Emile Montégut



« Emile Montégut, dont il faudrait sauver le nom et l’œuvre... »

Charles Maurras , Lorsque Hugo eut les cent ans, page 56



Emile Montégut est né à Limoges le 23 juin 1825 (1), de Léonard Montégut, négociant en tissus, et de Marie Rouchon-Mazerat. Les Montégut appartenaient à la plus ancienne et la plus honorable bourgeoisie marchande de Limoges.

Ses grands-parents paternels furent, l’un et l’autre, victimes de la Terreur : quelques lettres de sa grand’mère, saisies lors d’une perquisition dans un château des environs, révélèrent une âme ardemment contre-révolutionnaire et surtout un esprit qui ne mâchait pas ses mots « C’est la canaille qui fait la loi aux braves gens » écrivait-elle, parlant plus loin de « la fichue nation et de sa diable de Constitution qui nous ruine depuis que ça dure ; mais les gueux y trouvent leur compte, pourvu qu’ils disent : ça ira, ça ira ; il faut avoir perdu la raison pour s’aveugler de cette manière et ils ne savent dire autre chose que : nous sommes libres, nous sommes égaux ; et moi, je pense bien différemment ». Arrêtée, elle fut transférée à Paris et comparût, le 23 juin 1794, devant le Tribunal révolutionnaire, avec dix-sept autres accusés ; condamnée à mort, elle fut exécutée le lendemain. Son mari mourût de chagrin deux ans plus tard, laissant deux orphelins dont l’un, Léonard, devait être le père d’Emile Montégut.


L’éducation de celui-ci fut toute classique et se poursuivit par des études de Droit à Paris où il arrive en 1845. Quelle y était alors l’atmosphère morale ? Paul Thureau-Dangin la décrit parfaitement, au tome VI de son Histoire de la Monarchie de Juillet. « La bourgeoisie était sensée, laborieuse, instruite, honnête, mais elle avait deux causes de faiblesse : l’une était sa rupture avec l’aristocratie de naissance, que l’aristocratie d’argent ne suppléait pas ; l’autre était la part insuffisante faite, dans la vie morale, au christianisme, que ne pouvait pas non plus remplacer la philosophie éclectique, alors officiellement investie du gouvernement des âmes, mais incapable de satisfaire à tous leurs besoins. Par cette double séparation, la bourgeoisie s’était privée de certains éléments sympathiques, généreux, chevaleresques, héroïques, qui eussent fait contrepoids à ce qu’elle pouvait avoir, par ses origines et par ses habitudes, d’un peu égoïste et d’un peu terre à terre ».


En 1847, la Revue Universelle de François Buloz, accueillit son premier article - une étude sur l’écrivain américain Emerson - inaugurant une collaboration qui devait durer plus de quarante ans. Il s’intéressera plus tard au romancier Nathaniel Hawthorne, l’auteur de la Lettre écarlate et de la Maison aux sept pignons, auquel, un siècle plus tard Julien Green rendra également hommage.


Mais, dû aux circonstances mêmes, c’est dès le numéro du 15 avril 1848, cette Lettre sur les symptômes du temps présent qui va fixer son point de vue de philosophie politique. « Il y a dans la nature, écrit-il, quelquefois, des créations déréglées, monstrueuses, des parodies sataniques. La Révolution de Février est de ce genre : elle est le résultat, moins de l’esprit de révolte que d’une perversion totale du sens moral et de la fausseté de l’esprit général. »


Montégut devint, après la mort de Gustave Planche, en 1857, le critique littéraire attitré de la Revue Universelle. Il mourut en 1895. Il avait traduit les Œuvres complètes de Shakespaere ainsi que l’Histoire d’Angleterre de Macaulay. C’est également lui qui introduisit en France des écrivains comme George Eliot et Charlotte Brontë.


Sous le titre de Libres Opinions morales et historiques, il publia en 1858 quelques essais où se font jour ce qu’on pourrait appeler les idées personnelles d’un libéral aux convictions fermes. « Le premier devoir est de comprendre, écrit-il dans l’avant-propos, préférer n’est que le second. »

On lira ainsi avec un réel intérêt les pages dans lesquelles il analyse et juge les effets de « la toute-puissance de l’industrie ». Cette constatation d’abord : « Le travail de l’industrie rassemble dans un même lieu des multitudes innombrables sous le commandement supérieur d’un chef. Ces multitudes sont à la fois libres et dépendantes, c’est-à-dire placées dans la situation la plus fausse où l’homme puisse tomber. » Et plus loin, cet avertissement aux classes dirigeantes des premières années du Second Empire : « Il serait bien temps que l’homme eut d’autres préoccupations que des préoccupations matérielles. Nous avons atteint la limite extrême que cette fièvre des intérêts ne peut dépasser sans danger pour la vie morale… »


Comme Taine, comme Renan, il fut confronté aux terribles événements de 1870-1871 : Sedan et ses conséquences, la Commune… en un mot , l’avenir même de la France mis en question. C’est alors que, reprenant des thèmes qu’il avait toujours médités, il publia ses deux célèbres articles, l’un et l’autre recueillis dans la seconde édition de ses Libres Opinions (1888) : Coup d’œil rétrospectif sur la Révolution française après les événements de 1870-1871 et La Démocratie et l’idée de Patrie.

