Michel Vivier, journaliste et critique littéraire, d’Aspects de la France

à La Nation Française



Michel Vivier est mort le 1er septembre 1958, à l’âge de 37 ans. Reçu premier au concours du Professorat de français à l’étranger, il enseigne à la Sorbonne. Puis, pendant cinq ans, il collabore avec Pierre Boutang à Aspects de la France et, en 1955, fonde avec lui la Nation Française.

Au lendemain de sa mort, Celle-ci publiait un émouvant hommage à son rédacteur en chef.

Ses articles - ou, au moins, une partie d’entre eux - devaient être réunis en volume ; les circonstances ne s’y sont sans doute pas prêtées.



Michel Vivier, notre ami par Jean Molines



Michel Vivier est mort…

C’et la phrase qu’on me dit mardi dernier au journal. La phrase qui me cloue au mur, quelques minutes, comme un papillon étourdi et percé par une pointe cruelle.

Michel Vivier est mort…

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C’est dans la nuit noire que j’ai vu pour la première fois son sourire. La nuit, la grande nuit « à l’heure allemande » de l’occupation. Ce sourire, il nous a quittés, il ne me quitte plus, ce soir de septembre. Il préparait Normale Supérieure. Je l’ai rencontré, par hasard, rue de la Sorbonne, à la boutique des Cahiers, chez Pierre Voisin, je ne sais plus quel fut notre entretien, sur quel auteur français il porta, sur quel sujet historique - sa connaissance des textes et des hommes était déjà immense - je ne sais plus rien de cette première entrevue. Mais, par delà les années écoulées et même la mort, j’en garde le sourire.


*


C’était le Paris de l’occupation. Toute une jeunesse était déjà sacrifiée par la négligence, la criminelle incurie de cette IIIe République, née en 1870 d’une défaite lourde de conséquences, du sang et de la boue, éclose d’un grand théâtre de Bordeaux et qui finissait au casino de Vichy. Des comédiens de M. Thiers, on aboutissait aux clowns tristes de 1940. La nuit nous entourait, percée par les voix stridentes et discordantes des radios.

Michel Vivier avait son espoir, le nôtre, celui qui regarde vers notre passé, pour se tourner ensuite, tout sourire, rayonnant, vers l’avenir.

Il venait de Saujon, petite ville coquette aux toits coudés de tuiles rouges - annonçant les aurores méridionales - où sur les lèvres, la langue sent déjà le sel de la mer, toute proche. Il avait grandi là, petit enfant éveillé au cours de l’abbé Labrousse, adolescent studieux au lycée de Rochefort. Pays dieux de Saintonge aux bords marins ourlant le rivage de sols bleus, rivières semblant ruisseaux que le roi Henri aimait, ciels floconneux où passent parfois dans les automnes, les grands triangles de cigognes venant des bornes de la Germanie. Ce fut la province traditionnelle et tendre qui lui donna d’abord les cadres de l’amour et de la tradition française. Dès le collège, il était monarchiste. Je n’ai pas su à quel moment de l’inquiète adolescence il connut Maurras et l’Action française. Ses études poursuivies avec méthode et travail le portaient vers notre littérature nationale. A cette époque il ne s’était pas encore spécialisé. Sa puissance de lecture était immense, son jugement droit et clair. Déjà – et ceci nous liait davantage – tout en goûtant la plénitude sereine de notre classicisme – il se passionnait – car Vivier sous sa calme apparence était un passionné - il s’intéressait aux romans noirs du début du XIXe siècle ; le ciel d’orage, pourtant si éloigné de notre juvénile sagesse, striait d’éclairs nos lectures du « Moine » et du « Château d’Otrante ». Je lui parlais, en cette noire nuit allemande, d’Hoffmann-le-Prussien. Il me conduisait à travers les souterrains de l’œuvre de Charles Nodier.

Les années passaient, au martèlement des bottes allemandes sur le pavé et des vrombissements aériens hululés à toutes les sirènes des villes en émoi. Sa foi en la destinée du pays restait inébranlable, accrochée aux évocations de notre passé.

Et puis il vint un jour - funeste entre tous - où nous le vîmes partir pour l’Allemagne. Ce n’était pas la douce Germanie de nos souvenirs romanesques. Ce n’était pas l’Allemagne romantique, mais l’Allemagne réaliste que Bainville, sous un titre double, sut unir à jamais dans un monument impartial de prudence et de prévoyance.

Les années passèrent encore. Et la pluie de feu noyait les villes françaises et allemandes, enterrées sous tous les obus et les bombes des guerriers invisibles.

Il nous est revenu. Il revenait, déporté du S.T.O., des mines profondes de l’Allemagne. Michel, tu nous revenais de là, des humidités souterraines, du fracas des pics et des wagonnets lancés sur les voies du travail, de cet enfer…

Il nous est revenu. Sa présence, son intelligence mûrie et non durcie, sa voix - le même timbre égal - et son sourire, son inoubliable sourire.

[…]

Michel Vivier fut le fondateur de La Nation Française. Il fut l’âme, il fut la vie de notre journal. Rédacteur en chef, éloigné par la maladie de nos bureaux, jusqu’à la dernière journée, jusqu’à ce 1er septembre 1958 où il mourut, à l’âge de trente-sept ans, il vécut pour lui et par lui. La vocation de Michel Vivier peut se résumer en deux verbes : Servir et écrire. Le premier verbe se passe de commentaires. La vie de Michel Vivier a été totalement et jusqu’au sacrifice suprême vouée au service de la monarchie, au service de la « Nation Française ». Ecrire : oui, il a écrit beaucoup, énormément de critiques littéraires si profondes, si splendidement enlevées par son style généreux, magnifique (1), mais aussi écrire à tous ceux qui s’adressaient à lui, qui le lisaient, qui lisaient le journal, qui lui demandaient aide, conseil…

A tous, il a toujours répondu, sans se lasser, jamais - de sa même écriture égale. Et tous ceux-là, j’en suis sûr, à travers ses lettres, ils ont retrouvé, ils ont reconnu le sourire de l’amitié.

De son bureau, peuplé de livres, il continuait, malgré la souffrance, le travail quotidien. Le cerveau, lucide, a guidé notre journal jusqu’au bout. On l’allait visiter. Sa conversation était éblouissante. On avait peur de le fatiguer. Sa fatigue semblait disparaître dans le feu chaleureux de la conversation. Auprès de lui, on oubliait les heures et le temps, et la ville murmurante autour de nous. Dans la pénombre de cette grande pièce, cintrée comme la carène d’une nef, la pensée partait au grand souffle de cette âme qui s’envolait déjà vers d’autres bords.


*


Je l’ai vu toute cette année, la dernière, souvent. Je le revois dans son fauteuil, l’électrophone près de nous, les livres, innombrables, pavoisant les murs et emplissant les grandes armoires profondes des aïeux, portes de chêne dur fermées sur les trésors connus de lui seul. Je le revois, ramenant sur lui - geste très discret - la grande couverture sur ses genoux, et par delà les chers bouquins que nous évoquions, derrière sa fenêtre close, le pépiement doux de deux petites filles qui jouaient dans le soir tranquille de l’automne.

Il me disait ses souvenirs, ses amours littéraires, ses projets. Souvent - c’est mon propre péché et il le savait bien - nous parlions de la Révolution française.

Il me disait, après la lecture du livre de Albert Mathiez « la Révolution et les étrangers », tout le profit qu’il y aurait à développer cette remarquable étude en l’étoffant par des recherches faites dans les différentes archives européennes. Nous parlions aussi de la poésie moderne : André Breton qu’il tenait - à juste titre - pour le plus grand poète vivant. De cette poésie si française - de style périodique à la Bossuet - nous redisions ensemble toute la grandeur et la fraîcheur. Nous admirions également l’homme - si totalement opposé à nos idées - mais si franc comme son écriture même.

Nous revenions à notre cher Nodier qu’il connaissait si bien (2). Il désirait faire une étude approfondie sur le rôle des sociétés secrètes dans l’Armée, d’après Nodier et les innombrables écrivains du XIXe siècle dont il connaissait tenants et aboutissants, pseudonymes et physionomies. Travail gigantesque et fructueux que ni la grande fatigue, ni la maladie, ne l’empêchaient d’esquisser. Ensemble, nous parlions de ce Paris, Paris la grande ville où, hélas ! il ne pouvait plus, à son grand regret, musarder. Il me disait qu’il regrettait de ne pouvoir assister aux obsèques de Marcel Cachin, non pas pour regarder l’ecoeurant spectacle des robots staliniens suivant la dépouille du moujik de Paimpol, mais pour sentir, de la République à la Roquette, sur les vieux toits et dans les cours anciennes, battre le cœur du Paris populaire de jadis. Ce Paris d’antan nous rappelait notre cher Léon Daudet qui sut si splendidement l’évoquer dans son « Paris vécu ». Il nous ramenait à l’Action française sur laquelle Michel aurait voulu publier une esquisse objective et utile dans une grande maison d’édition parisienne. Nous parlions, et chaque mot lançait un souvenir, une lecture, chaque lecture, une pensée ; Michel Vivier parlait. Il ne vous raccompagnait plus. Son sourire restait dans la pénombre, derrière vous, devant vous, au milieu de la nuit…


*


Nous l’avons laissé là dans la terre profonde de Saintonge, en ce petit cimetière de Sanjon, près de la route qui mène à Saintes-la-Romaine. Une brise légère soufflait à peine, très haut, sur les branches des grands arbres.

Toute une foule en larmes l’avait suivi là. Nous étions ses amis et nous savions que nous ne le reverrions plus ici-bas. Des larmes coulaient. La nuit horrible de la mort tombait sur nous, sur moi.

Je le laissais là, sous la croix, dans la paix des tombes.

En moi, j’entendais le timbre grave et mélodieux de sa voix. Devant moi, il y avait son sourire.

Pour nous, Michel Vivier est vivant.


(1) La Nation française publiera au mois d’octobre un cahier politique et littéraire consacré à Michel Vivier, qui contiendra outre des études de nos rédacteurs, les inédits de Vivier et quelques-unes de ses lettres à nos amis.


(2) Le dernier article publié par M. Vivier est consacré à « V. Hugo et Charles Nodier , collaborateurs de l’oriflamme » (1823-1824), Revue d’Histoire Littéraire de la France, juillet-septembre 1958, A. Colin éditeur.



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Quelques articles de Michel Vivier



Il y a deux cents ans naissait Rivarol


Il y a dans Les Dieux ont soif une page émouvante et très belle : celle où France réunit dans la même charrette qui les conduit à l’échafaud le P. Longuemare, un Barnabite coupable d’avoir célébré la messe, Anaïs, une fille galante qui au nez de la police a crié « vive le roi », et un ancien traitant, le sieur Brotteaux des Ilettes, athée de bonne compagnie et lettré délicat qui eut trop de fortune et garde trop d’esprit pour n’être pas suspect aux amis de Robespierre. Et tandis que roule la charrette, le Barnabite récite les prières des morts, la fille toise avec mépris la populace, fière qu’elle est de mourir comme une reine de France, et Brotteaux, murmurant les vers familiers de son cher Lucrèce, admire la gorge blanche d’Anaïs et se prend à regretter la lumière du jour.

Le symbole est fort clair. Par ces trois personnages, France figure les trois crimes également détestables que la Terreur se devait de châtier : la religion, le plaisir et l’esprit. Que le catholicisme et la révolution se soient jugés mutuellement incompatibles, c’est chose connue, encore que fort gênante pour les démocrates-chrétiens. Mais ce qu’on sait moins, c’est qu’avant de dresser contre elle les doctrinaires du trône et de l’autel, la Révolution avait provoqué l’hostilité railleuse des meilleurs esprits du XVIIIe siècle : l’esprit des salons, le bon goût, la douceur de vivre sont les aimables Muses qui inspirent d’abord les porte-parole de la Réaction. L’enfant terrible des Temps Modernes, le juif Bernard Franck - qui a du talent à revendre et de la présomption plus encore – croit savoir que la contre-révolution a commencé dans nos lettres par de « grandes machines » avant de finir par les flèches ironiques des « hussards » d’à présent. Il suffit pour lui répondre de citer un nom : Rivarol.


