Une pièce inédite de René Benjamin

Balzac

Dès son enfance, René Benjamin avait été passionné par le théâtre. « On m’avait mené au théâtre du Châtelet voir les Sept Châteaux du diable, et j’étais revenu dans un état d’ivresse, qui ne me permettait plus de faire sagement de l’arithmétique, ni de la grammaire, à plus forte raison du piano !… Il m’était né une passion, profonde et cachée, pour l’art dramatique », écrira-t-il plus tard dans L’Homme à la recherche de son âme (1), en évoquant « les songes de [son] enfance. » Dès lors, il rêva d’avoir un théâtre chez lui et de faire parler et agir des personnages.

De 1902 à 1905, entre 17 et 20 ans, il fréquente assidûment la Comédie Française où des artistes dont les plus grands étaient Mounet-Sully, Julia Bartet, Dehelly, Marie Leconte, servaient des chefs-d’œuvre. « On ne donnait pas des représentations, mais des fêtes d’allégresse et de piété. Avant de se croire admirables, les acteurs admiraient. Et ils servaient des dieux. Le public le savait, et les adorait d’abord pour cette foi, à laquelle il joignait la sienne. Sur la scène et dans la salle la ferveur régnait. » Dans le rire, avec Molière, comme dans la passion avec Racine ou quelque Tragique grec, Benjamin admirait cette propreté  morale qui sera une des caractéristiques de son propre théâtre. Et il peut dire que le théâtre de ces années-là lui a confirmé la certitude de sa vocation.

« Ayant pris le parti d’écrire, j’ai tout de suite écrit des pièces. » La première, Le Pacha, agréable comédie en deux actes, est représentée en 1911 au Théâtre national de l’Odéon, que dirige Antoine (2). La guerre terminée, il donne encore à l’Odéon, en 1921, La Pie borgne, comédie en un acte, écrite vers 1912. Puis, en 1922, Les Plaisirs du hasard, comédie en quatre actes, fut monté par Jacques Copeau (2) au Théâtre du Vieux-Colombier. Elle est, avec Paris (3) et Balzac, une de ses trois pièces les plus brillantes.

Et pourtant, les deux premières tombèrent sous le coup de la cabale, et la troisième, reçue à l’unanimité en 1934 par le comité de lecture de la Comédie Française, ne fut jamais jouée. Déjà, en 1922, René Benjamin était un écrivain que rien ne pouvait faire dévier de la ligne qu’il s’était tracée dans la recherche de la vérité ; sur les sujets essentiels de la vie en société – l’Enseignement, la Justice, l’Armée – il avait pris position et il avait déjà autant d’ennemis que d’amis. Après la première des Plaisirs du hasard, il note : « Cette épreuve, à bien y réfléchir, a été normale, dans une carrière comme la mienne, qui n’est pas précisément de tout repos. »


***


Mais il a le théâtre dans le sang et nul échec, quelle qu’en soit la cause, ne lui fera lâcher prise. Et Balzac ? me direz-vous. J’y viens. Balzac fut une des plus fortes passions de René Benjamin. Dès son adolescence, il court à sa rencontre dans Paris, de la rue Visconti à la rue de Tournon « où Balzac m’attendait, le Balzac de vingt-cinq ans, courant chez Madame de Berny », et de là au Père-Lachaise où il retrouvait sa tombe et son buste.

En septembre 1914, Benjamin est gravement blessé près de Verdun et évacué à l’hôpital de Saumur. A l’infirmière bénévole qui le soigne, il demande un jour ; « Connaissez-vous Balzac ? », et il reçoit cette étonnante réponse : « Si je le connais ! Je couche dans son lit ! » Elle s’appelait Elisabeth Lecoy et ses parents étaient propriétaires du château de Saché. Le 26 juin 1916, il l’épousait à l’église de Saché.


Comme on le sait, La prodigieuse vie d’Honoré de Balzac ouvrit, en 1925, la nouvelle collection lancée par la Librairie Plon du « roman des grandes existences ».Il était dédié à Marcel Bouteron dans les termes suivants : « Mon cher ami, je ne conçois pas une vie de Balzac sans votre parrainage. Votre nom en tête de ce livre est une sécurité de l’esprit et une joie du cœur. Sur ce grand homme, vous savez tout, vous avez tout, vous donnez tout. Aurais-je pu parler de lui sans désirer votre approbation et sans vous dire ma gratitude ? »

