Philippe Pasteau

 

Ferveur religieuse pendant la Grande Guerre

préface de Mgr Luc Ravel, évêque aux Armées

 

Les recherches et la réflexion sur la guerre de 1914-1918 permettent de découvrir des aspects méconnus - oubliés, et souvent occultés - de ce conflit atypique. Citons, entre beaucoup d’autres, Douze mythes de l’année 1914 de Jean-Claude Delbez, le livre d’Alain Toulza, La Grande Guerre des hommes de Dieu, publié par la DRAC1 en 2014, et plus récemment Ferveur religieuse pendant la Grande Guerre de Philippe Pasteau, aux éditions Via Romana. C’est ce dernier livre que nous examinerons ici.

 

Dès la mobilisation, les prêtres et les séminaristes rejoignent les armées. Les membres des congrégations religieuses, spoliés et condamnés à l’exil par la loi de juillet 1901, s’efforcent, dans leur grande majorité, de rejoindre le territoire national, non pas pour défendre une république laïque, franc-maçonne et persécutrice, mais dans le but de « reprendre contact avec une catégorie de Français qui a été privée de tout enseignement spirituel par les lois anti-cléricales en vigueur depuis deux décennies. »

Il y eut toutefois une exception à cet élan patriotique : les Bénédictins de Solesmes dont le supérieur, Dom Delatte, s’il laissa ses moines libres de leur choix, rappela toujours que « les engagements envers Dieu passent avant les devoirs envers la patrie ».

 

« Je ne suis pas un insoumis, je ne suis pas un réfractaire : je suis un expulsé, expulsé sans motif, si ce n’est que je suis ce que je n’ai pas la liberté de cesser d’être. Le pouvoir politique de 1901, qui est le pouvoir politique d’aujourd’hui, en me chassant de France, m’a retiré l’exercice de tous mes droits de Français. Il m’a défrancisé [...] . Il a voulu un ostracisme sans retour. Car en même temps qu’il bannissait de France des indésirables, il faisait main basse sur nos biens, légitimement acquis, les considérant comme biens sans maître, res nullius, les mettant à l’encan, les livrant en proie à ses liquidateurs. Enfin il en avait fini de nous. »

Dom Delatte

 

Rappelons enfin que la loi du 21 mars 1905, dite « les curés sac au dos », exception française en Europe, imposait aux ecclésiastiques de faire la guerre dans les rangs des combattants.

Trop contents d’avoir à nouveau été acceptés en France, les congréganistes, comme la hiérarchie catholique, scrutaient cependant l’avenir. Les lois qui avaient été temporairement suspendues n’avaient pas été abrogées.

René Viviani, socialiste sectaire et anticlérical, Président su Conseil lors de l’entrée en guerre, le restera jusqu’en octobre 1915. Citons sa conception de la guerre :

 

« La guerre actuelle est celle du peuple libre contre les aristocraties dévorantes, la guerre de l’humanité et des Droits de l’homme. Elle abolit les guerres futures . Elle est la dernière de toutes. »

 

Rappelons aussi sa décision désastreuse, dictée par un pacifisme imbécile, qui donna l’ordre « le 31 juillet 1914, de faire reculer nos armées sur le front de dix kilomètres comme preuve de non-agressivité ». Ce mouvement en arrière, fit tomber entre les mains de l’armée allemande, fin août, pour toute la durée de la guerre, le bassin de Briey qui fournit, pendant quatre ans les deux-tiers de l’acier produit par l’industrie allemande, sans lequel la guerre n’aurait sans doute pas pu durer plus de deux ans.

 

***

 

Le Pape Pie X qui, depuis plusieurs années, voyait le risque de guerre se préciser, et qui, dans sa dernière apparition publique, donnait sa bénédiction pontificale, les larmes aux yeux, aux séminaristes étrangers quittant Rome pour rejoindre leurs armées respectives, meurt le 20 août 1914, trois semaines après le début d’un conflit qu’il ne put épargner au monde.