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Né le 26 juin 1753 et ne survivant qu’une année à son siècle, Rivarol en représente à merveille les mœurs et l’esprit. Il est de son temps par l’ampleur et la variété de ses connaissances : « Qu’ai-je besoin, disait un grand seigneur, de souscrire à l’Encyclopédie. Rivarol vient chez moi. » Avec un Fontanes, un Joubert, un Chénier, il est « de ces esprits pleinement intelligents que la poésie touche, qui ont le goût de la perfection et le sens de la lumière » et grâce auxquels, dit encore Thibaudet, le XVIIIe siècle finissant tend vers un atticisme véritable. Homme de salons, préférant la parole à la plume et célèbre autant par ses bons mots que par ses œuvres, il est aussi le type même du lettré voyageur et cosmopolite comme il en circule tant à travers l’Europe policée de ce temps-là. Cet écrivain français d’origine italienne voit son premier ouvrage couronné par l’Académie de Berlin. Il se marie avec une Anglaise. Plus tard, il émigrera en Belgique d’abord, puis à Londres, ensuite à Hambourg, et c’est à Berlin qu’il mourra. Nul pourtant n’est plus Français par la culture et par le goût que l’auteur du Discours sur l’Universalité de la Langue française, une œuvre qu’on ne pourrait plus écrire aujourd’hui, l’universalité de notre langue n’étant pas l’une des moindres victimes de la démocratie…

Ce Discours, le Grand Larousse ne le mentionne même pas dans les quatre colonnes qu’il consacre à son auteur. Raison de plus de le citer ici, d’autant qu’écrit en 1784, il n’est pas sans esquisser déjà, cinq années avant la crise révolutionnaire ce que sera pendant la tourmente la politique de Rivarol. J’en veux pour exemple les fortes pages où il montre comment l’ordre royal est à l’origine du rayonnement de nos lettres et comment sous Louis XIV « la maturité du langage et celle de la nation arrivèrent ensemble ».


« En effet, quand l’autorité publique est affermie, que les fortunes sont assurées, les privilèges confirmés, les droits éclaircis, les rangs assignés ; quand la nation heureuse et respectée jouit de la gloire au dehors, de la paix et du commerce au dedans ; lorsque dans la capitale un peuple immense se mêle toujours sans jamais se confondre : alors on commence à distinguer autant de nuances dans le langage que dans la société ; la délicatesse des procédés amène celle des propos ; les métaphores sont plus justes, les comparaisons plus nobles, les plaisanteries plus fines ; la parole étant le vêtement de la pensée, on veut des formes plus élégantes. C’est ce qui arriva aux premières années du règne de Louis XIV. Le poids de l’autorité royale fit rentrer chacun à sa place ; on connut mieux ses droits et ses plaisirs ; l’oreille, plus exercée, exigea une prononciation plus douce ; une foule d’objets nouveaux demandèrent des expressions nouvelles ; la langue française fournit à tout, et l’ordre s’établit dans l’abondance. »


Autre belle page, le portrait de Louis XIV. Non que Rivarol soit idolâtre du Grand Roi : « Il n’avait, croit-il, ni le génie d’Alexandre, ni la puissance et l’esprit d’Auguste. » Et pourtant, par son règne, par son œuvre, par son influence, il les égale tous deux. Voyez avec quelle justesse et quel charme Rivarol nous montre en lui l’incomparable animateur des lettres et des arts : « Il fut le véritable Apollon du Parnasse français ; les poèmes, les tableaux, les marbres ne respirèrent que par lui. Ce qu’un autre eut fait par politique, il le fit par goût. Il avait de la grâce ; il aimait la gloire et les plaisirs ; et je ne sais quelle tournure romanesque qu’il eut dans sa jeunesse remplit les Français d’un enthousiasme qui gagna toute l’Europe… » Mais il faudrait tout citer :on verrait que Rivarol rend à Louis XIV une justice que trente ans plus tard bien des ultras lui refuseront : Chateaubriand sera passé par là…


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Dès qu’éclate la Révolution, Rivarol se déclare contre elle. D’autres, qui lutteront contre la Terreur sont d’abord séduits par les idées libérales : c’est le cas d’un Chénier. Mais Rivarol n’est point de ces modérés qui opposeront Quatre-Vingt-Treize à Quatre-Vingt-Neuf, ni la démagogie à la démocratie. Il sait que « tout philosophe constituant est gros d’un Jacobin » et dès la première heure il entreprend la lutte. Oui, dès les débuts de la Constituante, avant même la prise de la Bastille. On cite parfois l’Anglais Burke comme le premier écrivain de la Contre-Révolution. Rivarol, à bon droit, revendique la priorité, et dans uns lettre qu’il adresse en 1791 au frère de notre auteur, Burke écrit : « J’ai vu trop tard pour en profiter les admirables annales de M. votre frère ; on les mettra un jour à côté de celles de Tacite. Je conviens qu’il y a une grande ressemblance dans notre manière de penser ; cet aveu dût-il vous paraître aussi présomptueux que sincère, si j’avais vu ces annales avant que j’écrive sur le même sujet, j’eusse enrichi le mien de plusieurs citations de ce brillant ouvrage, plutôt que de m’aventurer d’exprimer à ma manière les pensées qui nous sont communes. »

Tandis qu’il rédige le Journal Politique National, ces « annales » que Burke admire, Rivarol continue de fréquenter salons et cafés littéraires. Avec son fidèle ami le jovial Champcenetz, avec Mirabeau-Tonneau, le frère de l’autre, buveur et ferrailleur dans égal, avec Montlosier, Ruhlière, d’autres encore, il fonde sous les arcades du Palais-Royal « La Tasse de café sans sucre », cercle joyeux où l’on fait débauche d’autant d’esprit que de victuailles et de vin. Introduit dans ce bruyant cénacle, Peltier propose de créer un nouveau journal qui mette la Révolution en épigrammes et en caricatures. Le projet est adopté et le 2 novembre 1789 paraît le premier numéro des Actes des Apôtres. Cette nouvelle Satyre Ménippée fut de loin la feuille la plus spirituelle qui parût sous la Révolution et ses joyeuses férocités faisaient encore cinquante plus tard le scandale du « girondin » Lamartine : « Si la Cour, l’Eglise et les ministres qui nourrissaient cette feuille de leurs subsides (?) avaient pour but de faire bouillonner jusqu’au débordement les vengeances de l’anarchie, elles n’auraient inventer un feu plus actif et plus âcre que les Actes des Apôtres. » Aujourd’hui encore les manuels républicains dénoncent vertueusement les calomnies et les violences de la feuille royaliste, et joliment impartiaux, la logent à la même enseigne que l’Ami du Peuple et le Père Duchesne. Il y a toutefois cette légère différence que les Actes des Apôtres n’ont jamais fait guillotiner personne, sinon leurs propres rédacteurs.

On se tromperait d’ailleurs si l’on ne voyait dans le fameux journal qu’un pamphlet satirique. Les « articles sérieux » n’y manquent point et ceux-ci sont souvent remarquables de lucidité. A l’équipe joyeuse qui multiplie épigrammes et parodies se sont joints des publicistes plus graves : un Clermont-Tonnerre, un Lauraguais, un Langeron. A l’occasion, Suleau donne un article - François Suleau qui le 10 août va périr victime de l’immonde Théroigne de Méricourt, furie populaire en laquelle peuvent se reconnaître toutes les Pasionarias de la Démocratie… Bref, dès la fin de 89, les « Apôtres » ne sont pas moins de quarante-cinq et ils groupent au service d’une même cause perdue les talents les plus divers, voire les plus opposés. Mais Rivarol, sans conteste, les domine tous. Et s’il excelle dans l’art du pamphlet, il est bien plus et bien mieux qu’un pamphlétaire à la mode.


*


Rivarol politique c’est l’anti-Rousseau et c’est l’anti-Saint-Just. Nul ne fut moins dupe du jargon vertueux des réformateurs égalitaires : « Ce n’est point le peuple, ce ne sont point les pauvres au nom desquels on a fait tant de mal qui ont gagné la révolution ; vous le voyez : la misère est plus grande, les pauvres plus nombreux et la compassion est éteinte (…) Que peuvent donner des riches opprimés à des pauvres révoltés ? On a renversé les fontaines publiques sous prétexte qu’elles accaparaient les eaux, et les eaux se sont perdues.

Nos philosophes répondent que les pauvres, qui dorénavant prendront tout, ne demanderont plus rien. Mais où trouveront-ils de quoi prendre, à moins d’un massacre général de tous les propriétaires ? Et alors, en poussant un tel système, il faudra donc que, de génération en génération, les pauvres massacrent toujours les riches, tant qu’il y aura de la variété dans la possession ; tant qu’un homme cultivera son champ mieux qu’un autre ; tant que l’industrie l’emportera sur la paresse ; enfin jusqu’à ce que la terre inculte et dépeuplée n’offre plus aux regards satisfaits de la philosophie que la vaste égalité des déserts et l’affreuse monotonie des tombeaux. »

Cet adversaire des Jacobins n’est pas pour autant libéral. On a dit que vivant trente années plus tard il eût écrit dans les Débats. Voire… Lisez plutôt cette pertinente critique des « Droits de l’Homme » tels qu’ils sont « déclarés » par l’Assemblée Constituante : « Dire que tous les hommes naissent et demeurent libres, c’est dire qu’ils naissent et demeurent nus. Mais les hommes naissent nus et vivent habillés, comme ils naissent indépendants et vivent sous les lois. Les habits gênent un peu les mouvements du corps, mais ils le protègent contre les accidents du dehors ; les lois gênent les passions, mais elles défendent l’honneur, la vie et les fortunes. Ainsi pour s’entendre il fallait distinguer entre la liberté et l’indépendance : la liberté consiste à n’obéir qu’aux lois, mais dans cette liberté, le mot obéir s’y trouve, tandis que l’indépendance consiste à vivre dans les forêts sans obéir aux lois et sans reconnaître aucune sorte de frein. On trouve donc étrange et dangereux que l’Assemblée Nationale eût rédigé le code des sauvages… »


Mais un éditeur intelligent publierait une admirable anthologie avec toutes les maximes que Rivarol a nonchalamment semées à travers livres et gazettes et dont certaines, qu’il négligea d’écrire, nous furent transmises par tradition orale. En voici quelques-unes. Et d’abord celle-ci qui ne s’applique pas mal au pauvre Louis XVI : Autrefois les rois portaient le diadème sur le front ; ils l’ont maintenant sur les yeux. Et celle-ci qui fait justice à l’avance de tout ce que l’on peut conter ou croire sur l’ « internationale blanche » : La joie des rois en voyant les malheurs de l’auguste race des Bourbons, et celle de leurs courtisans en voyant la misère des émigrés, a été ineffable. Frédéric disait : « Nous autres, rois du Nord, nous ne sommes que des gentilshommes ; les rois de France sont des grands seigneurs. » Il y en avait bien assez là pour que l’envie attirât la haine, et celle-ci des crimes peut-être… Rivarol avait fort bien compris le jeu de la Prusse et de l’Angleterre et leur influence prépondérante dans le déclenchement de la Révolution. Mais si la lucidité d’un politique se mesure d’abord à l’exactitude de ses prévisions, on connaîtra celle de Rivarol quand on aura lu l’étonnante prophétie que voici. Rappelons que son auteur mourut en 1801 : Il serait plaisant de voir un jour les philosophes et les apostats suivre Bonaparte à la messe en grinçant des dents et les républicains se courber devant lui. Ils avaient pourtant juré de tuer le premier qui ravirait le pouvoir. Il serait plaisant qu’il créât un jour des cordons et qu’il en décorât les rois ; qu’il fit des princes et qu’il s’alliât avec quelque ancienne dynastie… Malheur à lui s’il n’est pas toujours vainqueur !

Nombreuse est la postérité de Rivarol. Il y a en lui, dit Sainte-Beuve, « le pressentiment d’un grand écrivain novateur tel que Chateaubriand… d’un grand critique et poète tel qu’André Chénier… Il eut aussi en lui le commencement d’un de Maistre. » Mais d’abord procédèrent de lui les grands polémistes. Il annonce Courier par son atticisme, Rochefort par sa verve, Léon Daudet par l’indépendance de son royalisme. Car ce réactionnaire, on l’a vu, n’est pas un courtisan : c’est un gai compagnon qui s’est choisi de joyeux compères et qui bataille avec une belle ardeur contre les imbéciles et les coquins. Il est le maître de tous ceux qui dédaignent les épées mouchetées et les masques prudents. Il enseigne la pensée juste, le style alerte et la joie de combattre.

Mais s’il faut parfois qu’un polémiste soit « un peu enragé », jamais bouche plus prompte à mordre ne fut plus polie et plus spirituelle que celle de ce causeur étincelant. Homme du dix-huitième siècle, il nous en offre le souriant antidote. Rivarol, c’est le Voltaire de la Contre-Révolution. 




Charles Nodier, romantique et royaliste


De Charles Nodier, que sait aujourd’hui le bachelier moyen, que sait le grand public ? Qu’il exerça sous la Restauration les fonctions de bibliothécaire à l’Arsenal et que son salon fut l’un des « cénacles » où fréquenta la jeune école romantique. Certains rappelleront qu’à ses qualités d’hôte et d’animateur, le « bon Nodier » joignait celle d’avoir une fille charmante et que c’est pour la jolie Marie Nodier qu’un poétereau du nom d’Arvers composa son fameux sonnet :


Mon âme a son secret, ma vie a son mystère :

Un amour éternel en un moment conçu.

Le mal est sans espoir , aussi j’ai du le taire

Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.


Il semble bien que Marie Nodier, devenue Mme Menessier, ait réalisé la prédiction du dernier tercet :


A l’austère devoir pieusement fidèle

Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle :

« Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas.