Rappelons encore ici les quelques lignes de Bouteron qui figurent dans l’ « Hommage à René Benjamin », publié en 1949, un an après sa mort (4) : « C’était un Français d’un autre âge. On pensait, en le voyant et en l’entendant, à ces partisans du XVIe siècle, rudement, courageusement, obstinément, aveuglement fidèles aux causes qu’ils avaient une fois choisies. L’une de ces causes, pour René Benjamin, était celle de Balzac. Et ce fut Balzac qui, dans un commun enthousiasme, nous lia d’une amitié que les épreuves les plus cruelles ne firent que resserrer. »


Le 16 mai 1934, il écrit à Madame Lecoy, sa belle-mère, qui fut pendant trente ans sa confidente – ce sont quelque neuf cents lettres qui sont un véritable journal de sa vie familiale, mondaine et intellectuelle – : « Je vais refaire avec joie un acte de la pièce qui est reçue aux Variétés pour l’hiver prochain, et qui m’amuse. Après quoi, cet été, je me mettrai à un Balzac pour le « Théâtre français ». Vous voyez que le démon du théâtre me possède entièrement et qu’il n’y a rien à faire pour m’abattre. » Et encore, le 8 juin : « Je complète et achève des notes sur Balzac, avant de filer en Touraine, ayant l’intention de consacrer mon été à une pièce sur ce géant. » Avant la fin de l’année, son Balzac est reçu à l’unanimité par le comité de lecture de la Comédie Française.

Les acteurs pressentis sont enthousiastes. Déjà, le 2 septembre, Léon Bernard, l’invite à venir lui lire sa pièce « à Valmondois sous les grands arbres ou alors nous resterons à Paris, à ton choix » et signe « Ton futur interprète et vieil ami ». Il pense pour lui au rôle de Balzac. Mary Marquet lui écrit : « Il y a un mois que votre mot adorable attend à la Comédie le bon vouloir du concierge !… Merci. Plus de peur que de mal pour le cœur fragile de votre douce héroïne. Avec quel enthousiasme j’attends les belles heures de travail en étroite collaboration de l’âme. Votre papier sur le Duce est une réussite éblouissante. Lyrisme contenu… Mesure ailée… C’est très beau ! Votre amie. » On parle aussi de Marie Ventura, de Béatrice Bretty, de Marie Bell, de Berthe Bovy, de Madeleine Renaud, de Gisèle Casadesus ! Et pour les décors de Dunoyer de Segonzac, qui se récuse, puis de Paul Colin.

Léon Bernard tomba malade. L’année 1935 passa. En 1936, un nouvel administrateur, nommé par Jean Zay, ministre de la culture de Léon Blum, succéda à Emile Fabre. Les copies qui avaient été confiées au comité de lecture furent rendues à l’auteur. Et on ne parla plus de cette pièce qui avait été sur le point d’ouvrir la saison 1934-1935 du Théâtre Français. Elle n’a depuis été ni jouée, ni publiée. A la veille de sa mort, René Benjamin écrivait à ses amis Emile et Jeanne Dehelly : « Dites-moi, je vous en supplie, que mon Balzac n’est pas une pièce complètement nulle. » Et ceux-ci ajoutaient, dans leur témoignage sur leur ami après sa mort : « Cher René, hanté du doute des grands artistes, elle est adorable, votre pièce ! »


C’est donc à une pièce de théâtre pratiquement inédite que nous avons affaire. Et il y a deux manuscrits ou plutôt deux états. Dans le premier, chaque acte est numéroté séparément, et nous comptons successivement 20, 22, 22, 21, 18, 23 et 14 pages, soit un total de 140 pages ; dans le second, la numérotation est continue et il compte 312 pages. Le même papier de format 21, 5 x 28, de couleur beige, a été utilisé pour les deux. Le premier est seul daté : la page de titre indique que l’œuvre a été écrite entre le 9 et le 24 juillet, les 3 et 4 août et du 18 au 31 août 1934. La page de titre du second porte la mention suivante : « René Benjamin 111 Boulevard St Michel Paris VIe ». Une étude comparative serait nécessaire. Une observation rapide permet de constater que le premier état est très surchargé et que le second en est d’abord une copie aérée. Par contre, le second, s’il ne comporte que peu d’ajouts, est, au contraire, très largement raturé, comme à coups de pinceau. Il se pourrait qu’il ait été établi après une ou plusieurs lectures avec les acteurs. Dans une lettre du 6 septembre Léon Bernard lui indique qu’« à son humble avis, et après avoir lu et relu la pièce », il y a « des coupures indispensables » à faire.


***


La pièce est en sept actes ou tableaux. L’auteur demande pour chacun des décors simples, créés par un « artiste à l’imagination aimable et vive, qui ne fera qu’indiquer par touches légères la forme et la couleur de ce que suscite l’action. » Chaque acte évoquera une phase de la vie de Balzac et la personne qui compte le plus pour lui à un moment donné. Des personnages, imaginés par l'auteur, symboliseront la Jeunesse, la Gloire, l'Amour, le Destin.


