Stéphane Giocanti ~ Charles Maurras, le chaos et l’ordre


Edité par une grande maison, Flammarion, le livre de Stéphane Giocanti vient incontestablement à son heure : l’ancien livre de Léon S. Roudiez (1), les fortes études de Victor Nguyen (2), et surtout l’irremplaçable Maurras, la destinée et l’œuvre de Pierre Boutang (3) sont loin. Maurras, le chaos et l’ordre est une réussite : équilibré, pondéré, riche en analyses impartiales et en indications inédites et bienvenues, notamment sur la vie personnelle de Maurras, il pourrait également être sous-titré : Maurras et son siècle. Car cette longue période qui s’étend de ses vingt ans à son extrême vieillesse fut véritablement, pour la France et sur plus d’un plan, le siècle de Maurras. Les plus grands écrivains - Proust, Valéry, Gide, Barrès, Bourget et combien d’autres - lui forment une sorte d’escorte, qui se renouvellera d’âge en âge, d’une génération à la suivante. Quant aux hommes politiques, amis ou adversaires, ils se détermineront par rapport à sa pensée, parfois même par rapport à ses ordres.

Maurras fut, presque à lui seul, un contre-gouvernement. Dès 1899, il avait instauré la monarchie dans son esprit et indiqué que cette restauration serait, dans les faits, la condition sine qua non de la renaissance de la France. De là sa force. Son Roi vivait ; par son amitié, par ses discours et ses messages, le Duc d’Orléans, Philippe VII, prêt à régner, le soutenait. Quant à l’Eglise, désorientée en France par le Ralliement, divisée par les doctrines nouvelles dont la plus dangereuse fut celle du Sillon, elle aurait pu retrouver son unité perdue dans la philosophie (4) de Maurras. Rappelons qu’à la même époque, il fascinait des hommes aussi divers que Péguy, Georges Sorel ou Jacques Maritain, ou plus tard Bernanos.


Maurras naquit dans une France en décomposition dont la démocratie et le Code Civil avaient commencé à faire un désert humain - pendant un siècle, l’idéal de la famille française fut : le père, la mère, l’enfant et Guy Dupré en souligne les conséquences (5) : « de 1871 à 1914, le chiffre des Français s’élève de 37 à 39 millions, alors que les Allemands passèrent de 37 à 67 millions » ; mais aussi désert spirituel, moral et éducatif : persécutions, expulsion des congrégations, instruction laïque et obligatoire. « De 1879 à 1914, écrit Giocanti, s’effectue la plus vaste épuration administrative de toute l’histoire de France ». L’Etat - ou ce qui pouvait en subsister dans de telles conditions - était dominé par une oligarchie médiocre et corrompue, sans idéal, sans politique, sans avenir. Faites un Roi, sinon faites la paix, lui criait en 1913 le socialiste Marcel Sembat.

Pour que vive la France, en ce début du XXe siècle, tout était donc à créer, et Maurras créa tout : une doctrine, un but, des moyens de combat. Son élan était à la mesure de ses ambitions et on peut dire que l’élite qu’il rallia à l’Action Française, malgré les morts, parfois les défections, tout en se renouvelant, l’accompagna tout au long de sa vie. Quant à sa destinée personnelle, rappelons encore qu’il ne voulut la restauration monarchique qu’en vue de la renaissance de la France que la démocratie conduisait à la mort. Et si Stéphane Giocanti a raison d’insister sur les traces que laissèrent dans son esprit et dans son cœur les événements de 1870-1871 - l’invasion, puis la Commune - il faut dire que la mort, c’était aussi sept invasions en un siècle, l’immense saignée de la Révolution Française et de l’Empire, « les cinq cent mille jeunes Français couchés froids et sanglants sur leur sol mal défendu » - qui furent, en réalité près d’un million et demi -, des années d’occupation étrangère, d’immenses destructions morales autant que matérielles.


Le livre de Stéphane Giocanti est trop riche pour être résumé : il y faudrait plusieurs articles. Toutes les étapes de la vie intellectuelle de Maurras sont analysées de façon approfondie, ce qui nous vaut de magnifiques chapitres sur le voyage d’Athènes, sur la Provence et sur cette littérature de la fin du siècle qui préparait l’une des plus grandes époques de création littéraire qu’ait connue la France. Disciple de Mistral, ami d’Amouretti, admirateur de Verlaine et de Jean Moréas, l’un des premiers, en 1896, Maurras découvre Marcel Proust qui, écrit-il, « nous sera un témoin nouveau de la vérité retrouvée ». Il fut aussi, en ces années, le découvreur de Gide, de Valéry, comme il l’avait été de Sous l’œil des Barbares. Et parmi les premiers, il mit à leur rang Nerval et Villiers de l’Isle-Adam.