Mais laissons là Félix d’Arvers qui ne mourut point d’amour et gagna à cette aventure de voir son nom passer en dicton. Revenons à Charles Nodier qu’on aurait tort de prendre seulement pour un personnage pittoresque de la petite histoire littéraire. Car Nodier mérite une place éminente parmi ces « petits romantiques » qui pourraient bien prendre un jour leur « revanche » sur les « grands ». C’est d’ailleurs chose faite pour l’un d’entre eux - pour Gérard de Nerval - or, comme Jean Richer le montre à merveille dans un brillant article des Cahiers du Sud (1), Nodier fut pour Nerval mieux qu’un aîné bienveillant, mieux même qu’un ami ; il fut un guide et un initiateur. Si les Illuminés de Gérard rappellent tels chapitres des Souvenirs de Nodier consacrés à « Monsieur Cazotte » ou à « François les Bas-Bleus », Aurélia doit beaucoup à la préface de Smarra. Quant à L’histoire du roi de Bohême et ses sept châteaux, parue en 1830 et devenue le livre de chevet des jeunes romantiques, elle annonce très curieusement Les petits châteaux de Bohême que Nerval publiera vingt-trois ans plus tard. Il arrive même que chez le poète l’écho du conteur soit si fidèle et si précis qu’on puisse à bon droit parler de pastiche. « Chez tous deux, écrit Jean Richer, les souvenirs de la première enfance et de l’adolescence ont eu une influence primordiale qui s’est fait sentir toute la vie. Chez Nerval, la mort de la mère avait provoqué une blessure initiale dont la mort de Jenny fut comme la répétition ; chez Nodier la mort de Lucile Franque et le mariage de sa fille ont eu un effet analogue. » Nouvelle parenté, leur commune admiration pour le Romantisme allemand, pour Faust bien sûr, mais aussi pour Jean-Paul et pour Novalis. Notons encore un même goût pour les mystères du langage et cette attitude déférente qu’ils adoptent l’un et l’autre devant la femme et l’amour. Tous deux enfin, écrit Jean Richer, « habitaient le monde clos des sensitifs et des primitifs fixés à leur enfance. »

C’est cet esprit d’enfance qu’Albert Béguin, dans la même revue, a bien mis en lumière. Nodier, dit-il, c’est Le Petit Poucet qui a bien jalonné la route du retour parce qu’il connaît trop bien le visage de l’ogre - entendez que pour mieux échapper aux souffrances de la vie adulte, il s’est à l’avance ménagé un refuge dans le monde enfantin des rêves ingénus et des légendes populaires. Mais pourquoi faut-il qu’au passage Albert Béguin trouve en Nodier un esprit volontiers séduit par les grands espoirs « modernes » - un esprit nullement enclin aux nostalgies réactionnaires ? Parce qu’il est naturel que le Romantisme conduise à la Révolution ? Certes, mais la pente ne fut pas fatale pour tous. Parce qu’il serait contradictoire que cet annonceur de la poésie future fut un dévot des régimes passés ? Et pourtant…


*


Et pourtant la vie de Charles Nodier dessine une évolution politique tout inverse de celle qu’on observe chez ses contemporains et ses cadets. Un Lamartine, un Hugo, grandis dans le milieu royaliste et d’abord fêtés comme les jeunes champions de la bonne cause vont prendre peu à peu conscience de la vertu révolutionnaire du romantisme et déserter les vieilles fidélités pour marcher du même pas que leur siècle. Nodier, lui, a commencé par la Révolution. Mais pour avoir réellement vécu cette révolution, et l’empire qui la prolongea, il a vite perdu ses illusions démocratiques et sa maturité rallie avec enthousiasme les principes que sa jeunesse avait méconnus. Aussi verra-t-on en Nodier le romantisme le moins déclamatoire et le plus nervalien s’unir à un royalisme flamboyant.


Fils d’un « patriote » bisontin qui va exercer dans sa ville les fonctions d’accusateur public pendant la Terreur, Charles Nodier est reçu à douze ans membre de la société locale des Amis de la Constitution, filiale du club des Jacobins, et le voilà peu après secrétaire d’Euloge Schneider, commissaire de la Convention dans le Bas-Rhin. Arrêté en même temps que Schneider, il est libéré grâce à Saint-Just et Lebas, et devient bientôt le secrétaire de Pichegru. On le retrouve, sous le Directoire, élève de l’Ecole Centrale de Besançon, puis bibliothécaire de la ville. Un roman imité de Werther et des poèmes à la manière d’Ossian inaugurent une carrière littéraire que la politique va brusquement interrompre : l’année 1804, il publie la Napoleone, une petite ode satirique qui court sous le manteau. Traqué par la police impériale, il se réfugie dans les Vosges. Errant de château en presbytère, ou demandant asile aux bûcherons de la montagne, il mène alors une vie misérable, qu’il romancera dans ses Souvenirs (2), mais qui a certainement contribué à la formation de son étrange génie, dont en 1806 Les Tablettes d’un suicidé constituent le premier témoignage. Rendu à la vie commune, il devient le secrétaire du philosophe anglais Croft, puis grâce à Fouché qui jadis fut l’ami de son père, il est nommé directeur du Télégraphe Illyrien qui paraît en quatre langues à Laybach. Survient la Restauration. Nodier révèle alors au cours d’un curieux ouvrage (3) qu’il s’est affilié depuis 1803 à une société secrète nommée « les Philadelphes », dont les membres, royalistes, libéraux mêlés, ont travaillé à la chute du tyran et au retour des Bourbons. Le général Malet aurait un de leurs chefs. Dans ces souvenirs où l’imagination ne joue pas un moindre rôle que la mémoire, il est difficile de séparer la vérité de la fiction. Si Nodier ne fut pas réellement conspirateur, du moins rêva-t-il qu’il l’était, et à supposer que presque tout soit inventé dans son étrange récit, il est plus juste d’incriminer sa romantique mythomanie que le bas désir de flagorner les Bourbons. Toujours est-il que l’aimable Nodier qui n’aura jamais que des obligés et des amis se lance alors dans la polémique la plus violente et devient l’un des porte-parole du royalisme extrême.

Tout cela, Albert Béguin l’ignorait-il donc ? Il faudrait alors le renvoyer poliment au grand Larousse du XIXe siècle. Cette « encyclopédie » qui semble écrite en collaboration par M. Homais et M. Prudhomme à l’intention de Bouvard et de Pécuchet, est d’une lecture fort amusante en ces pluvieuses vacances. A lire comme je l’ai fait les trois colonnes qu’elle consacre à l’auteur des Contes fantastiques, Albert Béguin n’aurait plus rien ignoré du fanatisme réactionnaire de Charles Nodier.

Il y aurait appris que « ses prétendus souvenirs historiques sur la Révolution ne sont qu’un tissu de contes bleus » et qu’il a écrit sur les grands hommes de 93 de véritables « monstruosités ». La Restauration venue, « il fit valoir les horribles persécutions qu’il avait subies » sous l’Empire. Aussi ne fut-il pas moins désigné par « son royalisme » que par « sa valeur littéraire » pour diriger la bibliothèque de l’Arsenal. Enfin - toujours d’après le Larousse - il se fit remarquer dans la presse de droite « par les plus violentes exagérations ». De fait, après 1815, Nodier collabore aux Débats des frères Bertin, dont Chateaubriand est l’inspirateur, puis à la Quotidienne de Michaud qui représente alors, mieux encore que La Gazette de France, les tendances ultra-royalistes, et qui met tant de violence passionnée à servir l’autel et le trône que ses adversaires l’appellent « la nonne sanglante ». Enfin Nodier écrit dans Le Drapeau, le plus pur des journaux ultras, le moins sage aussi, comme le montre déjà la factieuse devise que chaque jour il arbore : « Vive le Roi quand même !… » Le Larousse (c’est notre Bible, vous dis-je) reconnaît d’ailleurs que cet « étrange journal » possède toute une pléiade de « rédacteurs assez remarquables ».

Outre Nodier lui-même, on y trouve l’orientaliste Fouqueville, l’auteur dramatique Carmouche ; on y trouve Achille de Jouffroy et le jeune Lamennais qui pourfend avec fièvre la Charte, ce monument d’athéisme … Mais l’animateur du Drapeau blanc, c’est le joyeux Martainville, « journaliste d’une violence sans égale, spadassin, cynique, spirituel, perdu de vice ( !) et qui avait bataillé autrefois dans les rangs de la jeunesse dorée… » Curieux milieu, n’est-ce pas, et singuliers compagnons pour un esprit qu’on dit dénué de nostalgies réactionnaires ! Il est vrai qu’Albert Béguin avait écrit plus haut ceci : « C’est tout juste si Nodier ne demandait pas pour adopter une idée quelconque qu’elle fut notoirement contestable ou pour le moins déconsidérée par les plus raisonnables ». Peut-être visait-il par là moins l’auteur des Vampires et du Lutin d’Argail que le rédacteur de ces feuilles imprudentes dont Royer-Collard ou Guizot ne devaient point faire leur lecture.

Un bon point cependant pour le Larousse. Il cite in fine ce jugement de Sainte-Beuve sur Nodier : « Un mélange animé de Gabriel Naudé et de Cazotte, légèrement cadet de René et d’Obermann, un essai d’organisation dépaysée de Byron, d’Hoffmann, Français à travers tout, Comtois d’accent et de saveur comme La Monnoye était Bourguignon […] donnant la main de Bonneville à M. de Balzac et de Diderot à M. Hugo. Bref, son talent, ses œuvres, sa vie littéraire, c’est une riche, brillante et incomparable armée où l’on rencontre toutes les bannières, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses d’avant-garde et toutes les formes d’aventures…, tout hormis le quartier général ».

Parmi tant de hautes couleurs, se mêlent dans l’œuvre de Charles Nodier l’oriflamme écarlate des Jeune-France, le bleu sombre des poètes d’outre-Rhin, et le soleil noir de la mélancolie nervalienne - et aussi le drapeau blanc d’un royalisme parfois déraisonnable mais enchanteur comme une légende ancienne.


(1) Cahiers du Sud, numéro 304, 37e année, « hommage à Charles Nodier l’annonceur ».


(2) Souvenirs, épisodes et portraits pour servir à l’histoire de la Révolution et de l’Empire (1831) ; voir aussi Souvenirs de Jeunesse (1832).


(3) Histoire des Sociétés secrètes dans l’armée (1815).

Aspects de la France, 28 septembre 1951




L’Abbé de Genoude, inspirateur de Lamartine et pamphlétaire royaliste



Il y a cent soixante ans naissait à Montélimar celui qui allait devenir le fameux abbé de Genoude. Fameux sous Louis-Philippe, mais bien oublié aujourd’hui, les rues de nos villes n’ayant pas perpétué son souvenir comme celui d’un Ledru-Rollin et de tous les ancêtres grands ou petits de nos hommes en place… Pour sembler moins curieux que le cas de Laurentie - qui, né le 21 janvier 1793, lutta toute sa vie contre les conséquences de ce jour funeste en mettant sa plume au service du roi légitime - le cas de Genoude ne laisse pas de mériter l’attention. Cet homme nouveau, venu au monde l’an I de la République et élevé dans l’esprit du XVIIIe siècle, devait se faire un nom en répudiant avec éclat les idées que sa jeunesse avait reçues. Traducteur de la Bible - cette Bible que Voltaire avait tant moquée - il fut l’inspirateur du Lamartine chrétien. Mais c’est dans la presse qu’il s’illustra surtout : après comme avant la révolution de 1830, il anima de sa verve la très royaliste Gazette de France et son entrée tardive dans les ordres ne le détourna pas du combat politique. En ce mois de vacances, où l’actualité politique nous presse moins, j’aimerais rappeler à grands traits la vie exemplaire de ce vieux maître oublié.