Le premier acte est consacré à Madame de Berny et se passe au Père-Lachaise, tout en haut, « par une journée de mai 1830. On ne voit pas de tombes. On ne voit que des arbres, et dans la brume, Paris. » On sent que la liaison entre les deux amants, après huit ans, est en train de changer de nature. Il y a un personnage inventé, un pauvre jeune homme qui vient d’enterrer sa maîtresse, et croise successivement Balzac et Laure de Berny. Balzac imagine en cette jeune fille, morte à vingt ans, une préfiguration de Coralie.


Le deuxième acte a lieu « chez les Surville, dans le salon d’un petit appartement du faubourg Montmartre, en mai 1833. Vont être présents, outre Honoré, Laure Surville et son mari, Madame Balzac mère, ainsi que Zulma Carraud, de passage, et que Balzac ne verra pas. Il était accouru chez sa sœur lui annoncer la nouvelle la plus importante de sa vie, « le plus grand bonheur qui puisse arriver à un homme qui écrit, puisqu’il doit éclairer les autres… J’ai… que je suis en train d’avoir du génie ! »Et de lui expliquer : « J’ai trouvé le plan de mon œuvre ! De toute mon œuvre ! Tout le plan ! » et, se frappant le front : « Mes livres sont là ! tous les livres ! avec tous leurs titres ! » Hélas ! Les déceptions sont à la mesure de son enthousiasme et ni sa mère, ni sa sœur n’attachent la moindre importance à ces déclarations insensées. Et sans Surville – à qui il avoue en passant son nouvel amour pour « l’inconnue, la fée d’Orient » – il aurait quitté sa famille en regrettant d’en avoir une !


Le troisième acte nous transporte « sur le quai de Neuchâtel au bord du lac, sous la caresse d’un soleil d’or, par une matinée de septembre 1833. Madame Hanska est sur un banc. Elle rêve au soleil. Madame Hanska a trente ans. Epanouie, elle a l’air d’une caille heureuse. Et voici Monsieur Hanski. » Balzac n’est pas loin. Il est au rendez-vous fixé, à l’heure indiquée et rencontre d’abord M. Hanski, à qui il parle sans le connaître, qu’il prend pour « un veuf qui avait épousé une mégère » et qui le prend lui-même pour « un commis voyageur ». Mais voici Mme Hanska et il peut enfin, enfin… s’épancher un moment… sans danger !


Au quatrième acte, Balzac est à Chaillot, dans son petit appartement de la rue des Batailles – en septembre 1834. En robe de chambre, il est allongé sur un divan. Dans un coin, une table servie qui attend deux convives. Il attend quelqu’un, mais son beau-frère survient et lui annonce que Madame de Berny est au plus mal. Enfin Surville part et l’Inconnue guettée par Balzac arrive. Scène étonnante que cette seconde rencontre… imaginaire ! En voici quelques répliques :


Balzac


Tu me trouves en un jour où je ne crois plus à rien… qu’à la beauté.


L’Inconnue


Cela suffit peut-être.


Balzac


Je l’ai pensé, puisque je t’ai choisie pour enchanter mes derniers moments.


L’Inconnue


Tu vas mourir ?


Balzac


L’homme qui ne croit plus à rien est un homme mort.


L’Inconnue


Pourquoi ne crois-tu à rien ?


Balzac


Parce que j’ai cru, avec trop d’ardeur, à tout ! J’ai flambé trop vite, trop clair. Tout a brûlé. Il n’y a plus que des cendres.


Le rideau tombera sur cette exclamation de Balzac, resté seul : « La mère a tenu la main de Napoléon. La fille, la main de Balzac. Ce n’est pas un hasard… C’est une intention de Dieu. »


Le cinquième acte s’ouvre « chez Madame Carraud, à Frapesle, près d’Issoudun, en juillet 1835. Une chambre où tout respire la paix dans l’ordre. » Honoré doit arriver avec Madame de Berny ; il arrive seul. Le caractère de Zulma Carraud, amie d’enfance de Balzac, est bien dessiné et son amitié amoureuse s’y lit en filigrane, comme dans ce rapide échange :


Mme Carraud


La vie est si décevante ! Qui vous aime ? Qui aime-t-on ? On vit sans savoir ; On meurt inconnue !


Balzac


Moi, je vous connais, Zulma ! Vous êtes un des esprits les plus extraordinaires de ce temps…


Mme Carraud


Oh ! Dieu !


Balzac


Avec Mme Hanska et Mme de Berny.


Mme Carraud


Ah ! bien !


Balzac


Il y a vous trois ! Et elles ont été, je vous jure, les deux anges de ma vie !