Le cardinal Giacomo Della Chiesa, archevêque de Bologne, qui lui succéda le 3 septembre et prit le nom de Benoît XV, eut tout de suite deux objectifs : par la diplomatie, arrêter la guerre et sauver l’Église d’une lutte fratricide ; et, en même temps, par la charité, aider les peuples affligés par le conflit. Il les exprime dans son message du 8 septembre, puis, plus gravement encore dans sa première encyclique Ad beatissimi Apostolorum, qui condamne la guerre et incite les États, jugés irresponsables, à y mettre un terme rapidement, car « les préceptes et les règles de la sagesse chrétienne ont cessé de présider au gouvernement des États. » Il le redira dans son exhortation apostolique du 28 juillet 1915 : « Nous vous conjurons, ô Vous que la divine Providence a préposé au gouvernement des nations belligérantes, de mettre finalement un terme à cet horrible carnage qui, depuis une année, déshonore l’Europe. »

Ne parvenant pas à influer sur le cours de la guerre qui amorçait le déclin de la vieille Europe continentale, Benoît XV confirma alors sa neutralité, position difficile et courageuse, qui fut réelle, mais resta incomprise de presque tous, et ne l’empêcha pas de poursuivre ses nombreuses initiatives financières, diplomatiques, sanitaires et sociales, en faveur tant des populations civiles que des militaires blessés et prisonniers.

Cependant, en décembre 1916, l’Allemagne était disposée à l’ouverture de discussions portant sur le terme du conflit. L’année 1917 fut celle l’abdication de Nicolas II et des mutineries françaises, mais aussi de la déclaration de guerre des États-Unis à l’Autriche, alors que l’empereur Charles multipliait courageusement ses tractations de paix. De son côté, Benoît XV adresse à Berlin une note détaillée qui aurait pu permettre d’obtenir une paix « stable et honorable pour tous » ; et sans attendre la réponse de Berlin, il la communique au Foreign Office, puis la fait publier dans l’Osservatore Romano. Peine perdue, et pour cause, car on s’aperçoit avec stupéfaction que le seul pays visé par cette guerre atroce était l’Autriche-Hongrie, dont les mouvements révolutionnaires, en 1918, seront soutenus par l’Entente.

Enfin, le Saint-Siège ne fut pas appelé à participer aux négociations de la paix de Versailles, ce qui laissa le champ libre aux ennemis de l’Église catholique qui démantelèrent l’empire austro-hongrois sans diviser l’Allemagne prussienne.

 

« La paix imbécile de Clemenceau, disait à un confident Aristide Briand, c’est une paix protestante, dirigée contre Rome... Vous ne soupçonnerez jamais à quel point la haine du pape inspire tout ce monde-là. »

Daniel-Rops, Un Combat pour Dieu, p. 314.

 

***

 

Un important chapitre du livre est consacré au regain de piété des Français, et en particulier des combattants. La guerre va, en effet, renouveler la piété populaire, tant chez les combattants, sous l’influence des aumôniers, parfois aussi des officiers, que dans leurs familles. À l’arrière, les pèlerinages se multiplient. La Sainte Vierge, Saint Martin, Jeanne d’Arc, Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus sont les dévotions les plus répandues.

Plus encore, dans cette république laïque et surtout anticléricale, la dévotion au Sacré-Cœur se développa rapidement sous l’impulsion de la jeune vendéenne Claire Ferchaud, et on en vit bientôt l’emblème sur de nombreux drapeaux au cours des combats. La réaction du gouvernement ne se fit d’ailleurs pas attendre et le commandement militaire reçut la consigne de les faire disparaître, que le généralissime Pétain fit rapidement appliquer.

Benoît XV, qui recherchait toujours une solution pacifique au conflit, ne comprit pas qu’un belligérant osât s’approprier le Cœur du Christ au profit d’un nationalisme exacerbé. Il sera appuyé par le Cardinal Billot, président de l’Académie pontificale Saint-Thomas d’Aquin.