*


Ses parent furent-ils cabaretiers, comme Larousse l’affirme ? Sortait-il d’une souche moins modeste et son anoblissement par Louis XVIII ne fera-t-il que consacrer l’ancienneté de sa maison ? Sur ses origines - comme sur celles de Rivarol - l’incertitude subsiste. Mais qu’importe ? Le jeune Eugène fut élevé comme les petits bourgeois d’alors. A Grenoble, où sa famille était venue s’installer, il apprit le latin et le grec - et chose plus rare : l’hébreu. Mais c’est Voltaire et les Encyclopédistes qui furent ses auteurs de chevet : ses professeurs ne juraient que par eux et leurs thèses avaient imprégné l’air du temps. Il l’écrira plus tard : « Je n’ai pas entendu un mot alors qui me donnât une idée des mystères et des preuves de la religion. La philosophie matérialiste du XVIIIe siècle régnait dans le gouvernement et dans les moeurs. Les hommes géométriques qui avaient alors la parole souriaient dédaigneusement quand ils prononçaient les mots : enthousiasme, religion... » Au temps de ses études de droit il s’éprend de Rousseau qui le libère partiellement de l’athéisme en lui révélant une certaine religiosité, vague et confuse encore. Lui aussi, promeneur solitaire, il parcourt à pied vallées et montagnes. Mais il ne se doute pas qu’il va trouver parmi les routes du Dauphiné son chemin de Damas. Un jour, s’arrêtant par hasard au presbytère de Saint-Ferjus, il s’entretient longuement avec le curé qui lui prête des livres : Bossuet, Fénelon, la Bible. Etranges nouveautés que ces « vieilleries » ! La lecture des livres saints l’illumine : « La Bible, dira-t-il, me mettait en commnication avec Dieu lui-même. » L’année suivante il part pour Paris et c’est dans une chapelle de Saint-Sulpice qu’à l’âge de dix-neuf ans il communie pour la première fois. Jour inoubliable : « C’est de là que date pour moi le désir de vouer ma vie au Sauveur. »

Nommé grâce à Fontanes professeur au lycée Bonaparte, il emploie ses loisirs à tradure Isaïe. Mais les versets contre le roi Assur inquiètent la censure impériale et la traduction est interdite. C’est pour Génoude une raison supplémentaire d’applaudir à la chute de l’Empire. Pendant les Cent Jours, il passe en Piémont où il devient le secrétaire de M. de Polignac. A son retour il prend possession de Grenoble au nom de Louis XVIII et réussit à empêcher les troupes étrangères d’entrer dans la ville. La Restauration le nomme maître des requêtes au Conseil d’Etat et il commence à fréquenter les salons royalistes où il rencontre M. de Bonald. Sa traduction d’Isaïe a paru en 1815. Job et les Psaumes paraissent en 1818. L’année suivante, il fait ses premières armes de journaliste au Conservateur de Chateaubriand, sans cesser de poursuivre sa traduction de la Bible. Celle-ci, achevée en 1825, va connaître le plus vif succès. A en croire Lamartine, « M. de Genoude est le premier qui ait fait passer dans la langue française la sublime poésie des Hébreux : grâce à lui, l’expression, la couleur, le mouvement, l’énergie (de la Bible) vivent aujourd’hui dans notre langue. »

Cet hommage-là n’était que trop juste. Dans un remarquable article paru naguère aux Etudes, M. Claudius Grillet a rappelé tout ce que Lamartine devait à Genoude (1). Sans doute s’étaient-ils rencontrés dès le printemps 1817, chez Mme Charles, à l’Institut ou dans les salons du duc de Rohan. Ils se lièrent bientôt d’amitié et Lamartine évoquant plus tard ce jeune homme qui traduisait la Bible : « il arrivait chez moi le matin - écrit-il - les épreuves de sa traduction à la main et je lui en faisais lire des fragments qui me révélaient une région plus haute et plus merveilleuse de la poésie. » Cette révélation fut capitale pour le jeune poète. Aux accents profanes du Lac et du Golfe de Baïa vont succéder de plus hautes « harmonies ». Comme l’écrit M. Grillet, Lamartine troque la guitare pour la harpe. « Les contemporains, ajoute-t-il, s’attendaient sans doute à retrouver dans ses vers un simple écho des Parny, des Chénier, des Millevoye, ou les variations connues sur l’amour et la mort. Or voici l’œuvre inattendue. Inattendue. Job y aura collaboré très largement. »

Inspirateur des Méditations, Genoude en fut aussi le parrain et le préfacier. C’est lui qui leur trouva un éditeur et qui contribua le plus à leur succès triomphal dans la presse et dans les salons. Plus tard, c’est lui encore que Lamartine chargera de faire éditer les Nouvelles Méditations et la Mort de Socrate. C’est lui qui veille aux intérêts moraux et matériels du poète et M. Grillet l’appelle fort bien son « intendant littéraire ». Il fut en tout cas le modèle des amis et l’on comprend mal la réserve de Lamartine écrivant plus tard : « Nous nous liâmes d’une certaine amitié », ou plutôt on la comprend fort bien si on évoque la carrière politique des deux amis et si on oppose à l’évolution républicaine de Lamartine la fidélité légitimiste de M. de Genoude.

Après la Révolution de Juillet, deux journaux seulement restèrent fidèles à la dynastie vaincue : la Quotidienne de Michaud, où vont s’illustrer Nettement et Laurentie, où Balzac écrira - et la Gazette de France, qu’assisté de Lubis et Lourdoueix, dirige M. de Genoude. Dans les années suivantes, la presse légitimiste s’enrichira de nombreux titres parmi lesquels il faut au moins citer La Mode, le spirituel hebdomadaire d’Edouard Walsh. Mais les deux organes que j’ai dits furent les seuls quotidiens de Paris à mener la lutte dix-huit années durant contre la dynastie nouvelle et les ministres du « Juste-Milieu ». Ni les rigueurs du pouvoir, ni ses appâts n’eurent raison de son intransigeance. Amendes et prisons ne leur furent pourtant pas épargnées, et M. de Brian, gérant de la Quotidienne se trouvait moins souvent dans son bureau, rue Neuve-des-Bons-Enfants, qu’en villégiature à Sainte-Pélagie. Quant à M. de Genoude, il fut même inculpé de complot contre la sûreté de l’Etat.

D’accord sur l’essentiel, les deux journaux sont pourtant séparés par des nuances importantes. Sous la Restauration déjà, ils ont incarné au sein du parti ultra deux tendances opposées. La Gazette a soutenu sans réserve la politique de Villèle, tandis que Michaud et ses amis, jugeant ce ministre trop modéré, ont appuyé contre lui Chateaubriand, puis inspiré cette opposition d’extrême-droite qu’on appelle « la défection » ; quand arrivèrent aux affaires MM. de Polignac et La Bourdonnaye, ils purent croire un temps leurs idées au pouvoir. Genoude, au contraire, n’appuya que mollement Polignac. Après 1830, la Quotidienne refusant de jouer le jeu constitutionnelle représente à l’intérieur du parti la faction militaire, celle qui place tous ses espoirs dans un 20 Mars monarchique. La Gazette, elle, ne croit pas aux complots et s’efforce de convertir à la bonne cause une partie de ceux qu’avaient séduits les idées libérales ou « nationales » de l’ancienne opposition. Hostile aux jésuites et aux gens de cour, ne craignant pas les innovations, parlant un langage démagogique, la Gazette s’efforce de rallier la Jeune France au jeune Roi. Aussi s’insurge-t-elle quand les rédacteurs de la France, inspirés par le duc de Duras, nient la validité des abdications de Rambouillet et affirment qu’avant Henri V doit régner Louis XIX (2). Malgré Nettement qui démissionne, la Quotidienne ne proteste pas et l’on voit dans Lucien Leuwen ses lecteurs de Nancy faire des voeux pour le retour de Louis XIX.

Avec l’échec des complots qui amène le parti à ne plus faire fi des armes légales, avec l’effacement du duc d’Angoulème qui fait d’Henri V le seul prétendant légitime, ces querelles s’apaiseront. Mais d’autres vont surgir et même quand les deux journaux fraternisent, la Quatidienne met volontiers l’accent sur l’autorité et la hiérarchie, tandis que la Gazette, pour rallier les gens de gauche, affirme que les royalistes sont plus que les libéraux favorables à la liberté. Comme le dit Mme de Genoude, de ces deux journaux qui propagent « la vrai foi », l’un est « l’apôtre saint Pierre », l’autre « l’apôtre saint Paul ». Mais dans son effort pour convertir « les gentils », M. de Genoude ne se contentera pas de multiplier à travers le territoire les Gazettes provinciales et de publier sans trêve des ouvrages et brochures de propagande. Il va fonder lui-même, au prix d’énormes sacrifices, un journal de gauche, La Nation, qui se produit sous les auspices de MM. Arago, Laffitte et Chateaubriand. L’accord de La Gazette et de La Nation, écrit Hatin (3), devait donner une image de la réconciliation du principe de liberté avec le principe d’autorité, ce qui fit dire que M. de Genoude, pour tout finir, avait mis sa main gauche dans sa main droite. Mais La Nation n’eut qu’une existence éphémère. Et La Gazette seule continua à prôner l’alliance carlo-républicaine et à protester au nom des droits de tous contre le Parlement censitaire.

Telle fut en effet la grande idée de Genoude, celle qui le fit appeler « le Lamennais du royalisme » et qui fit interdire son journal dans la plupart des royaumes d’Europe :l’union du suffrage universel et de la monarchie légitime. Déjà au temps de la Chambre introuvable, les ultras avaient demandé que le cens électoral fut abaissé à 25 francs, tandis que les libéraux voulaient le maintenir à 300. En 1830 - Bainville l’a remarqué - il est fort probable que Charles X eut conservé son trône s’il eut accordé à tous les Français le droit de suffrage : les masses paysannes restées loyalistes eussent alors submergé de leurs votes la minorité ouvrière et bourgeoise hostile au gouvernement... En 1840, on disait de Genoude : « vous croyez donc la République nécessaire à la restauration d’Henri V ? » Maurras estime que le calcul n’était pas si faux. En 1850 comme en 1871, le suffrage universel créa une sorte de « démocratie blanche » qui faillit bien restaurer le Roi légitime.

Où Genoude avait tort, c’est quand il souhaitait que le suffrage universel se prononçât régulièrement sur les grandes affaires de l’Etat. Qu’ils soient d’origine populaire ou privilégiée, les parlements, en France, ont toujours une action néfaste. S’il est juste que tous les citoyens, y compris les plus pauvres, fassent entendre leur voix dans tous les domaines où ils sont compétents, la haute politique doit rester le domaine exclusif du Roi. Détail piquant, ce promoteur du suffrage universel que le collège censitaire de Toulouse avait, en 1846, envoyé à la Chambre, ne réussit pas, en 1848, à se faire élire représentant du peuple. Il mourait l’année suivante, assez tard pour avoir applaudi à la chute de Louis-Philippe, trop tôt pour déplorer l’échec de la Restauration et le coup du 2 Décembre. Dans les derniers mois de sa vie, il avait pris pour secrétaire un tout jeune homme qui s’appelait Gustave Janicot. Et cinquante ans plus tard, Janicot accueillait à la Gazette un jeune qui s’appelait Charles Maurras. Ainsi se noue la chaîne...

Il ne convient certes pas de mettre l’abbé de Genoude au rang des maîtres de la contre-révolution, car sa lucidité ne le garde pas toujours des erreurs romantiques et libérales de son temps. Lui aussi avait mieux lu Chateaubriand que Bonald. Il me plaît pourtant de saluer avec un affectueux respect la mémoire de ce chrétien et de rappeler à tous ceux qui poursuivent son combat l’exemple de son exemple et de sa fidélité.



(1) « Genoude et Lamartine » par Claudius Grillet, dans Les Etudes du 5 avril 1936.


(2) Cf. Edmond Biré : Alfred Nettement et la Presse royaliste de 1830 à 1850.


(3) Hatin : Histoire de la Presse en France (tome VIII).

Aspects de la France, 1952



Proses de Paul-Jean Toulet


La perfection que Paul-Jean Toulet savait enclore dans ses Contrerimes, il ne faut pas la chercher dans l’ordonnance de ce recueil où notes de voyage, vieux articles, lettres à soi-même s’offrent à nous dans un disparate nonchalant. Journal et Voyages est pourtant le plus charmant des livres, et il faut rendre grâces à l’amitié d’Henri Martineau de nous avoir permis de lire quelques-unes de ces pages familières où se révèle, au jour le jour, la personnalité du poète et où s’annoncent parfois, dans les reflets et les murmures d’une prose harmonieuse la couleur et le rythme de ces strophes que nous aimons.


Fraîches aquarelles des Iles de l’Océan indien, choses vues dans les fumeries d’Hanoï, estampes japonaises, impressions de Séville et de Bruges, tableautins de Paris, souvenirs du Pays Basque et du Béarn composent en ce livre un bouquet de fleurs parlantes qui sont le blason même du poète : « Ce que j’ai le plus aimé au monde, ne pensez-vous pas que ce soit les femmes, l’alcool et les paysages ? »


Aux paysages plus qu’aux femmes, car ils sont plus fidèles, de nous dire les confidences de cette âme secrète, et comment s’accordèrent en lui le Béarnais fidèle et le Parisien de la rive droite, l’ami des traditions françaises et le voyageur épris d’exotisme, le libertin ironique et l’amoureux trop tendre des mille beautés du monde. Telle notation nous en dit long sur lui-même et sur ses tourments :


« J’ai la tête pleine de filles, et quand je devrais estimer leur opinion autant que celle des chiens ou des chevaux, ce qu’elles pensent de moi m’inquiète. Car enfin, ce n’est pas les avoir que je veux, mais les avoir dans certaines conditions, avec dandysme et prestige. » Et la page se clôt amèrement par cette maxime moqueuse : « Les femmes sont comme les montres, jamais à l’heure qu’on voudrait. » Et le même, un peu plus tard, nous confie sans sourire : « Le temps passe vite en mauvaise compagnie, et pour moi la crapule est toujours nouvelle. »


Les cocasseries de la vie politique n’échappent pas à ce dandy. Bien plutôt accroissent-elles son horreur des foules et son mépris des politiciens. C’est avec jubilation, n’en doutons pas, qu’il note ce qui suit et qu’on dédit aux bien-pensants : « Le 29 octobre, dans une « maison » de Pau, entendre dire de Zola : « Zola, c’est sale... » avec des gestes dégoûtés. Le général Boulanger jouissait là, au contraire, d’une incontestable popularité, indices des sentiments patriotiques de la troupe. » D’une veine assez voisine, ces judicieuses maximes à l’intention d’un candidat blackboulé : « Les parlementaires d’aujourd’hui singent les conventionnels qui singeaient les Romains. Et les Romains, qui singeaient-ils ? » « Certains, en vieillissant, se fixent enfin à une opinion, girouettes que l’hiver a rouillées. » Et encore : « Le népotisme est comme ces salons dont on dit du mal tant qu’on n’y est pas reçu. » Et celle-ci qui n’est rien moins que démocratique : « On justifie une erreur par la majorité qui l’a établie : cent mille coups de bâton valent donc mieux à recevoir qu’un seul. » Epinglons encore, plus ou moins imités de La Bruyère, ces portraits gentiment satiriques des diverses variétés de la faune électorale. Celui du salonnard modèle 1900 : « Sa famille était républicaine, mais Adolphe ayant été présenté à une Altesse, fut converti aussitôt. Le prince l’avait attiré auprès d’une fenêtre et lui avait parlé confidentiellement de la pluie, et du soleil, et de Sarah Bernhardt. » Celui du démocrate idéaliste : « Dikaios s’est récemment aperçu que la société est pourrie, qu’elle se meurt, qu’elle est morte... à moins qu’on ne l’appelle à son chevet. C’est un homme instruit que Dikaios ; il sait la philosophie, étant bachelier, et aussi l’histoire. Merlin (de Douai) le hante, et Robespierre, et la grande ombre de Danton. » Puis ce portrait du matamore césarien : « Eucratès se croit aussi appelé à guérir le pays ; mais il en tient pour des méthodes chirurgicales. Partisan du sabre, de l’amputation, de la saignée et autres gentillesses, son rêve est de retrouver un Napoléon Ier ; pas dégoûté, Eucratès, mais on peut craindre qu’il ne se trompe de numéro. » Allons, le dandysme ni l’ironie ne sont fascistes.


