Jean de Viguerie


Les Pédagogues


essai historique sur l'utopie pédagogique


Si, à sa naissance, l'enfant n'existe pas en tant qu'homme, si, comme l'écrit Erasme, il n'est qu' « une masse de chair non dégrossie », un « monstre », c'est toute la philosophie classique qui est remise en question ; et c'est en même temps toute la théologie, puisque c'est un déni de la nature humaine. « Tout enfant, remarque Jean de Viguerie, contient en lui dès sa naissance, et même probablement avant sa naissance, un principe actif de savoir », en un mot une intelligence, – une âme. Berdiaev, qui avait jugé ces utopistes, écrivait : « Dans l'humanisme se cache une semence de négation1. »

Erasme peut être considéré comme le père du pédagogisme, cette théorie qui, en voulant modeler, voire créer l'enfant, se retourne en fait contre elle-même puisque, par définition, l'homme ne peut créer ex nihilo. Cependant, de siècle en siècle et jusqu'à nos jours, ces néfastes rêveries seront reprises.

C'est en 1529 qu'Erasme avait publié son De pueris. En 1627, un pasteur tchèque appartenant à l'Eglise des disciples de Jean Hus, Comenius, reprenait les mêmes idées dans La Grande Didactique. Il partait du même principe de base que son prédécesseur du 16e siècle : « A l'origine, l'homme n'est rien. » Et un peu partout dans l'Europe du Nord, on l'invitait à venir réformer l'instruction publique. Il instituait ce qu'il nommait des « fabriques d'hommes », réglées comme des mécaniques, capables d' « enseigner tout à tous », c'est à dire de rendre l'élève capable de se représenter les choses et de les distinguer, mais le laissant, volontairement ou non – on peut se poser la question – incapable de juger, voire de penser, et d'où, bien entendu, les parents étaient absents. C'est un totalitarisme qui s'ignore, ou, plus exactement un millénarisme clairement revendiqué. « Nous verrons, écrit Comenius, le royaume des cieux se déployer comme autrefois. »


Je passerai rapidement sur les deux pédagogues, à la charnière du Grand Siècle et du Siècle des Lumières, que l'auteur appelle les pessimistes : Pierre Nicole (1625-1685) et Bernard Lamy (1640-1715), fervents disciples de Descartes et amis de Port-Royal. Les réponses qu'ils donnent à la question de l'éducation – le second était professeur de philosophie – ne donnent une haute idée ni de la nature humaine en général, ni du savoir lui-même qu'ils dévalorisent, soit en en limitant la substance, soit en niant sa qualité intrinsèque.

Les Quelques pensées sur l'éducation du philosophe anglais John Locke (1632-1704) datent de 1693. Ce livre au titre modeste contient un véritable programme d'éducation. Mais, à bien le lire, on constate que c'est un programme d'instruction a minima qu'il propose à l'enfant, puis au jeune homme, dont les études « ne doivent avoir d'autre but que d'exercer ses facultés et d'occuper son temps. » L'esprit de l'enfant n'est pour lui qu'une page blanche, une cire molle qu'on peut « façonner et mouler » à son gré et qu'à défaut d'y parvenir, on devra s'efforcer de « dompter », et là, le conseil est clair : « Il ne suffit pas de frapper et de battre l'enfant. Vous devez continuer jusqu'à ce que vous soyez assuré d'avoir dompté son esprit. » N'est-ce pas là ce qu'à une époque récente on appelait lavage de cerveau ?


En mai 1762, Jean-Jacques Rousseau donne au public l'ouvrage intitulé Emile ou de l'éducation. « C'est, remarque Jean de Viguerie, le traité de pédagogie le plus surprenant que l'on puisse lire. » Comme quelques-uns des systèmes précédents, celui du Genevois est bâti sur le mensonge. On « fait croire » à Emile qu'il est libre. « Qu'il croie toujours être le maître, enseigne Jean-Jacques au gouverneur, et que ce soit vous qui le soyez. Il n'y a point d'assujettissement si parfait que celui qui garde l'apparence de la liberté ; on captive ainsi la volonté même. » Et si cette recette a été conçue pour la pédagogie, rien n'empêche de l'appliquer à la vie politique et à la manipulation des peuples. L'Emile complète ainsi le Contrat social.

Jusqu'à 12 ans l'éducation doit rester négative. Le gouverneur doit s'y appliquer. « En commençant par ne rien faire, lui enseigne Jean-Jacques, vous auriez fait un prodige d'éducation. » Les pédagogues dont nous avons essayé jusqu'ici de décrire les méthodes enseignaient peu. Rousseau, lui, n'enseigne rien. « J'enseigne, écrit-il, un art très long, très pénible, c'est celui d'être ignorant… Plus les hommes savent, plus ils se trompent. » Plus encore que ses prédécesseurs dans la voie de l'utopie, il proscrit les livres. « Je hais les livres ; ils n'apprennent qu'à parler de ce qu'on ne sait pas. » L'usage même de la parole lui paraît pernicieux. Il y a clairement chez Rousseau une volonté de destruction de la nature humaine, qu'il veut remplacer par ce qu'il appelle « l'homme naturel » qui, son éducation terminée, deviendra « l'homme civil » en adhérant au pacte social et, « transportant son moi dans l'unité commune », n'aura plus qu'une existence « relative ».


En 1791, l'illustre mathématicien Condorcet (1743-1794) publie ses Cinq mémoires sur l'instruction publique. Son programme, reniant « les préceptes ou l'exemple des anciens peuples », est adapté aux « progrès des lumières ». Les sciences mathématiques et physiques sont les seules vérités et il veut une instruction continue, qui suive l'homme « dans tous les âges de la vie ».

