Jean Brun


Le Mal suivi de Sombres « LumiÈres »

préface de Monica Papazu


Le philosophe Jean Brun (1919-1994), spécialiste d'Aristote et de la philosophie grecque, était aussi un grand admirateur de Kierkegaard. Dans le livre posthume, Le Mal, que publient les éditions Artège, il dénonce tout ce qui, dans la « post-chrétienté » ambiante, tente d'« abolir les données irréductibles de la condition humaine ».

C'est avec un intérêt croissant et en faisant les rapprochements qui s'imposent qu'on suivra cette suite d'analyses qui, à partir du refus de la transcendance dans tous les domaines – le Vrai, le Bien, le Beau – nous découvrent les abîmes de la séparation, puis de la désintégration.

C'est alors que la tentation du non-être éclot au cœur de l'homme, que ce soit par l'utilisation de substances hallucinogènes, ou par la création de mondes que l'on qualifierait de virtuels s'ils ne tendaient de plus en plus à se substituer au monde réel.

Peu à peu, l'homme perd droit de cité dans l'univers de la connaissance. Il est éliminé, comme l'est sa généalogie, comme est en passe de l'être l'histoire du monde tout entière. « Et le Mal se trouve caché là, dans cette ignorance qui se revêt de l'uniforme rutilant de la connaissance. » L'inversion est alors totale et, ab absurdum, la philosophie de la mort de l'homme, se parant de la défroque des droits de l'homme et invoquant le sens de l'histoire, est devenue « ce Grand Inquisiteur anonyme que la Science fait passer pour le Juge suprême, incorruptible et omnivoyant ».


Le lecteur découvrira comment, de Montaigne à Lévy-Strauss, et de Durkheim à Jean-Paul Sartre, le relativisme s'est transformé en dictature, les jugements de valeur ont été bannis par des philosophes pour lesquels « les faits sociaux sont des choses » (Durkheim) et qui enseignent que « rien n'a de sens que par l'homme, lequel n'a pas de sens » (Lévy-Strauss). Spinozisme, évolutionnisme, hégélianisme, teilhardisme même, se sont efforcés de résoudre – ou plutôt – de résorber le problème du Mal, en l'incluant dans la question plus générale de l'existant et du non-existant, qui eux-mêmes s'évanouissent dans un magma où l'homme n'est plus qu'une particule parmi d'autres. « Le savoir se sachant lui-même est à lui-même son sujet, son objet, son champ, le principe de ses mutations et donc celui de son propre devenir». Jamais le nihilisme n'avait été poussé aussi loin.

Alors commence le règne de la volonté générale, infaillible par définition, mais domestiquée, dans notre société technicienne, par une multimédiasphère, elle-même aux ordres d'une élite, qu'après Raymond Roussel – mais dans un tout autre cadre – Jean Brun nomme le « Club des Incomparables ». Le On « et ses deux avatars l'Opinion et le Consensus, institutionnalisés par les sondages, sont devenus la sainte trinité des temps modernes. »


Xavier Soleil


Editions Artège, avril 2013 – 11 rue du Bastion Saint-François 66000 Perpignan – 15, 90 euros.




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