*


Les amoureux de Paul-Jean Toulet se plairont surtout à découvrir dans les paysages fleuris de cet album les sources à demi celées où prendront naissance les poèmes fameux. A ce jeu de sourcier, jouons un peu, voulez-vous ? Le jeu est parfois bien facile et à lire telle page sur les tonnelles fleuries du pays béarnais, tous réciteront en choeur :


Un Jurançon 93

Aux couleurs du maïs

Et ma mie, et l’air du pays,

Que mon cœur était aise.


Et si, feuilletant le Journal à la date du 15 décembre 95, nous lisons : « Arrivée à Saint-Denis de Bourbon au milieu d’une nuit limpide », la mémoire aussitôt nous murmure :


Nous jetâmes l’ancre, Madame,

Devant l’île Bourbon

A l’heure où la nuit sent si bon

Qu’elle vous troublait l’âme.


Et les pages suivantes, datées de l’île Maurice, s’épuisent et s’abolissent dans les deux vers charmants que déjà vous avez récités :


Jardin qu’un dieu sans doute a posé sur les eaux,

Maurice, où la mer chante, et dorment les oiseaux.


Quelques années plus tard, à Londres, Toulet mentionne sur son journal : « Je vois un soir une petite dame d’aspect vicieux, diminutif de Circé, qui fait la fête, pendant que son mari fait le capitaine au long cours. » C’est déjà l’ironie et quasiment le rythme de cette strophe des Contrerimes :


A Londres, je connus Bella,

Princesse moins lointaine

Que son mari le capitaine,

Qui n’était jamais là.


A vous, s’il vous plaît, de poursuivre le jeu. Mais je le jouerai encore une fois, et relèverai dans ces pages ce que j’appellerai le thème des trois dames. Vous vous rappelez, dans les Contrerimes, les Trois Dames d’Albi : Filippa, Faïs, Esclarmonde. Vous vous rappelez aussi le très gracieux poème qui commence par ces vers :


C’était sur un chemin crayeux

Trois châles de Provence

Qui s’en allaient d’un pas qui danse,

Le soleil dans les yeux.


Or, à la dernière page de ce Journal, s’offrent à nous ces trois strophes :

« Les papillons de nuit, un soir que j’étais au Japon, vinrent heurter la lanterne de papier peint.

C’était la lanterne de ces trois voisines dont l’une est toujours de bleu vêtue et l’autre nue.

Mais la troisième qui était en rose, regardait, à travers les grilles de sa fenêtre, la lune se jouer sur la baie de Shinaçava. »

Poème en prose de Baudelaire, et haï-kaï japonais, pastiche de Loti peut-être, et pourtant déjà Toulet tout entier, et tel qu’en lui-même enfin, le Poète...


P.J. Toulet : Journal et Voyages (Ed. Le Divan, 37, rue Bonaparte).




Drieu la Rochelle et les grandeurs perdues



Depuis l’essai précis, chaleureux et à vrai dire irremplaçable que Pierre Andreu consacra voici cinq ans à Drieu la Rochelle, rien d’important n’avait paru sur cet extraordinaire témoin de notre siècle. Aujourd’hui Défense de l’Occident, la revue de Maurice Bardèche, groupe en l’honneur de Drieu un ensemble de témoignages et de documents d’une haute qualité. A cet hommage prennent part les fidèles amis, d’abord Emmanuel Berl, Jean Bernier, Pierre Andreu, mais aussi une pléiade de libres critiques, de Robert Poulet à Kléber Haedens, de Paul Sérant à Bernard Vorge, mais encore, pour une fois réunis, Jouhandeau et Mauriac. « L’être étrange qui nous avait tant occupés a sombré dans un étrange silence », écrivait en 1952 Daniel Halévy. Puisse ce numéro contribuer au bruit de son renom. Et puisse-t-il inciter sa famille à ne pas nous priver plus longtemps des inédits précieux qu’il nous a laissés. Que de grands écrivains par le monde furent ou sont victimes d’héritiers abusifs, de disciples imbéciles ! Oui ceux-là pourraient dire : « L’enfer, ce sont ceux qui restent ». On souhaite qu’au purgatoire de Drieu ne s’ajoute pas cet enfer. Et on fait le voeu que le jeune public apprenne à connaître, sortant de l’ombre, ce visage où continuent à jamais de sourire la grâce et l’insolence de la jeunesse.


Quelques légendes et une fidélité


Brasillach a sa légende. Drieu n’aura jamais la sienne. Ou plutôt il en aura la monnaie : ces légendes baroques et futiles que colportent la sottise et l’envie ; ces mouches qui très tôt bourdonnèrent à ses oreilles et qui longtemps encore poursuivront son sillage.

L’une d’elleS assidûment fit entendre le refrain de sa versatilité. Ses enthousiasmes aussi vifs que ses répugnances le rendaient curieux et bienveillant pour toute nouveauté. Voilà ce qu’aucun parti ne pardonne, et pas davantage le parti de ceux qui feignent de n’en pas avoir. D’où cette scie du Canard enchaîné, dans les années 34-39 : chaque fois que se fondait une ligue, un groupe, un groupuscule, - et cela arrivait tous les huit jours - le Canard, en annonçant la nouvelle, ajoutait rituellement : « M. Drieu la Rochelle a envoyé aussitôt son adhésion ».

Il est vrai que de l’Action Française au surréalisme, puis de l’extrême gauche au parti de Doriot, toutes les factions ou peu s’en faut l’ont tout à tour séduit et déçu. C’est même, selon certains, la somme de ces déceptions qui l’aurait mené au fascisme, ce recours désespéré contre le désespoir. Les mêmes (l’Observateur notamment) veulent que l’échec final du fascisme ait laissé Drieu disponible pour un retour à la révolution : ceux-là veulent qu’il soit mort communiste.

Là-dessus Jean Bernier est formel : « Je veux bien, écrit-il, que l’été 44 Drieu ait rêvé en désespoir de cause (que n’a-t-il pas rêvé ?) d’adhérer au communisme, en fait de combattre pour les Russes contre les Américains, mais l’homme qui, après avoir prédit la conquête de l’Europe par la Russie, écrivait l’avant-veille de sa mort volontaire : « J’attends les Huns » pouvait-il être communiste ? » A cette question, Andreu répond également non. Et l’un et l’autre sont d’accord pour nier que Drieu ait été fasciste par désespoir : son adhésion fut autrement positive et resta longtemps pleine d’espérance.


Quant à sa versatilité, il faut en juger l’apparence à la lumière de ce texte – la préface de Chronique politique qui, nous dit P. Andreu, contient et résume toutes ses défenses :


« Au milieu du fatras des personnalités changeantes, des idéologies incomplètes, des actions tronquées, je crois être toujours resté sauvagement fidèle à deux ou trois points principaux qui s’étaient de bonne heure fixés en moi et que j’étais prêt à servir n’importe où et n’importe comment :


1° Dès mes premiers poèmes en 1917, j’ai voulu conjuguer l’amour de la France et l’amour de l’Europe.


2° J’ai vu des mérites et des nécessités aussi bien dans le capitalisme finissant que dans le socialisme naissant.


3° J’ai cherché la renaissance des valeurs d’aristocratie et d’autorité en dehors de tous les prestiges du passé et sous tous les masques où elle pouvait se dissimuler pour assurer l’avenir. »


Les drapeaux contraires


Cette dernière phrase nous donne la clé même de Drieu. A condition de la bien lire et de mettre l’accent où il faut.

Oui, nul ne fut moins passéiste que Drieu. Il était né de parents royalistes, mais c’étaient des royalistes de l’espèce gémissante : le ralliement a brisé leur derniers espoirs, et depuis lors ils se répandent en lamentations sur la décadence fatale de la France, sur l’ignominie foncière du monde moderne. Le jeune Drieu réagit violemment contre ce pessimisme. L’Action Française va un temps l’y aider, et lui aussi a subi la séduction puissante qu’exerce en ces a nnées qui précèdent la guerre la jeune et audacieuse A.F. Après 18, à tort ou à raison, il ne retrouve plus en elle la même audace et la même jeunesse. L’A.F. lui paraît elle aussi le parti du passé. Or Drieu est passionné par son temps et on n’a pas de peine à déceler chez lui maintes traces de ce modernisme qui rutile chez Apollinaire, chez Morand, chez Cendrars. « Toute époque, écrit-il, est une aventure. Je suis un aventurier. Bonne époque pour moi que mon époque. » Même s’il les a lus avec passion et salués avec ferveur, Drieu n’est pas l’héritier des grands réactionnaires du XIXe siècle. Il est cet aventurier du monde moderne qui ne se résout pas à ce que son siècle soit ni pour la France, ni pour l’Europe, un siècle de décadence. Ce monde moderne, si riche de sortilèges et de charmes, il le veut aussi plein de grandeur. Et cette grandeur perdue, il va la rechercher fébrilement, avec une admirable absence de préjugé, partout où il croit deviner un souci fraternel au sien.


Cette grandeur, il voulut la demander à la seule politique. Là sans doute est sa faiblesse, et j’y reviendrai. Mais là aussi sa force et sa séduction. Plus qu’un autre - plus que Brasillach et que Malraux - il a éprouvé le lyrisme des guerres civiles, le caractère exaltant des romantismes contradictoires dont les drapeaux s’offraient au choix des énergies. De là qu’il se fit un temps le compagnon amical d’Aragon et de Breton, et qu’au rebours des gens de droite et de gauche il comprit quelle part d’aristocratie et de tradition comportait, quoi qu’il en eût, le surréalisme. De là que la leçon de Barrès ne le détourna pas des espoirs européens et qu’il rêva d’une Genève enfin libérée des poncifs maçonniques et fédérant pour un monde meilleur toutes les forces nationales. De là qu’il crut un temps aux efforts de Bergery - le Clarence de Gilles - pour construire un radicalisme intelligent, et qu’il crut aussi aux charmes d’une droite républicaine capable de rénover le régime et d’aménager le capitalisme à la mesure du XXe siècle. De là qu’il tressaillit d’espérance aux journées du 6 et du 9 février et qu’il salua d’une même amitié ceux qui se disaient communistes, trois mille types à la Concorde, trois mille types à la gare de l’Est, ces « hommes qui d’un même geste spontané et généreux offraient leur sang et prenaient celui d’autrui », les uns et les autres trahis dès le lendemain par les pleutres et les politiciens. De là enfin que trois ans plus tard, malgré son adhésion au « socialisme fasciste » qu’il crut incarné en Doriot, il écrivit sur les anarchistes d’Espagne une page admirable - et telle qu’aucun antifasciste n’en écrivit jamais sur les Phalangistes ou les Requetes.


La parabole de l’agent double ou l’impossible synthèse


Séduit par les drapeaux contraires et parfois fidèle par bravade aux plus menacés (« Je suis un minoritaire » disait-il) Drieu était trop lucide pour donner à quelque cause une adhésion totale et sans retour. A l’instant où il croyait l’atteindre, la grandeur se révélait un mirage, un mirage qui l’entraînait ailleurs et souvent jusqu’aux rives opposées. « Les extrêmes me touchent » ; avec combien plus de vérité il eût pu reprendre à son compte le mot fameux ! Et n’est-ce pas toute une part de lui-même qu’il a peinte dans l’étrange et très beau récit intitulé L’agent double ?