Cependant Condorcet est le premier des pédagogues à deviner les dangers d'un totalitarisme éducatif. Bientôt, écrit-il, si l'on n'y veille pas, « s'emparant de tous les pouvoir, gouvernant le peuple par la séduction, et les hommes publics par la terreur… une troupe d'audacieux hypocrites… exercera, sous le masque de la liberté… la plus féroce de toutes les tyrannies ». Comme la République n'avait alors pas plus besoin de mathématiciens que de savants, il finira ses jours en prison – suicidé ? – quelques semaines avant la chute de Robespierre.


Disciples de Rousseau, Charles Fourier (1772-1837), puis Victor Considérant (1805-1894) se donnent pour but, comme leurs devanciers, de fixer les règles d'une « nouvelle société » et, pour cela de forger un homme nouveau. Leurs idées sur l'éducation sont contenues, pour l'essentiel, dans l'ouvrage du second, publié en 1844, Théorie de l'éducation naturelle et attrayante. Leur application entraînerait un retour de la nature humaine à sa bonté native et permettrait surtout la formation d'ilotes pour la production industrielle qui était alors l'obsession des fouriéristes comme des saint-simoniens.


La fin du 19e siècle et le début du 20e verront l'apparition d'une nouvelle école, dite de l'éducation nouvelle, mais ses théoriciens – Claparède, Célestin Freinet, Piaget, entre autres – sont en réalité des disciples de Rousseau. Leurs théories sont, disent-ils, à base scientifique. Et de citer Bergson et William James. Elles sont, en réalité, purement matérialistes et leur mise en œuvre, qui commencera au lendemain de la Grande Guerre, sera véritablement, comme l'a écrit l'un d'entre eux, l'accomplissement d' « une des révolutions pédagogiques importantes de l'histoire » : celle qui remplacera l'école contre nature – celle qui savait que l'enfant a une âme et qui cherchait à développer son intelligence – par l'école naturelle ou active qui voit dans l'intelligence un instinct et considère la vie mentale comme une construction, résultant de facteurs biologiques et sociaux. On voit clairement qu'il y a ici, associée à une théorie révolutionnaire, une véritable inversion du sens des mots.

Sur le plan pratique, nos théoriciens font leur le principe de Piaget selon qui « tout ce que l'on apprend à l'enfant, on l'empêche de l'inventer ou de le découvrir ». « Le savoir, écrit Dewey, ne doit pas être imposé du dehors ». Et Ferrière préconise d'observer le monde de la nature et le monde des hommes « pour y recueillir des documents ».

En quelques dizaines d'années, la théorie de l'école active deviendra la règle de la pratique, bouleversera l'enseignement et deviendra mondiale par l'action conjuguée des doctrinaires et des institutions nationales et internationales. Jean de Viguerie constate que, depuis le début des années 60 deux générations ont été sacrifiées à cette lubie ; plus grave encore, il pense qu'au point où en sont les choses un retour en arrière sera très difficile. Toutes les philosophies modernes, l'idéalisme, le matérialisme et le structuralisme nourrissent cette révolution qui a d'ailleurs ses sources premières dans la révolution politique de 1789. « Jean-Jacques Rousseau, écrit-il, est l'un des pères de la pédagogie utopique, mais il est aussi l'un des fondateurs du totalitarisme contemporain. »

Le relais actuel de cette école est le Français Philippe Meirieu, né en 1949, qui, depuis 1987, a publié 10 ouvrages dont certains ont connu de nombreuses rééditions et ont été traduits en plusieurs langues. « L'Ecole, écrit-il, allie indissociablement la transmission des connaissances et la formation des citoyens. » Mais il parle plus volontiers d'appropriation des connaissances grâce à la médiation du professeur, pour qui la pédagogie de groupe sera une pratique efficace et recommandée – et là nous voyons poindre l'autre fonction de l'école nouvelle : la formation du citoyen ou, en d'autres termes – d'ailleurs particulièrement bien choisis – « l'éducation démocratique à la démocratie » en qui il voit « une arme formidable », et même « une espérance inouïe ».


Les théories que nous avons successivement examinées partent toutes d'un doute sur la nature humaine, voire de sa négation. Elles visent tout à fait logiquement à reconstruire l'homme à partir de l'enfant, qui, à proprement parler, n'est rien. Peu à peu, elles dégagèrent une ambition plus vaste : à partir de cet homme nouveau, créer une nouvelle société, voire une nouvelle humanité,.

Si, pendant trois siècles, elles furent peu nocives, c'est parce qu'elles ne furent pas appliquées. Tout changea au 20e siècle, et plus encore à partir des années 60 ; alors elles reçurent le renfort à la fois du législateur et des institutions internationales issues de la guerre de 1939-1945. Dès lors ce n'est pas l'enfant en soi qui fut dénaturé, mais plusieurs générations qui se trouvèrent privées, par l'application de méthodes pernicieuses dans toutes les formes du savoir, d'un éveil normal de l'intelligence et d'un accès normal à la connaissance.

Nous en sommes là. Bien que ce ne soit pas admis officiellement, la méthode commence à montrer ses limites et une réaction se dessine. Elle se heurte encore au Moloch de l'Etat et de la plupart de ses représentants. Elle est néanmoins nécessaire à la survie de l'esprit et de l'humanité. Il faut tuer les robots. Tel est l'enjeu, et il faut, de toutes nos forces, hâter la victoire. Si c'est l'existence de l'homme tel qu'il a été créé qui est en jeu, c'est aussi – comme dans d'autres domaines – l'honneur de Dieu qu'il faut défendre.


Xavier Soleil


1. Nicolas Berdiaev Un Nouveau Moyen-Âge (Plon, 1927).


Jean de Viguerie : Les Pédagogues – Les Editions du Cerf, 2011.




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