Mme Carraud


Qui n’a rien d’angélique !


C’est au cours de ce séjour à Frapesles que le romancier termina Le Lys dans la Vallée. L’acte s’achève sur un monologue, évocation de Madame de Mortsauf mourante – « Henriette… Henriette de Mortsauf… C’est moi, Félix de Vandenesse ! » – … et des vivantes … qui sont absentes… sauf Zulma Carraud, à demi cachée dans l’ombre.


Au sixième tableau, Balzac est « à Passy dans la petite maison de la rue Raynouard, en janvier 1947 ». Quinze ans ont passé depuis sa première rencontre avec Madame Hanska et son rêve d’amour est encore inachevé. Il se tient dans son cabinet de travail, mais un grand désordre règne autour de lui et il semble très fatigué. Il a demandé au Dr Nacquard de venir le voir, non pour l’examiner, mais pour lui demander d’écrire à Mme Hanska qu’il est dans un état désespéré et qu’il craint pour sa vie. Au moment au celui-ci va s’exécuter, arrive un jeune homme « venu vous regarder… vous regarder… vous entendre… embrasser la main qui a écrit Le Lys dans la Vallée. »

Balzac


Le Lys ! Cher enfant ! Que vous me faites plaisir !


Et apparaît soudain… devant le Dr Nacquard qui ne la connaît pas… et n’est pas tout à fait certain de la … reconnaître, Madame Hanska elle-même. Bonheur.


Enfin le septième tableau fait assister le spectateur aux derniers moments du créateur de la Comédie Humaine, le 18 août 1850, rue Fortunée, à Paris. « La mort est là… depuis une demi-heure qui attend ! Balzac, c’est un morceau… Si j’ai créé tant de vie, il faut que j’en aie en réserve… Elle est angoissée… Je suis peu un peu gros pour elle… comme pour l’Académie… » Eve est là, le Dr Nacquard aussi ; Mme Balzac mère arrivera bientôt.


Mme Balzac


Je suis sa femme, Docteur. Si nous ne le sauvons pas, la France sera diminuée.


Et c’est alors Balzac, croyant son médecin parti, qui demande à sa femme d’appeler « le docteur Horace Bianchon… Le médecin du père Goriot », et c’est Nacquard, le mourant ayant perdu la vue, qui en tiendra le rôle… et, pour la première fois de sa vie, parlera de l’âme.

Au tout dernier moment « entre une jeune femme, pâle et tout émue. » Qui est-elle, que dit-elle : « On sait dans Paris qu’il va mourir… J’ai couru jusqu’ici… Comme il est pâle ! Va-t-il mourir ?… J’ai lu ses livres, c’est tout… mais je les ai lus éperdument. Et il n’y a pas d’homme au monde qui m’ait émue comme lui !… Laissez-moi m’approcher… Je ne dirai rien, je ne bougerai pas… On ne sait de quoi meurent les hommes. Un homme comme lui… Il suffirait peut-être d’un peu d’adoration… 


(Un silence. Balzac ne bouge plus)


La Jeune Femme


D’où je suis, il ressemble à l’Empereur.


Bien sûr, toute la fin de cet acte serait à citer. Mais il faut savoir s’arrêter. La lecture de cette pièce est un enchantement et on comprend l’enthousiasme de ceux qui, à l’époque, eurent le privilège de la lire. Elle méritait évidemment d’être jouée à la Comédie Française où elle eût ouvert l’une des dernières saisons théâtrales de l’avant-guerre. Mais déjà la mort rodait autour de la France, comme dans toute l’Europe. René Benjamin le savait et il se préparait à d’autres combats.


Xavier Soleil


(1) Plon, 1942.


(2) Il a tracé d’Antoine et de Copeau, qui étaient ses amis, des portraits inoubliables : Antoine déchaîné (A. Fayard, 1923) ; Antoine enchaîné (les Cahiers libres, 1928). Les pages consacrées à Jacques Copeau se trouvent dans un chapitre de L’Homme à la recherche de son âme, intitulé « La Recherche de l’Absolu ».


(3) Paris, pièce en deux actes et huit tableaux représentée pour la première fois au théâtre de la Porte Saint-Martin le 22 janvier 1932. Elle fut publiée par La Revue Universelle, puis par Plon la même année. En 1936, le cinéaste Jean Choux en fit un film, avec une musique originale de Jacques Ibert et une distribution prestigieuse comprenant Harry Baur, Renée Saint-Cyr, Raymond Segard, Christian Gérard et Camille Bert.

(4) Hommage à René Benjamin, illustrations de Guy Arnoux et André Jacquemin – Pierre Lanauve de Tartas, 1949.












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