Ce texte parut en juillet 35 dans la N.R.F. et Défense de l’Occident a eu l’heureuse idée de le reproduire. Il faut absolument le lire. C’est la confession d’un jeune communiste de l’époque héroïque qui, las de Marx, s’est mis à lire avec une volupté vorace Dostoïevski, la Bible, Rozanov et qui un jour dans une église pleine d’ombre et d’encens rencontre un pope, un pope débraillé qui lui parle d’un dieu supplicié, d’un empereur en gloire. Dès lors il accepte de servir l’Eglise et le Tsar. Revenu parmi les communistes, emprisonné avec eux, il les trahit sans cesser de les aimer : « Je préfère la pensée blanche, dit-il, mais je n’ai jamais pu vivre qu’avec les rouges. Je ne pourrais être patriarche, hetman. Non, je suis un homme en veston avec Karl Marx dans sa poche, et dans le cœur je ne sais quel obscur mot d’ordre russe. » Et l’homme d’avouer ceci encore qui est bien proche du sentiment de Drieu lui-même : « J’ai aimé les idées, toutes les idées des hommes. J’ai caressé avec la main étonnée et reconnaissante d’un père le mythe du prolétariat et celui du Tsar. Déchiré par mes frères, je n’ai été étranger à aucun. »

Parmi les propos de l’Agent Double, il en est un surtout qui permet de comprendre les contradictions de Drieu et son échec final : « Me direz-vous : la Russie c’est le Tsar ou le Communisme. Mais non, moi je vous réponds avec toute l’expérience de ma vie et de la vôtre : la Russie, c’est le Tsar et le Communisme et c’est bien autre chose encore. » Pour la France pareillement Drieu a cherché toute sa vie l’impossible synthèse. La force et l’intelligence, l’aristocratie et le socialisme, l’autorité et la liberté, l’intérêt national et la paix du monde, il eût voulu les réunir en une gerbe solide, mais chaque parti ne lui offrait que quelques épis et c’est dans les rangs adverses que mûrissaient les autres. Un temps il crut que la fascisme allait lui offrir la solution cherchée, ce mariage si désirable de la tradition et de la nouveauté, du national et du social, de la patrie et de l’Europe. Dès 42 il avait là-dessus perdu ses illusions, et c’est par défi qu’il resta dans le camp décrié qu’en 40 il avait choisi. Par défi, et parce qu’il prévoyait qu’à l’échec hitlérien succéderait l’échec des démocraties, impuissantes à fonder une paix durable et un monde raisonnable.


Cette synthèse de ce que la gauche et la droite peuvent offrir de meilleur, cette union créatrice des forces vives de la nation, Drieu ne les cherche pas là où sans doute il eût pu les trouver. Ni le milieu royaliste de son enfance, ni l’Action Française des années 30 ne surent lui montrer cette voie - la voie royale où peuvent refleurir au soleil de l’avenir « ces valeurs d’autorité et d’aristocratie » auxquelles Drieu fut toujours fidèle. Peut-être la rencontre d’un jeune prince aurait-elle libéré Drieu de ses doutes et de ses angoisses. Il eût été séduit, n’en doutons pas. Séduit et conquis peut-être. Il eût alors compris comment et par qui dans notre monde moderne la grandeur restait possible.


L’exil ou le Royaume


Le double drame de Drieu fut de n’avoir atteint ni le royaume de ce monde - celui de l’ordre vrai et de la grandeur qui dure - ni, hélas, le royaume d’en haut. Sans doute sa politique est-elle de cette sorte profonde et rare « qui rejoint la poésie, la musique, et qui sait, peut-être, la haute religion ». Dira-t-on que cette politique justement lui tient lieu de religion, que Drieu lui aussi a transféré les valeurs du sacré sur le plan temporel ? Ce ne serait vrai qu’à demi. S’il avait pu refaire sa vie, il nous l’a confié, Drieu se serait voulu historien des religions. Tel texte de lui, cité par Pierre Andreu, montre qu’il avait senti mieux qu’un autre sans doute la force des sacrements catholiques. Tel autre texte nous le montrerait tout proche d’un Bloy ou d’un Bernanos. Enfin il a parlé en une langue admirable du Christ de Vézelay, « le grand Dieu viril et blanc » de notre Moyen-Age.

Qui ne voit pourtant que pour honorer le Christ de pareils adjectifs sont de trop ? Ce Christ trop qualifié et trop défini ressemblait surtout aux rêves et aux passions de Drieu. Il eût fallu s’oublier soi-même et connaître la grâce de la vraie foi pour s’abandonner au seul Jésus qui soit, celui de l’Evangile, celui qui souffre la Passion, qui meurt sur la croix, et qui renaît le Troisième Jour. Mais du royaume de Jésus, Drieu dans sa vie et dans sa mort restera exilé.


Il avait écrit dans Drôle de voyage : « Vienne la fin des désirs, alors commencera le grand désir. » Mais cet homme qui célébra mieux que personne la gloire des désirs et leur assouvissement et leur renaissance ne devait pas survivre à leur fin. Pour lui, ce grand désir, le désir de Dieu ne commença pas.



Dans la lignée de Bonald, René Béhaine...


Ce roman de René Béhaine, La Moisson des Morts (1), s’adresse à cette sorte de lecteurs que n’effraient point six cent et quelques pages d’un texte compact, plus riche en analyses qu’en dialogues, en réflexions qu’en coups de théâtre. Oui, pour se nourrir de cette prose abondante, il faut d’abord un appétit robuste et je dirais d’elle volontiers ce que Thibaudet disait des livres de Bonald : « une lecture rude, du pain d’Auvergne savoureux et sain ». Sur ce pain-là, René Béhaine n’a point gaspillé le beurre ni la confiture, et pour accompagner ces tartines nous n’avons d’autre vin que notre bon courage.


J’ai nommé Bonald, mais il faudra le nommer bien des fois en lisant ces pages. Le sujet seul de ce récit évoque l’un des thèmes majeurs du gentilhomme philosophe. Michel et Catherine, les deux héros de l’Histoire d’une Société (dont ce livre est le tome quatorzième) reviennent après l’autre guerre au pays natal de Michel, dans cette province dévastée qui commence à revivre et où ils prennent possession d’une propriété qui tient de la ferme et du château, mais qui exige de multiples et coûteuses réparations. Avec Claude, leur petit garçon, Michel et Catherine vont habiter là, partagés entre les soins difficiles et décevants qu’exige la propriété et l’observation d’un monde qui offre déjà aux yeux avertis bien des symptômes de faiblesse et de décadence. Au thème de la maison à rebâtir s’ajoute celui de la nation à restaurer. Dévoué corps et âme à cette double tâche, Michel répudie avec une belle violence la démocratie diviseuse et s’affirme en toute occasion royaliste. Militant de l’Action Française, son royalisme doit pourtant peu à Maurras qu’il n’aime guère et, semble-t-il, connaît mal. Son royalisme est à la fois d’avant et d’après l’A.F. Il s’inscrit justement dans la tradition bonaldienne du propriétaire terrien telle qu’elle se maintient longtemps dans le monde légitimiste et renaît au début de ce siècle dans les oeuvres d’un Bazin, d’un Bordeaux, d’un Pesquidoux. S’insurgeant contre le culte de l’Etat et contre ce qu’il croit voir de « jacobinisme » chez Maurras, Michel professe une conception personnaliste et chrétienne de la monarchie qui, elle, l’apparenterait à un Bernanos ou à un Thibon. Ces sentiments-là s’allient à un antisémitisme assez vif, dont la tranquille expression en cette année 1957 traduit un beau mépris des contingences. Mais surtout Michel est un fervent de Léon Daudet dont le violent courage et l’enthousiasme, la prose roborative lui apportent dans sa grise province un réconfort quotidien. Tel quel, ce lettré campagnard, ce mainteneur des traditions, ce citoyen qui rêve de reconstruire son pays sur les bases de la famille, de la commune, de la corporation, appartient d’abord et surtout à la lignée de M. de Bonald, et Bourget l’eût applaudi.


Ce que Bonald et Bourget eussent moins goûté chez Michel, c’est son attitude religieuse, son aversion pour les dogmes catholiques, sa recherche orgueilleuse et puérile d’une vérité transcendante hors de toute foi et de toute discipline. Il y a dans ce roman quelques scènes d’un spiritisme auquel on regrette que Michel et Catherine attachent tant d’intérêt et de confiance. Les messages du verre frappeur sont d’un baroque oscillant entre le malaise et la farce. Robert Poulet qui, à juste titre, donne une grande importance à l’œuvre de Béhaine, écrit de lui qu’il est un réaliste passionné parent de Vallès et d’Elémir Bourges. Son goût des choses de l’âme, son spiritualisme non chrétien l’apparenteraient ainsi à Maeterlinck, celui du Grand Secret et de Devant Dieu. Pour les choses d’ici-bas, Béhaine montre un pessimisme assez noir, que justifie sans doute en ces années 20 le proche avenir du régime et du pays. Mais il semble bien que, par-delà la catastrophe, ce pessimisme soit une attitude permanente de l’écrivain face au monde moderne. Ne préjugeons pas de ce que nous apporteront les tomes suivants de cette Histoire. Mais je crains que son auteur ne voue cette société, et nous avec, aux pires échéances. A moins qu’en route il ne rencontre l’Espérance. Et peut-être la Foi...


On le voit, ce long roman invite moins au récit d’une intrigue qu’à des réflexions diverses sur le sort des cités et des âmes. Car Béhaine est un constructeur solitaire et méditatif, et son art, d’une architecture puissante, est aussi peu sensuel, aussi peu coloré que possible. Cette absence de couleurs fait que la réalité nous paraît souvent, dans ces pages, lointaine et irréelle. Impression que Léon Daudet traduisait de la sorte : « On dirait que Béhaine, disait-il, a vécu dans une première vie, dont il se souvient dans une seconde existence, ayant éliminé le secondaire et l’accessoire, uniquement attentif au principal, aux essences, aux poisons, aux baumes. » Voilà d’ailleurs qui expliquerait fort bien le titre du roman : La Moisson des Morts !... Sans rejeter ce sens ésotérique, on lui préférera la signification morale et politique que lui a donnée son auteur. C’est par de pareilles images que déjà l’époque de Barrès et de Bourget rajeunissait les vieilles vérités de M. de Bonald.


(1) Editions du Milieu du Monde (1957).




En Valéry Larbaud, ami de Malherbe, les couleurs du monde

n’ont pas brouillé la lumière latine



J’ai lu l’autre jour chez un critique à la page qu’on avait eu grand tort de préférer Henri Troyat à Valéry Larbaud pour le Prix de Monaco. Pourquoi donc comparer deux hommes aussi dissemblables ? Et pourquoi opposer deux talents qu’on peut goûter tout à tour avec un égal plaisir ? Pour avoir choisi ce jeune maître du roman qu’est l’auteur de L’Araigne, le jury monégasque mérite toutes nos louanges. Donnons-les lui. Après quoi nous serons très à l’aise pour approuver le jury parisien qui vient d’attribuer à Valéry Larbaud le Grand Pris National des Lettres. Il arrive qu’une compagnie de bons écrivains en couronne un mauvais. C’est le cas inverse que l’on constate ici. Soyons certains que ni Emile Henriot ni Pierre Brisson n’irait tirer de sa mansarde un poète mal-pensant pour lui faire un renom et des rentes. Leur littérature ressemble à leur politique : elle est docile aux puissances de l’heure. Et s’ils applaudissent parfois l’avant-garde, c’est que l’avant-garde est au pinacle. Bref, ces beaux messieurs ne sont pas gens à lutter contre le courant ni à devancer leur siècle. Et voilà pourquoi le choix qu’ils ont fait de Valéry Larbaud est le plus heureux des signes : il signifie que la gloire de ce noble écrivain n’est plus une incertitude qu’on laisse à la postérité le soin de résoudre. Dès à présent, elle est un fait acquis, même pour les valets de plume et les marchands de papier. Qu’importe si Paris a quelque retard sur Buenos-Aires ou Rotterdam ! On peut supposer que M. Duhamel, qui s’est fait de par le monde le commis-voyageur de notre culture, aura constaté le prestige dont jouit Valéry Larbaud au-delà de nos frontières et qu’il aura fait part de cette découverte à ses collègues du jury. Il arrive qu’ainsi le diable porte pierre et qu’un M. Duhamel serve pour de bon notre littérature.


