A propos de France chrétienne, France laïque

entretiens d’Emile Poulat avec Danièle Masson



Le grand défaut des penseurs de « l’ère post-moderne » ou « post-chrétienne » – comme ils disent – est sans doute de vouloir faire de l’Histoire sans nul égard à la Politique. Pour eux, les événements n’ont pas de causes, ou plutôt leurs causes sont tellement abstraites – les « Lumières », la Liberté, la Démocratie – qu’elles ne peuvent qu’impliquer des démonstrations à priori.

La méthode inductive a été totalement évacuée et l’avenir est tout entier dans le présent ou, pour être plus exact, nous sommes dans un Présent-Avenir qu’il ne reste plus qu’à décrire, qui ne sortira jamais de lui-même et dont les limites, même projetées à l’infini, seraient alors sous nos yeux.

La cause première, devenue cause efficiente, a été déplacée et un nouveau fatalisme renvoie, sans appel, l’homme, que dis-je ? renvoie les foules à leur esclavage.

Car, non seulement, il n’y a plus d’Histoire, mais il n’y a plus d’hommes libres : Nietzsche, Hugues Rebell, Bloy, Béhaine, Bernanos auront été les derniers imprécateurs. Peu avant sa mort, Maurras, dans sa prison, s’est douté de cette chute possible dont il discernait d’ailleurs la cause.

Emile Poulat, s’entretenant avec Danielle Masson est si sûr d’avoir raison qu’il pose, dans son introduction d’une dizaine de pages, les limites de sa pensée et d’une vision du présent-avenir qu’il sait inéluctable, parce qu’en quelque sorte déjà arrivé ou tout au moins totalement prédéterminé.


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J’avais écrit les lignes ci-dessus, il y a quelques mois, après la lecture des quelque cinquante premières pages de ce livre d’entretiens paru vers la fin de l’année 2008. Je viens de le reprendre avec la ferme intention de le lire jusqu’au bout. La méthode d’Emile Poulat, telle d’ailleurs que je la pressentais, lui-même la définit sans y penser lorsque le questionnement de son interlocutrice se fait plus pressant et plus précis. « Il faut parfois répondre aux questions non en les esquivant, mais en leur échappant. » Il l’avait déjà dit, sans que nous remarquions la portée de cet aveu : « mon sentiment était que, pour répondre aux questions posées, il fallait commencer par en sortir. »


Ainsi, plutôt qu’à un véritable dialogue entre deux partenaires ayant des visions différentes des problèmes qu’ils abordent, assistons-nous à un monologue, ponctué de questions précises, et constitué de réponses qui, toujours, ont pour objectif évident et d’ailleurs avoué, de placer l’entretien sur un plan différent de celui abordé par l’interlocutrice, dont on peut dire, sans le désobliger, qu’elle a été, consciemment d’ailleurs, manipulée.


La disparition de la Chrétienté en Europe est aussi grave, sur un plan différent, que celle de la monarchie en France il y a deux siècles. Il est faux de dire que les Lumières ont fondé une France laïque ; elles ont détruit la France chrétienne et, dès lors, comme le dit Maurras, « plus de nationalité : l’abaissement, la décadence et, finalement, quelque partage à la polonaise ».

La France et l’Europe vivent en ce moment une époque de capitulation et il est particulièrement décourageant qu’à une Danièle Masson pour qui la conférence de Ratisbonne de Benoît XVI, « non pas pré ou postkantienne, mais antikantienne, a été fondatrice ou refondatrice », de voir Emile Poulat répondre qu’elle « est apparue comme le faux pas ou la maladresse d’un pape débutant ».


Ce livre, où Poulat a voulu mettre, dit-il,  son « testament intellectuel et spirituel » a été longuement commenté et analysé par les esprits les plus avertis de l’enjeu du débat : Jean Madiran, Vincent Véga, Yves Chiron, sans oublier Danièle Masson elle-même longuement interrogée par Jean Cochet d’abord, puis récemment à propos du dernier livre de Poulat, XXe siècle, aux carrefours stratégiques de l’Eglise de France.


Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le monde moderne n’est pas né avec la Révolution française, ni avec la Déclaration des Droits de l’Homme. Il a en réalité toujours existé, avec plus ou moins de vigueur créative ou, au contraire, de peur de l’avenir. Ainsi on pourrait dire que le monde n’a jamais été aussi moderne qu’à l’époque de Charlemagne ou sous les règnes de Saint Louis ou de Louis XIV. Les contemporains d’ailleurs s’en rendaient bien compte.

Quant à l’idéologie de la modernité, elle n’a fait son apparition qu’à des époques désorientées, héritières de bouleversements désordonnés, révolutions ou guerres au cours desquelles le droit des gens, les lois de la guerre et les lois constitutives des Etats chrétiens ne furent plus respectés. Les lendemains de la Grande Révolution ont dévoilé le modernisme de Lamennais ; ceux de 1830 et de 1848, celui de Lacordaire, de Montalembert et de leurs amis, entraînés par « les idées d’un siècle épris de liberté jusqu’à la folie » (1). La fin du XIXe siècle, époque de bassesse morale et de dégénérescence intellectuelle, vit apparaître une dernière sorte de démagogie : après le mariage de l’Eglise et de la liberté, celui de l’Eglise et de la démocratie, autrement dit, pour donner un exemple, de l’abbé Lemire et de Jaurès, conjonction dans laquelle la mort de la France était inscrite en filigrane.

Le libéralisme est alors arrivé à son point extrême. Et Emile Poulat peut écrire sans vergogne : « La Liberté a mis au monde trois sœurs promises à un bel avenir : la Science, l’Economie et la Démocratie… Avec [elles] commence réellement une histoire nouvelle pour l’humanité. »


(1) Barbey d’Aurevilly, cité par José Cabanis dans Lacordaire et quelques autres, politique et religion – Gallimard, 1982.


Annexe


Extrait du Discours de Jean Jaurès à la Chambre des Députés le 21 novembre 1893 en réponse à la déclaration de politique générale de Charles Dupuy, Président du Conseil :

« M. Jaurès. — Vous n’avez pas, comme vous en accusent souvent des adversaires passionnés, ruiné les croyances chrétiennes, et ce n’était pas votre objet. Vous vous proposiez simplement d’instituer dans vos écoles une éducation rationnelle. Ce n’est pas vous qui avez ruiné les croyances d’autrefois ; elles ont été minées bien avant vous, bien avant nous, par les développements de la critique, par la conception positive et naturaliste du monde, par la connaissance, et la pratique d’autres civilisations, d’autres religions, dans l’horizon humain élargi. Ce n’est pas vous qui avez rompu les liens vivants du christianisme et de la conscience moderne ; ils étaient rompus avant vous. Mais ce que vous avez fait, en décrétant l’instruction purement rationnelle, ce que vous avez proclamé, c’est que la seule raison suffisait à tous les hommes pour la conduite de la vie. (Applaudissements sur plusieurs bancs à l’extrémité gauche et à l’extrémité droite de la salle.)

M. Lemire. — Très bien ! très bien ! »

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