Mais la destinée de cet écrivain devait être politique. Tous les esprits réfléchis de l’époque étaient obsédés par cette idée, exprimée un demi-siècle plus tôt par le grand historien anglais Macaulay, « qui jugeait que la civilisation périrait, non comme la civilisation romaine, par des envahisseurs du dehors, mais par ses barbares intérieurs ». Cela explique pourquoi un Valéry, un Gide, un Barrès, bien d’autres encore, furent si attentifs aux débats d’idées et aux conclusions maurrassiens. Trois idées politiques, Kiel et Tanger, L’Enquête sur la monarchie, la Démocratie religieuse furent les grandes étapes de ce redressement intellectuel.

Le détonateur, si l’on peut dire, de cette vocation, fut l’Affaire Dreyfus, et plus précisément, le suicide du colonel Henry dans sa cellule du Mont-Valérien en août 1898, premier « sang répandu » d’une guerre qui devait durer quelque cinquante ans. « On avait tenté de déshonorer ce héros, écrivit plus tard Maurras, j’avais eu le bonheur de le couvrir, de sauver son nom, de faire rétablir les honneurs dus à sa noble mémoire, et ce premier service rendu au pays me fit penser que je pourrais en rendre d’autres...J’étais entré en politique comme en religion ». Guy Dupré écrit : « le « grand Maurras » date du suicide du colonel Henry, qui détermina son hégire et fit de lui, littéralement, un « possédé » de la vérité française ».


Maurras cessa-t-il jamais d’être au rempart ? Même après l’effondrement de 1940, il est encore présent ; condamné en 1945, emprisonné à vie, il ne se rend pas. « Je tiens à vous dire, Monsieur l’Avocat de la République, lance-t-il au procureur Thomas lorsque celui-ci a terminé son réquisitoire, que la violence n’est pas du tout dans mes paroles, comme il y paraît : elle est dans la situation. La violence est que vous soyez à la place où vous êtes et que je n’y soit pas !... » Sur cette période de notre histoire, des volumes ont été écrits, puis une histoire officielle a été imposée. Mais il y a l’histoire réelle qui, malheureusement, s’écrit ailleurs. Ainsi c’est Madame Limore Yagil, professeur à l’université d’Haïfa qui, en 2005, publie un livre de 765 pages intitulé Chrétiens et Juifs sous Vichy 1940-1944 (5), dans lequel elle montre longuement que le principal souci du gouvernement de Vichy d’un côté, de l’Eglise de France de l’autre, fut la protection des Juifs ; les chiffres qu’elle cite sur le nombre de victimes du génocide nazi en France, en comparaison de celui d’autres pays européens - chiffres d’ailleurs déjà connus - sont particulièrement édifiants.

La vie de Maurras a sa continuité propre. Il semble que le mot qu’il lança à l’issue de son procès : « C’est la revanche de Dreyfus ! » ait suscité autant d’étonnement que d’incompréhension. Boutang lui-même écrit : « Ce n’était pas un contre-procès Dreyfus, mais c’était bien - on ne l’a ni vu ni dit aussitôt - un second procès Socrate avec les deux puissantes analogies de la démocratie comme accusatrice, et de la sagesse héroïque pour victime et condamnée » - ce qui est vrai, mais n’explique rien. En rassemblant les conditions de la victoire - victoire imparfaite, victoire trop chèrement acquise, victoire mal exploitée, mais victoire quand même ! - Maurras avait gagné la seconde manche de l’Affaire Dreyfus (la première, la destruction du Service de Renseignement de l’Armée française, avait été gagnée par l’Allemagne (6) ). En 1945, les héritiers spirituels de ces mêmes hommes qu’il avait su vaincre, de l’étreinte mortelle de qui il avait su protéger la France, le serraient à la gorge. Leur heure était venue : le chef de l’Action Française, le tout premier, allait payer. Une épuration comparable à celle que nous évoquions plus haut allait s’abattre sur les Français. Comme il le fit souvent, Maurras a utilisé un raccourci pour exprimer d’un mot sa pensée, ce qu’en grammaire, on appelle, je crois, une métonymie.