 

« L’idée d’un drapeau national portant l’image du Sacré-Cœur ne semble pas même une idée acceptable en soi pour la bonne raison que le drapeau national n’est pas seulement un drapeau de paix, mais qu’il est aussi un drapeau de guerre Un drapeau national, au XXe siècle, portant dans ses plis l’image du Sacré-Cœur, autrement dit le miracle d’un pays aussi profondément divisé que le nôtre, surtout sur la question religieuse, aussi pourri de libéralisme, aussi féru de l’idée révolutionnaire, venant à accepter dans son ensemble une pareille alliance de la politique et de la religion dans ce qu’elle a de plus intime et de plus délicat, non. »                                                                               Cardinal Billot, Le Figaro, 4 mai 1918.

 

***

 

L’enthousiasme de la mobilisation et l’engagement massif des clercs dans la guerre favorisèrent peu à peu une confusion entre les discours politiques et les messages de l’Église, et la naissance, dans la France laïque, d’une religion patriotique. L’héritage de la France catholique et royale, pourtant violemment bousculé par la Révolution, mais toujours présent à la mémoire des croyants, permit au gouvernement de se servir de la notion de Fille aînée de l’Église pour amener les catholiques à adhérer à sa politique patriotique et à cette union sacrée qu’évoqua habilement Raymond Poincaré, président de la République, dans la déclaration qu’il lut aux Assemblées le 4 août 1914. Le même jour, le président du Conseil, René Viviani, anticlérical de premier ordre, saluait à la Chambre des députés « tous les partis fondus aujourd’hui dans la religion de la patrie ».

Cette religion de la patrie, comme cette union sacrée, n’étaient en réalité que des façades commodes pour couvrir la religion des Droits de l’homme. Ce culte de la patrie s’accentuera tout au long de la guerre, qui, peu à peu, deviendra la guerre du Droit, notamment après l’entrée en guerre des États-Unis, et même après l’armistice, sous la Chambre bleu-horizon, comme en témoignent ces paroles prononcées lors de l’inhumation du soldat inconnu : « Dans le linceul de pourpre qu’évoquait Renan, les dieux morts sont ensevelis. Et voici que la République, idéaliste et qui veut le règne de l’esprit, élève sur un autel, pour qu’on les révère, tous les morts de la Grande Guerre, que symbolisent les cendres d’un Soldat inconnu »

Ainsi que le notera plus tard l’écrivain René Béhaine2 dans Sous le Char de Kali, treizième volume de son Histoire d’une Société, « une phraséologie [nouvelle] faisait de cette guerre une croisade [...] On ne faisait plus la guerre aux empires centraux, on la faisait à la guerre elle-même. Celle-ci devait être la dernière, et la presse avait inventé le type pathétique du soldat acceptant l’atroce vie des tranchées « pour que, lisait-on, nos fils ne voient pas ça » ... Cette dernière croisade était devenue la guerre de la Démocratie et du Droit. » 

Et, comme toujours, l’enfant est considéré par les nouveaux maîtres à penser comme la matière de cette transformation. Dès 1982, Paul Bert, alors ministre de l’Instruction publique, l’un des pires idéologues de la Troisième République, déclarait : « Une pensée unique [...] une foi commune [...] C’est cette religion de la patrie, c’est ce culte et cet amour à la fois ardent et raisonné, dont nous voulons pénétrer le cœur et l’esprit de l’enfant, dont nous voulons l’imprégner jusqu’aux moelles. »

La mise au point vint, encore une fois de Rome, par la voix du Cardinal Billot, qui dénoncera la tentation diabolique qui profite de la guerre pour substituer le « mythe de la patrie » à Dieu le Père et inciter les catholiques à obéir à un ordre contraire aux commandements de Dieu ou à une décision du Magistère de l’Église.

 

La religion patriotique est-elle alors autre chose que l’habile façade de l’anti-catholicisme des gouvernements successifs de la France depuis 1887 et du patriotisme révolutionnaire qui accablait la France depuis 1792 ?

