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Jean Longnon

 

Les Français d’Outre-mer au Moyen-Age, essai sur l’expansion française dans le bassin de la Méditerranée

 

introduction

 

 

« Quelle partie de l’univers n’avons-nous pas successivement possédée et perdue, sans qu’il en reste même dans notre mémoire le souvenir du nom des pays que nous avons régis, des hommes éminents qui nous les ont acquis, et de ceux qui ont consacré leur talent à nous les conserver ». Cette phrase de Buchon, que le Bourget d’Outre-Mer répétait à Saint-Augustin en Floride et le Barrès du Voyage de Sparte devant les châteaux francs de Morée, revient toujours à l’esprit quand on songe à l’épopée admirable, mais si oubliée, qui a été vécue par nos pères dans les divers pays du monde.

Un des plus beaux chapitres de cette épopée, l’un des plus beaux aussi de notre histoire, n’est-il pas ce magnifique mouvement d’expansion qui, du onzième au quinzième siècle, porta les institutions, la langue et la civilisation française vers tous les rivages de la Méditerranée ? Au cours de cette période, on vit successivement ou simultanément Naples et la Sicile, Constantinople et la Grèce, Chypre, Rhodes, Edesse, Antioche et la Palestine, devenir des états français, tandis que le Portugal, l’Espagne, Florence, la Hongrie et l’Arménie étaient gouvernés par des princes français ; il n’est pas même jusqu’au littoral africain, Tunis, Tripoli et l’Egypte qui ne virent le retour fréquent de nos armes, parfois une domination de quelques années.

Dans tous ces pays l’influence fut sensible et le souvenir vivace. Les régions même où vint seulement s’implanter une dynastie subirent une influence morale dont ne fut d’ailleurs exempt aucun pays à cette époque. Quant aux créations nouvelles d’états proprement français, ce furent des fondations durables et prospères, où se succédèrent des générations au milieu d’une richesse généralement inconnue au pays. Un empire, six royaumes, quatre principautés souveraines durent ainsi leur naissance à ce grand mouvement créé par lé surabondance de vie, l’ardeur belliqueuse, et surtout l’esprit de foi des barons français du onzième au treizième siècle.

Les pèlerinages d’Italie amènent des Normands à s’établir en Pouille et à conquérir sur les Musulmans la Sicile qu’ils constituent en royaume. Pendant ce temps le pèlerinage de Compostelle et les croisades d’Espagne attirent au-delà des Pyrénées de nombreux Français, dont l’un fonde le royaume de Portugal et un autre accède au trône de Castille. Puis viennent les croisades de Terre Sainte : la première crée le royaume de Jérusalem, la principauté d’Antioche et le comté d’Edesse ; la troisième le royaume de Chypre ; la quatrième l’empire latin de Constantinople, le royaume de Salonique et la principauté de Morée.

Enfin l’expédition de Charles d’Anjou en Italie, qui fut une sorte de croisade au secours du pape contre un souverain excommunié, Mainfroy, provoque l’établissement de la dynastie angevine à Naples, d’où elle essaimera en Hongrie et en Albanie.

Toute la Méditerranée devient une mer française, régie par des princes français, où l’on parle français « aussi bien qu’à Paris », où s’implantent nos institutions, où se pratiquent nos usages, où règnent notre courtoisie et nos manières de sentir.

Puis, après un temps assez long, on voit ces états décliner, les familles françaises s’y réduire et s’éteindre ; et le plus souvent la domination être emportée par quelque désastre final.

Ce sont les origines de cette expansion, les modalités de la vie française dans les divers pays de la Méditerranée, les causes du déclin de notre domination, le souvenir enfin qu’elle a laissé et les résultats qu’elle a pu produire, que nous voulons étudier ici.

On n’y trouvera point proprement un ouvrage d’érudition, mais un essai de synthèse. S’il nous est arrivé d’apporter quelque nouveauté dans le détail, nous avons cherché surtout à retracer une vue d’ensemble, à relier des données déjà existantes et par la coordination de faits épars à éclairer tout ce mouvement d’une lumière générale.

Nous ne nous cachons pas qu’en bien des parties, il demeure des points obscurs, qui pourront fournir des sujets de recherche aux érudits, à ceux qui voudront, par exemple, fouiller encore les incomparables Archives angevines de Naples ou étudier sur place les châteaux de Morée. Que l’on excuse les défaillances de détail pour l’effort de coordination qui peut être utile même aux érudits.

Chaque histoire particulière, en effet, touche à celle du pays voisin et parfois s’explique par elle. On sera frappé des rapprochements et des rapports qui existent entre les différents royaumes étudiés dans ce livre. Et l’on ne sera pas moins frappé de la lumière que cette histoire de l’expansion française apporte à l’histoire de la France proprement dité. Le génie français se trouve éclairé, mieux mis en valeur par l’action qu’il a su mener sur tant de terres lointaines. Si le lecteur s’en rend compte par ces pages, s’il croit entrevoir des clartés nouvelles sur notre histoire, le dessein de l’auteur se trouvera réalisé. »

1919-1928

 

 

note – Jean Longnon, historien français, né en 1887. Bibliothécaire du musée Condé à Chantilly  (1954), il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés aux Etats latins du Levant au Moyen-Age : L’Empire latin de Constantinople et la principauté de Morée (1949). Il a également procuré l’édition de la Chronique de Morée (1204-1305), du Voyage d’Alexandre Buchon dans l’Eubée, les Iles ioniennes et les Cyclades en 1841 et celle des Mémoires de Louis XIV.

 

Son père, Auguste Longnon (1844-1911), historien français, est surtout connu comme créateur de la géographie historique qu’il enseigna au Collège de France (1892). Il écrivit une Géographie de la Gaule au VIe siècle (1878) et un Atlas historique de la France depuis César jusqu’à nos jours  (1885-1907, inachevé). Son livre le plus connu du grand public est La Formation de l’Unité française *  (1922)

 

* recueil des leçons professées au Collège de France en 1889-1890.

 

Enfin, on lira aussi avec intérêt le grand ouvrage de René Grousset : Histoire des Croisades et du royaume franc de Jérusalem (1934-1936, 3 volumes), ou, du même auteur, L’Empire du Levant, histoire de la question d’Orient (1946).

 

La biographie de René Grousset sur le site de l'Académie Française

 

Essai de bibliographie de René Grousset