en marge du Cahier de l'Herne consacré à Charles Maurras1


Charles Maurras et René Benjamin


Charles Maurras, né en 1868 – deux ans avant Sedan – et René Benjamin, né en 1885 – « an quinzième de la "République des Vaincus"2 » sont de deux générations différentes. Malgré cela, on remarquera que, du début des années 20 jusqu’à la mort du second en 1948, ils ont suivi des itinéraires intellectuel et politique parallèles et constamment combattu côte à côte.

René Benjamin n'était pas royaliste. Il le déclare sans ambages dans Le royalisme provençal dans les prés du marquis de Barbentane3 « Malgré les poussées d’active ironie ou de mépris illimité que m’inspire le régime piteux que nous subissons, comme je suis un homme de Paris, de famille et de tradition républicaines, je me crois de sang-froid, sans les frissons d’un partisan, devant des méridionaux royalistes, qui de père en fils, ont conservé le sens et le culte de la monarchie. J’ai été saisi de la tenue naturelle de ces gens : ils sont un parti d’ordre et n’ont nullement besoin de le dire : ils le montrent. » Bien plus, il ne croit pas à la possibilité d'une restauration monarchique ; ses visites au Manoir d'Anjou, où il vit le Duc de Guise, puis le jeune Comte de Paris, lors de ses tournées de conférences à Bruxelles, n'ont fait que l'ancrer dans ce sentiment.

Cependant, dès le début des années 20, il est dans les meilleurs termes avec Maurras et Léon Daudet. En 1921, la réédition de La Farce de la Sorbonne et la polémique bouffonne qui s'ensuivit rangent de son côté Barrès et Daudet. En 1924, la publication de Valentine ou la folie démocratique, lui vaudra trois articles dans l'Action française. Puis vint, en 1926, le coup de tonnerre d'Aliborons et Démagogues, immense satire des instituteurs syndiqués, qui mobilisa contre lui la puissante Confédération Générale du Travail ; par tous les moyens, celle-ci chercha à atteindre l'écrivain dans une de ses activités essentielles, la conférence, qui était pour lui un mode de contact privilégié avec ses lecteurs. On chercha donc à l'empêcher de parler. En décembre 1926, la ville de Loches fut mise en état de siège ; il en fut de même à Tours et à Blois, puis à Lyon où le préfet dut mobiliser seize cents hommes. Partout, ce furent les Camelots du Roi qui assurèrent sa protection ; à Saint-Etienne, où il devait parler d'Alphonse Daudet, un Camelot fut tué. « Qu'on ne me demande plus maintenant, comme un imbécile le faisait à Blois dimanche, pourquoi j'aime l'Action française ! Parce que je n'ai qu'eux, avec les gendarmes, contre les communistes5 ! » René Benjamin remercia alors publiquement Maurras :


« Mon cher Maître, je ne fais plus un pas depuis trois mois, sans me heurter à cette fétide création des hommes qu’on appelle la Démagogie.

Je n’arrive plus dans une ville de France sans que la canaille ameutée siffle et beugle.

Avoir tant de voyous contre soi, quel honneur ! direz-vous. L’ai-je mérité, pas même. Les meneurs de ces bandes sont des chétifs, quelques instituteurs syndiqués, si faibles qu’il leur faut chercher des chiens pour aboyer. Ils se croient meneurs ; ils sont menés. Les chiens en aboyant les terrifient ; ils n’en sont plus maîtres ; et les chiens tuent. C’est une scène de révolution que nous venons de vivre à Saint-Étienne.

Il s’est déroulé dans cette ville, où l’on trouve un auditoire plaisant, lorsque on y parle de poésie, des scènes barbares. Ayant encore dans l’oreille les hurlements des bêtes, je tiens, mon cher Maître, à dire aujourd’hui ma gratitude à votre haut génie.

Car si je suis vivant, si je n’ai pas moi-même des balles dans le ventre comme ce malheureux Stéphanois, qui eut le tort d’aimer entendre parler d’Alphonse Daudet, c’est grâce à la fière jeunesse que vous avez formée.