Les déclarations de Raymond Poincaré devant les Chambres, le 4 août avaient été applaudies par Albert de Mun. Quant aux évêques, à quelques exceptions près, ils ne se démarquèrent pas de tels propos, dont ils espéraient tirer bénéfice un fois la guerre finie.

Seul, ou presque, le théologien de Pie X, le cardinal Billot, refusera cette idéalisation de la patrie laïque, tout en dénonçant à nouveau la loi du 15 juillet 1889 qui permit à la République de mobiliser les prêtres en armes et de les conduire au feu.

Il faut enfin noter que, derrière la façade de l’union sacrée, les gouvernants maintinrent, pendant toute la guerre, un anticléricalisme virulent, politique également entretenue par une certaine presse3 qui n’hésitait pas à calomnier le souverain pontife et le clergé mobilisé.

Malgré les attentes des catholiques, cette guerre fut reprise en 1924 par Édouard Herriot qui,  et comme si rien ne s’était passé, annonça la fermeture de l’ambassade auprès du Saint-Siège, la reprise de l’expulsion des congrégations et l’application en Alsace et en Moselle de la loi de séparation de l’Église et de l’État. La réaction fut assez forte pour empêcher l’application de ces mesures. Le jésuite Paul Doncœur écrivit une longue lettre au président du Conseil : « Eh bien ! Non, nous ne partirons pas. Pas un homme, pas un vieillard, pas un novice, pas une femme ne repassera la frontière, cela jamais ! » Les lois ne furent pas appliquées, mais, en 1940, elles étaient toujours en vigueur !

 

Cette politique de défense de la Révolution et de « guerre d’extermination »4 à l’Église catholique, n’y sommes-nous pas revenus ? L’abbé Christian Vénard5, aumônier militaire, écrit que « le laïcisme est [une forme] du totalitarisme athée », qui provient d’une interprétation partisane de la loi : « On est passé de la promotion de l’État laïc à celle de la société laïque. »

À la même époque, Vincent Peillon6, ministre de l’Éducation Nationale, déclarait : « On ne pourra jamais construire un pays de liberté avec la religion catholique, il faut inventer une religion républicaine. Cette religion républicaine [...] doit accompagner la révolution matérielle, [...]  c’est la laïcité. »

Xavier Soleil

http://xaviersoleil.free.fr/

 

1. Association créée en 1924 par Dom Moreau, moine de l’abbaye de Ligugé, pour défendre les Droits du Religieux Ancien Combattant, devenue en 1981 Défense et Renouveau de l’Action Civique.

 

2. René Béhaine, 1880-1966,  auteur d’une oeuvre, proustienne avant la lettre, qu’il publia 1904 à 1959, et dont les opinions non-conformistes ont fait de lui, après la Libération, ce que d’aucuns appellent un écrivain maudit. Cf. René Béhaine, Histoire d’une Société, pages choisies présentées par Xavier Soleil, avec une lettre de Michel Déon, de l’Académie française. Éditions Nivoit, 2006.

 

3. On appréciera l’importance de ce front intérieur en lisant les 78 articles écrits par Charles Maurras dans L’Action française entre le 14 septembre 1914 et le 15 juin 1916, et réunis par lui au chapitre III, Pour et contre l’Union sacrée, du livre publié en 1917, Le Pape, la Guerre et la Paix.

 

4. René Viviani, 15 janvier 1901.

 

6. Abbé Christian Vénard et Guillaume Zeller, Un Prètre à la guerre, Tallandier, 2013, p. 218.

 

5. Vincent Peillon est l’auteur de La Révolution française n’est pas terminée, Le Seuil, 2008.

 

Philippe Pasteau, Ferveur religieuse pendant la Grande Guerre, préface de Mgr Luc Ravel, évêque aux Armées. Via Romana, 2016. À noter que cet ouvrage comporte une riche bibliographie et un index.

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