*


Aux premières années de ce siècle, rompant avec la coutume et tout émerveillé, le jeune Français soudain découvre la géographie. Jusqu’alors, ni le voyage d’Athènes, ni les rêveries dans Venise, ni la découverte des secrets de Tolède n’étaient pour l’âme un dépaysement : c’était un pèlerinage aux sources, un retour à la tradition, un hommage à l’histoire. Le nouveau siècle bouscule ces rites et L’homme pressé, de Paul Morand, n’a plus pour modèles Montaigne ni Stendhal. Le modernisme s’écartant des chemins consacrés, recommence à sa façon l’aventure de Voltaire découvrant l’Angleterre et la Prusse, de Diderot courant à Petersbourg, ou de ces émigrés qui errent à travers l’Europe, apprenant à la fois la nostalgie du pays natal et la séduisante bigarrure du monde. Oui, les écrivains-voyageurs de notre siècle sont aussi « cosmopolites » que ceux du dix-huitième siècle. Mais ils le sont d’une autre façon, se mêlant moins de raisonner que de jouir, plus curieux des visages que des lois et moins attentifs aux idées qu’aux saveurs. Gide leur a révélé combien de « nourritures » l’univers peut offrir aux mille désirs de l’homme. Mais celles qu’il a choisi de goûter ne satisfont pas leurs rudes appétits. Pour ces conquérants ivres de bruits et de couleurs et qui vont annexer au domaine français d’étranges archipels, le cynisme caressant de Ménalque est une trop mièvre aventure. Ils veulent qu’au choc de la vitesse jaillissent tous les éclats du monde comme les fusées d’une fête. Ce crépitement multicolore, il fulgure en bien des poèmes de Jacob et d’Apollinaire, il fait toute l’œuvre de Cendrars et tout le style de Morand. Jeune et joyeuse barbarie, elle prélude peut-être à quelque nouvel ordre, s’il se trouve un poète pour enclore tant de sauvages richesses dans les rigoureux contours du Beau.

La promesse de cet ordre et son ébauche savante, je m’assure qu’on la peut trouver dans l’œuvre de Valéry Larbaud. Elevé « dans un vieux collège plus cosmopolite qu’une exposition universelle », il fut plus que tout autre sensible aux ivresses du modernisme :


J’ai senti pour la première fois toute la douceur de vivre

Dans une cabine du Nord-Express, entre Wirballen et Pskow.


Ainsi Barnabooth en ses « Borborygmes » est-il très proche de Cendrars et de Mac-Orlan :


Un matin à Rotterdam, sur le quai des Boompjes,

(C’était le 18 septembre 1900, vers huit heures),

J’observais deux jeunes filles qui se rendaient à leurs ateliers ;

Et en face d’un des grands ponts de fer, elles se dirent au revoir


Dans ces cadences heurtées ou familières, surgit l’étrange poésie des villes et des ports :


Je chante l’Europe, ses chemins de fer et ses théâtres

Et ses constellations de cités.


Et cependant, poursuit-il :


… et cependant

J’apporte dans mes vers les dépouilles d’un nouveau monde,

Des boucliers de peaux peints de couleurs violentes,


Des filles rouges, des canotes de bois parfumé…

Et tout ce qui suivait Colomb dans Barcelone.

………………………………………………..

La muse qui m’inspire est une dame créole…


A moins qu’elle ne soit une fille de Stockholm :



Fillettes qui vendez les journaux court-vêtues

En bleu clair avec des cols marins blancs,

Il y a quelques années je fus amoureux de vous toutes

Comme j’ai été amoureux des bouquetières romaines,

Des jeunes filles de l’île de Marken qu’on va voir à Amsterdam,

Des paysannes de Corfou, et même aussi

D’une fausse bohémienne joueuse d’orgue de Barbarie à Londres.


Mais voici qu’aux modernes images de l’Europe et du Nouveau Monde, va se mêler, léger et galant, le souvenir d’unn passé de légende, tel que l’eut chanté peut-être Gérard de Nerval ou Verlaine :


Il y a la Tamise, que Madame d’Aulnoy

Trouvait « un des plus beaux cours d’eau du monde »,

Ses personnages historiques y naviguaient, l’été,

Au soir tombant, froissant le reflet blanc

Des premières étoiles ;

Et les berges tendues de soie, chargées de princes

Et de dames couchées sur les carreaux brodés,

Et Buckingham et les menines de la Reine,

S’avançaient doucement, comme un rêve, sur l’eau

Ou comme notre cœur se bercerait longtemps

Aux beaux rythmes des vers royaux d’Albert Samain.


Mais par-delà ces fantaisies qui raniment dans le style du XIXe siècle de lointaines Fêtes Galantes, c’est vers un plus haut passé que tend le goût naturel du poète. Quelque plaisir qu’il prenne à la bigarrure des pays et des styles, les couleurs du monde n’ont pas brouillé pour lui la lumière latine. Flânant dans un paysage de Poussin, La Fontaine, qui sourit, lui adresse un signe d’amitié et les poètes oubliés du beau temps de Louis XIII accourent pour lui faire fête. Ceux de Rome et d’Athènes renaissent à l’improviste pour que le charme antique se mêle au ton moderne :


Cueille ce triste jour d’hiver sur la mer grise

Mon amie, ô ma bonne amie, ma camarade !

Je crois qu’il est pareil au jour

Où Horace composa l’ode à Leuconoé.


Mais , le croiriez-vous, c’est le plus strict et le plus sévère de nos rigoureux classiques, c’est l’incomparable Malherbe qui fait les plus chères délices de son Barnabooth. En cet avril qu’il passe à Florence, il confie à son journal « l’enthousiasme malherbien » qui emplit ses journées et ses nuits : « Les strophes des grandes odes vont si bien avec les paysages de la Toscane , de la même famille, d’ailleurs, que les paysages de la Provence où Malherbe vécut longtemps. Et l’auteur me plait tant (…) Le brave homme ! Le bon ouvrier, élevant son Louvre de strophes au bord de la Seine ; le grand décorateur de la France ! Je ne prononce jamais son nom sans me sentir pénétré de respect… » Et la page du journal, terminée à l’aube, se clôt sur ces mots : « Encore une fois, j’ai triomphé de l’ombre, j’ai traversé le souterrain de la nuit et déjà (voici que je parle en Malherbe) :


Et déjà devant moi les campagnes se peignent

Du safran que le jour apporte de la mer. »


Mais voici qu’au terme de cet article, j’ai longuement cité les vers de A.-O . Barnabooth sans vous toucher un mot de ses aventures, sans vous parler non plus d’Allen ni de Fermina Marquez : ce sera pour une autre fois… Je voudrais pourtant dire que les expériences du jeune milliardaire péruvien et de son ami Français révèlent à qui les lit bien ce qu’on n’a pas toujours vu en Larbaud : une gentillesse qui n’est pas européenne, mais française, une vue du monde qui n’est pas tant « moderniste » que traditionnelle. Dieu me garde - et le rire de Larbaud - de faire de son roman ce qu’on nomme « une œuvre engagée ». N’empêche que la double conclusion qu’il lui donne est la moins gidienne du monde, et s’il est un nom qu’il faille ici prononcer, c’est sans doute celui de Barrès.



Valéry Larbaud ce matin…



Que sont aujourd’hui le renom et le prestige de Valéry Larbaud ? On ne doute pas de la lointaine postérité. Mais le public actuel ? Connaît-il maintenant l’auteur de Barnabooth ? Et l‘aime-t-il ? La jeunesse - de nos jours on reste jeune longtemps - raffole d’ordinaire des maîtres d’école, de ceux qui peuvent bien dire :  « Maintenant, jette mon livre », certains que leur livre on le sait par cœur. Or, Larbaud ne monte pas en chaire. Larbaud n’offre point de bible. Et s’il arrive qu’on sache par cœur des pages de ses livres, ce ne sont point des préceptes, des maximes ni la huitième preuve de l’inexistence de Dieu, ce sont des vers, et on les sait sans les avoir appris, des vers qui n’enseignent rien d’autre que les couleurs du monde, la fête perpétuelle des villes, et l’amour léger des jolies filles qui parent de leur grâce bigarrée Lisbonne, Amsterdam ou Whitechapel.

Cet écrivain de plaisance et de luxe, ce riche heureux de l’être, cet oisif aux loisirs féconds, on craint que notre époque férue de « social » et pétrie d’angoisses ne le toise d’un œil soupçonneux. Voilà pourtant qui nous rassure à demi : l’hommage que rend à Larbaud la Nouvelle Revue Française (1), hommage inégal que la ferveur n’enflamme pas toujours, mais hommage où s’expriment en des styles fort divers les vingt raisons que tous les âges ont d’admirer cette œuvre dont la beauté sourit, de remercier cet écrivain dont la richesse nous fait riches et nous comble.


*


Saint John Perse noblement ouvre la procession des porteurs de couronnes. Qu’il y a loin, dit-il, entre la vie de Larbaud et sa légende ! Cet amateur prétendu fut un dévot de l’honneur littéraire. Il n’est pas jusqu’au mot de rhétorique dont il ne fût prêt à relever le prestige : « Le dépouillement lui-même, observait-il, n’est-il pas un fait de rhétorique ? Et lui, si sensible à l’apparente simplicité en art et chez qui l’invisibilité de la langue semblait naturelle, il a rêvé, peu avant sa première mort, d’un essai à écrire sur « l’Art et la Technique. » Pourtant rien de livresque dans son œuvre : « Il a chevauché sa culture, il n’en fut point caparaçonné. Au demeurant fils de ses œuvres et ne procédant ès-littérature que de lui-même. »

Saint John Perse célèbre Larbaud l’Européen et retrouve la plume d’Alexis Léger pour faire un sort à cette phrase du Journal : « Tout ce qui est « national » est sot, archaïque, bassement patriotique ». Maxime que le Quai d’Orsay eut le tort de prendre à la lettre et d’observer, hélas ! scrupuleusement. Larbaud pourtant doutait fort que l’Internationale fût le genre humain. L’humanité, pour lui, c’est Montaigne, c’est Goethe et une étroite élite de gens d’esprit : paucis humanum genus. Valéry Larbaud citoyen du monde ? Peut-être. Mais du grand monde, à coup sûr. Et puis, par sa langue, par son art, par ses maîtres, la France était chère à ce voyageur ami des nations :


Mais sans cesse occupé des grands noms de ma race…


Ce vers de Bajazet qu’il mettait en exergue à son Domaine français ressemble point mal à un discret aveu. Bien plus : ce cosmopolite avait le culte de la petite patrie et Constantin-Weyer qui connut l’homme intime nous le montre fervent de son Bourbonnais natal : « Il me disait parfois regretter que cette belle province ne fût autonome avec comme duc, le comte de Bourbon-Busset. Vue plaisante de l’esprit !… Il aimait Lingendes non seulement parce que c’était un poète, mais parce que ce poète était une gloire moulinoise. »


*


Autre hommage qui retient l’attention : celui de Claude Roy. Comment concilier l’admiration de Larbaud et le marxisme militant ? Roy nous assure en riant que rien n’est plus facile. Larbaud n’a pas mangé de vache enragée, n’a pas fait quatorze métiers, dont celui de plongeur, mais « il a mérité d’être pauvre comme son ami Charles-Louis Philippe a mérité d’être riche. » Car, ajoute Roy, « l’important, ce n’est pas de naître prince, c’est de le devenir… » On parierait que ces lignes visent l’ouvriérisme des Wurmser et autres staliniens. Non, leur répond Roy, il n’y a pas de « péché originel » : un bourgeois, un intellectuel peuvent aussi bien qu’un prolétaire servir la Révolution. Mon Dieu ! Dans le cas de Claude Roy, c’est possible. Mais on n’applique pas sans ridicule cette formule au père de Barnabooth.

Claude Roy distingue encore le faux luxe (celui des mondains) et le vrai luxe, celui des écrivains comme Larbaud. Il reconnaît toutefois que l’un et l’autre sont « inextricablement emmêlés » et que cet emmêlement donne une apparence de plausibilité « au raisonnement, en vérité tout à fait imbécile, des défenseurs du privilège, quand ils expliquent par exemple qu’il faut dans une société qu’il y ait des gens très riches, très oisifs et un peu bêtes, parce que leur désoeuvrement donne naissance aux œuvres, que leurs fêtes font vivre les artisans de luxe et les artistes professionnels, etc… » Tout en donnant à ce raisonnement la forme la plus sommaire, Claude Roy n’en démontre nullement l’imbécillité. Il ne prouve pas davantage que Larbaud l’eût réfuté. Car enfin, Larbaud écrivait avec toute la douceur possible que « la Cour n’avait pas tout à fait tort de ne pas rechercher la Sorbonne » et encore « que dans les milieux littéraires le pourcentage des gens vraiment bien élevés est beaucoup plus limité que dans les milieux mondains qu’ils méprisent ». Ailleurs n’a-t-il pas fait l’éloge des rois-mécènes, celui de François Ier et de ses semblables ? L’image s’impose d’un Valéry Larbaud, homme des cours et familiers des princes.

Mais elle ne s’impose pas à Claude Roy qui croit terminer en beauté son article en logeant l’auteur d’Enfantines chez Sigmund Freud. Car tous deux ont découvert, dit-il, « que l’âge des joues roses n’est pas un temps rose ». En outre, ils étaient « tous deux très bons, et très intelligents. » Soit, mais invoquer Marx et Freud pour saluer Larbaud, comment un critique plus roublard que sot peut-il commettre cette sottise !