Vous vous doutez, n’est-ce pas, quelle ardeur éprouve un écrivain, qui se croit honnête homme, épris des beautés spirituelles de la France, à vous écrire ces lignes, en une heure où l’on amasse sur vous tant de nuées obscures.

Depuis trois mois, partout, je trouve pour me défendre vos jeunes gens d’Action Française, qui sont crânes, vifs, malicieux, qui ont la haute vertu du courage et de la gaieté, en face des braillards, toujours dans l’ombre, toujours haineux, toujours lugubres. Il n’y a qu’eux à l’heure actuelle – et ils sont les enfants de votre esprit –  pour préserver nos biens suprêmes, c’est-à-dire nos libertés de Français civilisés. Je les remercie du fond du cœur, en vous saluant avec admiration. »5


Dès lors, les rapports entre Charles Maurras et René Benjamin furent constants et amicaux. Sur tous les grands sujets, ils se retrouvent et se retrouveront de plus en plus. Lisons, par exemple, cette lettre du 30 décembre 1928, dans laquelle il se prononce sur la condamnation de l'Action française3 :


« Ce qui paraît n’est pas ce qui est, et je vous trouve généreuse, ma chère maman, à propos du duel Vatican-Action Française, de prendre les choses et les gens tels qu’ils se présentent. Le scepticisme s’impose beaucoup plus que l’obéissance. L’obéissance est indispensable aux enfants, et aux adultes quand ils sont esclaves. Mais il y a ceux qui par leurs fonctions ou leurs talents ont à diriger ou à conseiller une société. Ceux-là n’ont pas le droit d’être aveugles et d’obéir aveuglément. Le Pape ne se charge pas de tout en ce bas monde. Il reste à donner, en dehors de lui, quelques ordres ici et là. Cette autorité, si minime qu’elle soit, est incompatible avec l’aveuglement et la surdité volontaires, surtout vis à vis d’une autre autorité, qui si sacrée qu’elle soit, ne répond jamais, quand on lui demande une explication ou un secours.

Le Pape étant à Rome, vous me direz qu’il est un peu loin pour lui demander des directives. Mais alors faut-il les prendre auprès du Cardinal Dubois ? de l’abbé Trochu peut-être ? ou de leurs amis Briand et Herriot ? Il faut les prendre dans son expérience, timidement, dans sa conscience, modestement – dans ce qu’on peut avoir de culture enfin. Je ne suis pas moine, je suis un laïc, c’est à dire que je n’ai pas de règle, sinon la prudence qui s’impose.

Ce que je vous expose là n’est pas une attitude de révolté. Je n’ai même pas d’étonnement. Quand on vit depuis 43 ans dans l’enfer qu’est la société !… Mais j’ai un métier qui serait ridicule – oui, ridicule et réduit à 0, si j’étais soumis aveuglément. Ce dernier adverbe n’est tolérable que pour des gens ou dans le désespoir ou dans la retraite. Il est la folie même pour des hommes en activité, et qui doivent s’imposer aux autres par la parole, par l'écrit, par l'idée, etc… Des yeux grand ouverts ; ah ! oui ! – et ils ne seront jamais trop ouverts ! »


Et, sur le même sujet, en 1929, cette surprenante prophétie :


« Ma conviction, c’est que le schisme va aller en grandissant, sinon en se dramatisant. Car c’est un fait qu’ils sont calmes, et que leurs manifestations n’ont rien de scandaleux. Mais il est vraisemblable que le pape triomphera… A moins qu’il ne meure à temps. Et que son successeur ne prenne le contre-pied de tout. Alors on verra l’immense troupeau des prêtres-esclaves et des prêtraillons démocrates faire volte-face. O horreur !4 »


Au cours des années 30, il donne régulièrement des conférences aux Etudiants d'Action française, aux Dames royalistes, aux médecins d'A. F. ; ainsi, en juin 1934, parle-t-il devant douze cents médecins des hôpitaux, internes et externes –, rien que pour la région de Paris.

