans doute bien en vain que M. Pedroncini invoque « l’éternité humaine » aux premières lignes de sa préface.

La lecture continue de ces notes de quelques lignes par jour pourrait faire ressentir une impression de monotonie ; c’est d’ailleurs le sentiment que, comme beaucoup de combattants, ressentait le diariste lui-même, mais, comme le remarque finement M. Pedroncini, cette impression « rend sensible la durée du premier conflit mondial ». De plus le livre est complété par la reproduction de nombreux documents d’époque, tels que pages manuscrites des carnets, photos, cartes et plans d’opérations, etc.

Pour finir, nous aurons, pas à pas, arpenté une bonne partie de la France et de la Belgique, déchiffrant des noms de villages que nous oublierons pour toujours. Le sous-lieutenant Grison montera en grades, sera trois fois cité et finira la guerre « de l’autre côté du Rhin ». De 1920 à 1922, il occupera la Rhénanie dans la petite garnison de Biebrich-am-Rhein où, avec sa jeune femme, il se régalera d’opéras de Wagner.

C’est son fils, le général Marc Grison, qui nous présente ces carnets de guerre retrouvés après la mort de son père en 1977.

 

Xavier Soleil

 

(1) « Je ne sais pas ce qui m’arrive, que je sois si triste ». Ces deux premiers vers de « La Lorelei » d’Henri Heine, sont  écrits en lettres gothique.

 

* Roger Nimier : Variétés (Arléa, 1999) - Antoine Blondin : Semaine buissonnière (La Table Ronde, 1999) -

Jacques Laurent : L’Esprit des Lettres (de Fallois, 1999).

 

** Pierre Grison : La Grande guerre d’un lieutenant d’artillerie (L’Harmattan, 1999).

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