Le chaos et l’ordre, tel est le sous-titre du livre de Stéphane Giocanti. Comment justifier une si violente opposition, car il est certain que, dans l’esprit de l’auteur, elle concerne Maurras lui-même. « Ce que Maurras recherche, écrit-il dans son introduction, est moins l’ordre social que la perfection de l’ordre sur le plan ontologique, l’ordre en tant que conquête sur le chaos et dynamique de la liberté, miracle odysséen et dantesque où fleurit l’être, en contiguïté avec l’élan de la Création. » Et plus loin : « Il est arrivé à cet amant de la lumière de chuter dans des obscurités et de nourrir le chaos auquel il voulait échapper. » Cette opposition, ni son explication, ne nous convainquent pas vraiment. Ne sont-elles pas surtout destinées à établir une fausse fenêtre, si, immédiatement après, Giocanti fait allusion au « rôle de Maurras dans la France occupée » ? Qu’est-ce à dire ? Maurras n’est pas responsable de l’établissement du régime hitlérien en Allemagne qu’il a dénoncé l’un des premiers ; ni de la politique de Vichy, même s’il approuvait les directives du maréchal Pétain ; encore moins du statut des Juifs, dont on sait d’ailleurs qu’en France il les protégea (5).


Pour ne pas terminer cette analyse sur une réserve, je souhaite redire que le Maurras de Stéphane Giocanti est un livre admirable, dont l’intérêt ne se dément jamais et que s’il me fallait définir, en quelques mots, de que fut Maurras pour les hommes de son temps comme du nôtre et ce qu’il sera pour nos descendants, je répéterais volontiers ce qu’écrivait Michel Vivier après la guerre : « Il a rendu à l’Ordre les prestiges et les séductions qu’avait jusqu’alors accaparés la Révolte ». Autrement dit, le Chaos, ce terme, sur le plan historique, désigne la Révolution, toutes les révolutions, et notamment, pour nous Français celle de 1789-1793 comme celle que nous avons vécue en 1944-1945.


(1) Léon S. Roudiez : Charles Maurras avant l’Action Française (André Bonne, 1957).


(2) Victor Nguyen : Aux origines de l’Action Française, intelligence et politique à l’aube du XXe siècle ~ préface de Pierre Chaunu (A. Fayard, 1991).


(3) Pierre Boutang : Maurras, la destinée et l’œuvre (Plon, 1984).


(4) S’il est reconnu que Maurras n’a pas eu de doctrine - maurrassisme est un mot qu’il n’aimait pas entendre prononcer -, mais une méthode, il n’en demeure pas moins vrai que sa pensée, si ductile soit-elle, possède une forte analogie avec la philosophia perennis et que si tout le catholicisme ne s’est pas retrouvé en elle, elle fut, pour maint incroyant le passage habituel d’un retour à la Foi.


(5) Maurice Barrès - Charles Maurras : La République ou le Roi, correspondance inédite 1883-1923 ~ introduction et notes de Guy Dupré (Plon, 1970).


(5) Cf Général Le Groignec : Pétain, gloire et sacrifice (Nouvelles Editions Latines, 1991) et, plus récemment le livre de Madame Limor Yagil, professeur à l’Université d’Haïfa : Chrétiens et Juifs sous Vichy, 1940-1944 (Editions du Cerf, 2005, 765 pages) dont on a pu lire un excellent compte-rendu dans le n° 2709 de l’Action Française 2000.


(6) A ceux de nos contemporains qui ignorent ce que fut l’Affaire Dreyfus ou veulent n’y voir, avec Chirac, qu’« un des piliers de la République », Guy Dupré rappelait, en 1970, qu’« après Maurras, des historiens comme Louis Madelin, Pierre Gaxotte, Jacques Chastenet, ont reconnu les conséquences qu’avait eues, en 1914 et en 1918, le démantèlement de notre réseau d’informateurs et d’agents dans les provinces annexées d’une part, en Belgique et en Allemagne d’autre part. En 1914, lorsque Joffre, dont l’état-major était privé d’yeux outre-Rhin, s’aperçut que l’aile droite allemande était beaucoup plus forte que prévue par suite de l’adjonction de corps de réserve portant les mêmes numéros que les corps d’active. En 1918, quand Foch ignorant tout de la situation intérieure de l’Allemagne et soucieux d’épargner à ses armées une nouvelle campagne d’hiver, stoppa l’offensive de Lorraine, montée par Pétain, pour signer un armistice prématuré ». J’abrège à regret cette citation éclairante qu’on trouvera dans l’introduction de la Correspondance Barrès - Maurras


Stéphane Giocanti ~ Charles Maurras, le chaos et l’ordre (Flammarion, 2006). Stéphane Giocanti a soutenu, en 1994, à l’Université de Paris IV, une thèse de doctorat consacrée à « Charles Maurras, félibre ~ l’itinéraire et l’œuvre d’un chantre ».Cette thèse a été publiée en 1995 aux Editions Louis de Montalte.


Reconquête décembre 2006

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