En 1932, entraîné par Pierre Varillon, René Benjamin était allé aux Martigues où il passa de longues heures avec Maurras et d’où il revint avec les éléments de ce Charles Maurras ce fils de la mer publié la même année. « Son hospitalité, c’est l’art même. Quand il reçoit dans sa maison de Martigues ensoleillée, près des eaux bleues de l’Étang de Berre, on ne sait qu’admirer le plus, des mets incomparables ou de la délicatesse des propos. Il n’a qu’un désir, que son hôte, durant quelques heures, trouve, grâce à sa maison, que le passage sur terre peut être une chose radieuse. La maison est modeste, l’accueil éclatant. Et cet homme, dont la vie est surchargée, de toutes parts assaillie, vous donne chez lui son temps sans compter, vous permettant de prendre autant que vous désirez. Maurras est un ami incomparable. »

La publication du portrait du maître de l’Action Française ne fut cependant pas aussi facile qu'il se l'était imaginé, car celui-ci connaissant la part que l'auteur laissait à l'intuition, voire à l'imagination, dans ce genre d'ouvrages, tint à lire le manuscrit et, négligeant la partie descriptive, essaya d'obtenir de l'auteur que sa pensée fut clairement exposée et argumentée.


En 1937, il rend visite à Maurras à la prison de la Santé. « Notre dernier grand homme !! Il est magnifique d’entrain, de jeunesse, de tendresse ! Lui, il ne sent pas le mauvais printemps passer. Et vous ne le croiriez pas – ceci entre nous, car c’est secret – qu’il a écrit au Pape, quand il était très malade, et que le Pape lui a répondu trois pages autographes où il le remercie, le salue, l’admire et l’appelle un grand homme !!4»


René Benjamin qui, pendant trente ans, avait combattu un régime qui, sans la gouverner, menait la France au désastre, eut son calvaire en 1940 et dans les années qui suivirent. Trente ans d’efforts, aux côtés des Maurras, des Daudet, des Massis, anéantis ! C’est alors qu’il tira les leçons de sa lutte impuissante et écrivit ses plus beaux livres : Le Printemps tragique, L’Homme à la recherche de son âme, Vérités et rêveries sur l’Education, Le Divin Visage. Ceux qui sont du « parti de l’espérance » y trouveraient, sinon un modèle, du moins un exemple.

Il a aussi laissé des Carnets de guerre4 inédits, six gros carnets qu'il annotait presque chaque jour. Ainsi y écrit-il, le 23 juillet 1940 : « Maurras est pour Pétain (il l'a toujours été). Tous groupés autour de Pétain et l'unité. Il considère la tentative de De Gaulle comme une grave dissension entre les Français. » Et, quelques lignes plus loin : « Il faut que la France ressuscite et soit personnelle. Elle n'a qu'une manière de l'être entre la juiverie anglo-saxonne, cette fausse liberté sans mœurs, et la tyrannie hitlérienne. C'est sa tradition chrétienne et monarchique. Et il est probable que c'est son avenir. »

Pendant l’Occupation, Benjamin est reçu à maintes reprises par le Maréchal et il l’accompagne dans plusieurs de ses déplacements, notamment à Saint-Étienne et à Lyon. Par ses nombreuses conférences à Paris et en province, ses conversations privées, et les livres qu’il lui consacre, il apporte un soutien sans réserve, enthousiaste, à celui qui a décidé de se consacrer au relèvement moral de la France. Trois livres, d’une centaine de pages chacun : Le Maréchal et son peuple en 1941, Les Sept Étoiles de la France en 1942 et Le Grand Homme seul en 1943, dont le ton devient plus tragique et désolé d'année en année. Il rapproche son style de gouvernement de celui des rois. Ainsi, écrit-il, « il a décidé d’aller voir le peuple de France, renouant avec une habitude ancienne qu’avaient les meilleurs de nos princes » et, s’abstenant de lui parler de la politique, il ne les entretient que de leurs métiers « en disant ce qui les vivifie : l’amour et la joie ». Il dit aussi, parlant à des paysans : « La défaite est moins grave que le régime actuel des successions », et, parlant aux membres de l’Enseignement : « Vous aurez la chance de savoir les premiers ce que vaudra la France de demain. » Et, à la fin d’un de ces messages qu’il adresse à une foule qui n’en revient pas, « il est, note Benjamin, l’image intacte de la France telle que chacun voudrait qu’elle fût encore », et, quand il va à sa rencontre, « ce sont des scènes qui feront dans l’Histoire de France une page sublime. »