*

Ce que fut le voyageur et de quel amour il aima l’Amérique, l’Espagne, Florence, Rome, des articles remarquables nous l’apprennent, entre lesquels les pages où Paul Morand nous dépeint Larbaud dans Lisbonne, flânant heureusement sur cette Torreiro de Paco qu’il appelait « la plus belle place d’Europe ». « De la capitale portugaise, dit encore Morand, Larbaud aimait tout : le Musée des Carrosses et le sirop de capillaire, l’eau-de-vie de cerises et Gonçalvès, le plus grand des primitifs , et surtout le Christ voilé, ce chef-d’oeuvre de la peinture du XVe siècle. »

Il me semble pourtant que c’est André Pieyre de Mandiargues qui a le mieux et le plus justement parlé du vrai personnage que fut Larbaud, témoin passionné de toutes les beautés du monde. Lui seul a mis l’accent sur la double ferveur qui le portait vers les bibliothèques et vers les villes, vers les livres et vers les passantes : « Voyez-le donc en Angleterre dans les rues de Londres, parcourant d’étranges banlieues noires où sa démarche m’a rappelé maintes fois celle de Thomas de Quincey quand il cherche la pauvre petite Ann. » Et, notant le brûlant éclat du Miroir du café Marchesi dans Aux Couleurs de Rome, Pieyre de Mandiargues ajoute que ces pages sensuelles éclairent « un thème que l’on voit revenir très souvent dans l’œuvre de Larbaud, celui des prénoms féminins, par où l’on rejoint le « catalogue », et à travers lui la bibliothèque, les livres, leurs titres marqués au fer dans la peau des reliures. »

Amour des villes, amour des passantes, c’est un même sentiment, mais riche de métamorphoses et chatoyant comme un arc-en-ciel, tel qu’en ces poèmes où, dit-il, « La muse qui m’inspire est une dame créole ». A moins qu’elle ne soit une fille de Stockholm :


Fillettes qui vendez les journaux court-vêtues

En bleu clair avec des cols marins blancs,

Il y a quelques années je fus amoureux de vous toutes

Comme j’ai été amoureux des bouquetières romaines,

Des jeunes filles de l’île de Marken qu’on va voir à Amsterdam,

Des paysannes de Corfou, et même aussi

D’une fausse bohémienne joueuse d’orgue de Barbarie à Londres.


Dandy si l’on veut, voyageur c’est peu dire, car on ne sent pas chez lui l’appel des départs, bien plutôt, écrit Pieyre de Mandiargues, un homme de partout, et par là un homme de nulle part. Mais le vrai personnage, insiste-t-il, c’est dans le Miroir du Café Marchesi qu’il nous apparaît, c’est l’ami de la petite Gwenny et de toutes les jeunes passantes qu’il a suivies dans les rues des ports et des villes.


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René Lalou rappelle de quels riches domaines Valéry Larbaud nous fit don, révélant tour à tour au public français Butler, James Joyce, Faulkner, bien d’autres. Il estimait à sa valeur très haute le travail des traducteurs et, voulant donner à ceux-là leurs lettres de noblesse, les plaçait sous l’invocation de Saint Jérôme, père de la Bible latine. Mais c’est encore d’une autre façon que Larbaud fut, selon le titre de Lalou, « introducteur et intermédiaire ».

Roger Nimier dont on lit ici quelques pages aigres sur le style de Larbaud, rappelait il y a quelques mois dans ce journal (2), l’amitié de celui-ci pour Scève et quelle ressemblance secrète unit la Délie du poète lyonnais et les inconnues qui passent dans Jaune, Bleu, Blanc. Oui, Larbaud se fit l’introducteur en notre siècle de quelques beaux poètes méconnus, de Maurice Scève à Jean de Lingendes. Il sut parler avec une ferveur toute neuve des maîtres du temps de Louis XIII, et d’abord de Malherbe. « Malherbe, ce bon ouvrier élevant son Louvre de strophes au bord de la Seine. » Constantin-Weyer nous confie que Larbaud se plaisait souvent à citer ces vers de La Fontaine :


Malherbe avec Racan, parmi les chœurs des anges,

Là-haut de l’Eternel célèbrant les louanges,

Ont emporté leur lyre, et j’espère qu’un jour

Je pourrai les entendre au céleste séjour.


Oui, les accents modernistes de Valéry Larbaud donnent à nos vieux poètes une réplique qui n’est pas indigne d’eux, ni du Dieu qu’ensemble ils célèbrent, car il y a chez cet hédoniste goût catholique et foi romaine. Par-delà les âges et les modes, la lyre de Larbaud est parente de celle dont jouèrent les poètes chrétiens du vieux temps, de ces grands siècles passés qu’il aimait presque à l’égal des villes inconnues et des nations lointaines.


(1) Hommage à Valéry Larbaud, 1881-1956 (Nouvelle Revue Française du 1er septembre 1956)


(2) Cf. Nation Française du 13 février 1957.



Un roman de Pierre Ordioni : « Quand la diane sonnera »

ou l’Eloge du Prince



L’heure qui tourne ramène moins le souvenir de la Libération que celui de la drôle de guerre où la Troisième République nous engagea si follement. Aujourd’hui comme alors les vertus du pays sont trahies par les vices du régime et l’héroïsme d’un Castries est d’avance condamné par la pleutrerie d’un Pleven et par tout ce que cette pleutrerie permet : impréparation militaire, impasses diplomatiques, trafic des piastres, sabotages communistes. Mais comment remédier à ces maux ? Il faudrait traduire en Haute-Cour la moitié des équipes issues de la Résistance et raccourcir plus d’un grand personnage sans oublier le plus « haut » d’entre eux. D’autres traits rapprochent encore Quarante et Cinquante-Quatre. Je citerai le plus symbolique : maintenant comme hier on voit se pavaner au pouvoir l’arriviste le plus néfaste et le plus outrecuidant de la droite républicaine, j’ai nommé Reynaud-la-Défaite. Car la Démocratie c’est cela : Decoux destitué et d’Argenlieu au pinacle, Pétain en prison et Reynaud au ministère…

C’est au souvenir de Quarante que nous ramène justement le livre riche et profond que Pierre Ordioni a intitulé Quand la diane sonnera (1) . Qu’on ne croie pas, d’après ce qui précède, qu’il s’agisse d’une œuvre polémique : sans cacher la colère ni taire le mépris que certaines scènes et certains hommes lui inspirent, l’auteur use rarement de l’invective, et le ton habituel de ces pages est celui de la sérénité, même quand s’y mêle le regret des biens perdus comme en ces vers que depuis Guillaume tout soldat peut chanter :


Pendant que nous n’y sommes pas

Que de filles deviennent belles…


C’est dire qu’on ne trouve pas non plus dans ce livre rien qui ressemble à la délectation morose où se complurent au sujet de la défaite tant d’écrivains que leur passé de petits-maîtres ne semblait point préparer à l’imitation du Zola de « La Débâcle ».


*


Ces réflexions d’un soldat s’échelonnent au long de trente-trois étapes qui le mènent du 1er septembre 39 au 6 septembre 40, date de son évasion, et sont suivies d’un trente-quatrième qui a lieu cinq ans plus tard, le 4 mai 1945 devant La Rochelle. Réflexions, disais-je, et non point description ni récit. Car si les « choses vues » ne manquent pas, elles sont le point de départ d’une méditation très prompte à rejoindre à travers les accidents concrets de l’histoire ce qu’il y a d’essentiel dans la vie nationale, ce qu’il y a d’universel dans le destin de l’homme. Aussi ce recueil pourrait-il être le bréviaire d’une nouvelle chevalerie, nationale et chrétienne et puissamment aider à prendre conscience d’eux-mêmes et de leurs devoirs les futurs chefs d’une France renaissante. On devine donc que la philosophie de ces pages est totalement inaccessible à toute cette faune de « Petits Parisiens » râleurs et bornés qui se croient les gens les plus spirituels de la terre parce qu’ils lisent chaque matin Franc-Tireur et chaque mercredi Le Canard Enchaîné. Rien n’est plus opposé à ce rationalisme rigolard que la pensée de Pierre Ordioni. Et pourtant quelle fraternité avec les compagnons les plus simples, les plus frustes ! Comme il parle bien de Ropiteau, de Baudoin, de Coiral qui tombèrent au Bois du Prêtre Noyé. Cinq ans plus tard il écrira d’eux : « Leur chair, aujourd’hui défaite, est devenue Lorraine. »

Tenterai-je le portrait de Pierre Ordioni tel qu’il finit par se dessiner à travers tant de pages ? J’y réussirai mieux peut-être en recopiant celui de son meilleur ami, celui qui inconnu la veille, devient son compagnon de défaite, de captivité, d’évasion, et qui sera pour lui, comme Montherlant disait, ce Frère du Choix plus fort que le Sang.

« Christian d’E. a vingt ans et en paraît seize. Il est officier d’active. Il est catholique, royaliste et paysan. Petit et blond, il aime l’affût, les filles et le tabac ; le coup de main fait par surprise et les histoires du marquis de Fourdras. Pour lui tout est chasse et tout se passe dans la nature. Avec des hommes et des bêtes. Sous son commandement, les hommes de son groupe franc étaient tantôt des gardes de Saint-Hubert, tantôt des rabatteurs, tantôt des braconniers. C’est un Vendéen qui magnifie toutes les vertus de cette chouannerie où comptaient ses ancêtres.

Après quelques heures de vie commune et intense, il adorait Ropiteau, navigateur solitaire des mers du Sud, guerrier et natif de Meursault. Il adorait Coiral, laïc, Bourguignon bon vivant et tendre. Il adorait ses hommes, gars des faubourgs mêlés à des culs-terreux tenaces. Il a pillé trois choses : un bilboquet, une trompe de chasse et assez de morceaux disparates pour réparer plus tard une légendaire culotte de peau qu’il tient sérieusement pour l’insigne de sa naissance et de son commandement. En passant son bachot, il a cité la Sologne parmi les affluents de la Loire, et au cantonnement, il couche avec la fille du fermier, tout de suite et tout naturellement. Dans tout enfin, il s’est couvert de gloire. Tout de suite et tout naturellement. »

Aujourd’hui, ce sont les frères cadets de Ropiteau, de Coiral et de Christian d’E. qui tombent en Indochine. Une même élite assassinée par un même régime.

Le second texte que je veux citer à nos lecteurs (entre vingt autres d’une richesse et d’une densité admirables) c’est celui-ci qui, détaché de son contexte historique garde toute sa force et toute sa vertu et mériterait d’être appris par tous les jeunes Français qui ont le souci de la France. On pourrait l’intituler : « Eloge du Prince ».

« Le Prince est la manifestation, le gardien et le véritable sens de cette civilisation. Gouverner, c’est vivre. Toute vie est gouvernement de soi ou des autres et c’est malgré les exigences sociales permettre à chaque homme d’atteindre sa plénitude, de se créer. C’est donc assurer aux autres ce que les souverains appellent le bonheur des peuples, qui est la sécurité, le confort , les plaisirs, et si possible, la joie.

Dz cette civilisation le Prince est encore le Héros. Comme le héros il n’est point homme d’aventure. L’un comme l’autre ne peuvent trouver de sens à leur vie que par les autres, et qu’en les autres dont tout l’avenir est dans le présent.

De ce prince, héros de l’humanisme, rien n’est plus loin que le Dictateur, car si le premier a le sens de l’homme et la compréhension de la communauté, le Dictateur, lui, n’a que l’instinct de la collectivité, qui joue un rôle sur la passivité des masses. Son royaume est émotionnel. Il appartient à l’aventure.

Face à cet aventurier devrait aujourd’hui se dresser un tel Prince. Non point un symbole comme il existe en Angleterre, mais un homme. Car il ne s’agit plus maintenant de données abstraites, mais de sol, de chair et de sang, de passion et d’espoir, de vie et de mort. Devrait se dresser celui qui dans la Paix commande au Procureur et au bourreau parce que le Juge qui rend des arrêts ne tient pas son pouvoir de lui ; celui qui est essentiellement l’Exécutif parce qu’il peut absoudre ; qui peut exiger d’un homme qu’il fasse la guerre, qu’il meure ou qu’il tue, parce qu’ayant ouvert le conflit il peut le clore. Non point parce qu’il agit au nom de la raison d’Etat mais selon ses raisons.

Un homme et non un surhomme. Mais un homme dans sa plénitude, comme l’Evêque est la plénitude du sacerdoce, qui n’est pourtant qu’un prêtre. »

Cette forte page nous remet en mémoire le petit livre, ancien déjà, où Pierre Ordioni s’attachait à prouver la vocation monarchique de la France (2). Toute une gerbe de belles raisons qui ne venaient point toutes de Maurras, mais aussi tout un bouquet d’anecdotes, de proverbes étaient offertes en hommage à la Vérité royale. Vérité qu’on méconnaît en Cinquante-Quatre comme on l’a méconnue en Trente-Neuf. Vérité qu’un livre comme celui-ci, sans le chercher expressément, peut nous aider, nous et bien d’autres, à retrouver dans sa plénitude.

Aspects de la France, 4n juin 1954



(1) Pierre Ordioni : Quand la diane sonnera (La Table Ronde, 1954).


(2) Pierre Ordioni : Vocation monarchique de la France (Grasset, 1938).












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