En avril 1941, après un entretien avec Maurras, il note : « Maurras me rapporte que le Maréchal lui a dit : "Quand je prends une décision, elle m’est instinctive. Quand j’ai décidé qu’on n’irait pas en Afrique, ç’a été d’emblée et très clair" Il a ajouté : "Je ne suis pas un homme de livres, mais dans ma vie, j’ai beaucoup réfléchi." Il [Maurras] me dit encore : Je ne vais pas le voir en ce moment. Je ne veux pas le gêner (compromettre). Mais puisqu’on n’a cessé d’adopter nos idées, nous sommes une force, et autour de ce Maréchal qui sait si bien ce qu’il fait, qui montre dans le plan une telle continuité, il y a une telle noblesse et tant de vague dans l’opinion publique que par le journal  nous demeurons excessivement utiles. » René Benjamin avait fini par voir, dans la présence du Maréchal et dans l'admirable politique qu'il mettait en œuvre, une préfiguration de la monarchie.


En septembre 1944, voyant la guerre reprendre sur le sol français et, de plus en plus, les prodromes d'une effroyable guerre civile, il note : « Nous allons assister à toute une suite de violences abominables. Après quoi, pour ceux qui survivront, il ne faudrait pas un dictateur à poigne de fer, car ce seront encore des violences, mais un médiateur. Un homme qui pardonnera et accordera. Le Roi. »


L'admiration, l'amitié et la reconnaissance qu'il avait vouées à Maurras, c'est dans un chapitre de L'Homme à la recherche de son âme , intitulé Le Prince de l'Espérance que Benjamin les exprima de la façon la plus éclatante. « Nous n’avons pas vu de notre vivant un second homme ordonner ses idées avec une telle puissance, et s’y tenir avec cette fermeté… Tous les jours, en pleine place de Paris, il a fait ce qui ne peut être tenté et accompli qu’à Paris, il a placardé sur les murs le décret de la pensée humaine, réagissant contre des faits désastreux, contre des ignares, contre des criminels, et rappelant les autres à leur haute mission d’hommes, quand il leur proclamait ces deux grandes vérités : Politique d’abord ! et Il faut un Roi !

Et plus loin : « Je ne cesse d’admirer les beaux signes du destin. Ils valent qu’on les remarque plutôt que les signes néfastes. La France vaincue possède deux grands hommes, qui malgré leur grand âge restent au-dessus de tous les vivants actuels. Cette pensée, depuis vingt ans, tout ce qui a préparé l’avenir en Europe s’en est inspiré. Il suffit de dire Mussolini, Salazar, Franco, pour en voir les effets. Cette action, c’est Verdun, et l’armistice de 40, l’héroïsme et l’honneur malheureux. Maurras de tous ses vœux, pendant des mois chaque matin, a réclamé le pouvoir pour Pétain. Pétain au pouvoir couronne la pensée de Maurras. Il y a dans ce spectacle une grandeur qui mérite à la France, en dépit de sa défaite, d’être respectée par tout ce qui a encore de l’âme dans le monde. »


René Benjamin mourut en 1948 : la mort de son fils aîné qui sauta sur une mine en Alsace – alors que lui-même avait été interné dans des conditions dégradantes par les « libérateurs » –, le voile de Bêtise et de Barbarie sous lequel il voyait disparaître le visage de la France, eurent raison de sa combativité. Sa visite à Pie XII, en 1947, qui l’invitait à pardonner, l’avait enfin apaisé.




1. Maurras; Les Cahiers de l'Herne, octobre 2011.


2. Léon Bloy –  Le Pal n° 3, 25 mars 1885.


3. In Taureaux et Méridionaux, Editions du Capitole, 1930.


4. Archives privées.


5. Aliborons et démagogues, Arthème Fayard, 1927. Noter que le reportage de Benjamin sur le congrès de Strasbourg des "instituteurs syndiqués" avait d'abord paru dans le quotidien L'Avenir.

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