Dans le premier, il constate la faillite des idées révolutionnaires, « une banqueroute… désormais… irrévocable », nous laissant « pour toujours sceptiques et défiants », car « pas une seule de ses promesses qu’elle n’ait été impuissante à tenir,… pas un seul de ses principes qui n’ait engendré le contraire de lui-même, et produit la conséquence qu’il voulait éviter. »

Dans le second, il cherche à cerner ce qu’est devenue la position de la France vis-à-vis de l’Europe après quatre-vingt ans de révolutions. Et là encore, la situation lui paraît dramatique et sans issue, car, écrit-il, « elle [la Révolution] nous oblige à la prendre encore pour cocarde et pour drapeau alors qu’elle ne peut plus rien pour protéger notre indépendance nationale. » L’Europe s’est renouvelée et à tous égards - de l’unité allemande à l’unité italienne - nous y avons poussé, et cette suprématie politique que la France a exercé si longtemps et dont la Révolution avait hérité du passé – « seul legs qu’elle eut voulu en conserver » - a disparu. Pourquoi ? Parce que les idées révolutionnaires sont antinomiques avec la notion de patrie, « la Révolution française… est… la parfaite antithèse et l’ennemie encore inconsciente de l’idée de patrie qu’elle devra nécessairement emporter dans son cours sous peine de disparaître elle-même. »


Emile Montégut laissa une œuvre abondante qui n’a pas été entièrement réunie en volumes. Outre sa série sur les Ecrivains modernes de l’Angleterre, on citera encore les études critiques réunies sous le titre de Nos morts contemporains ainsi que ses relations de voyages en France et à l’étranger Les Pays-Bas, impressions de voyage et d’art (1869), Souvenirs de Bourgogne (1874), En Bourbonnais et en Forez ( 1875).


voir A. Laborde-Milaa : Un essayiste, Emile Montégut 1825-1895 Librairie M. Escoffier, 1922

Emile Montégut - Qu’est-ce que la Patrie


Qu’est-ce que la patrie ? Je commence par prendre la question par son côté le plus étroit peut-être, mais le moins contesté, et je réponds avec l’antiquité : La patrie, c’est le pays des pères, et ce qui la constitue, c’est le lieu où nous sommes nés, les foyers, les autels et les tombeaux. Si cette définition est exacte, il faut avouer que la révolution, tout en prononçant très haut le nom de patrie, a peu ménagé tout ce qui la compose. Je dirai peu de choses des autels : on sait la haine toute particulière que leur a vouée la révolution, haine tellement tenace qu’au bout de quatre-vingt ans elle est aussi enflammée qu’au premier jour. Je n’insisterai pas davantage sur les tombeaux ; on sait le respect avec lequel elle les a traités, qu’ils fussent anciens ou nouveaux, qu’ils enfermassent des rois ou des révoltés, la cendre de Louis XIV ou la cendre de Mirabeau. Bien différente de ce vieux père la mort de Walter Scott qui s’était donné la tâche pieuse des protéger les sépultures héroïques contre l’oubli des vivants ou la mousse du temps, la révolution française en a brisé le plus qu’elle a pu. Je n’ai nulle envie de m’élever contre la constitution nouvelle qu’elle a donnée à la famille ; il faut bien reconnaître cependant que le sentiment qui l’a inspirée n’est point précisément le respect du foyer, que les dieux lares n’ont obtenu d’elle aucun culte superstitieux . Reste enfin ce que les Bretons appelaient la petit patrie, qu’ils aimaient à opposer à la grande, la province, le district, le lieu natal. C’est là surtout que l’œuvre de la révolution a été radicale et complète. Elle a donné à la grande patrie, il est vrai, la plus forte, la plus compacte unité que jamais nation ait connue ; mais elle a tué toutes les petites patries, et on peut dire qu’elle a effacé pour chacun de nous le lieu de naissance. Certes, lorsqu’elle opéra cette réforme si hardie, elle n’avait point la pensée de porter atteinte à la patrie, et pourtant que faisait-elle, sinon la dépouiller de tout caractère concret et matériel, la réduire à l’état de pure abstraction, de généralité métaphysique ? Oui, la grande unité qu’elle créa peut arracher l’admiration du philosophe, le respect du lettré, inspirer l’amour à quiconque sait aimer par l’intelligence, mais non pas faire battre le cœur d’un pauvre homme, et révéler à l’ignorant les émotions de cette piété nationale sans laquelle il n’est point véritablement de patrie. La patrie telle que la révolution la fit, c’est une philosophie, ce n’est pas une religion : or il faut qu’elle soit une religion pour la plus grande partie des hommes, sans quoi elle n’est point. « Ma province m’est plus chère que ma famille, ma patrie que ma province, et l’humanité que ma patrie » disait Fénelon. Ce sont là de nobles paroles, mais qui ne sont vraies que pour Fénelon et ceux qui lui ressemblent. Pour la plupart des hommes, tout amour s’éteint quand son objet est trop général. Rien n’est plus froid pour eux qu’une idée abstraite. Dites au premier venu d’aimer Dieu, il vous comprendra, et peut-être vous obéira ; dites-lui d’aimer l’être en soi et cherchez ensuite si son cœur bat bien fort. Il en est de même d’une patrie trop vaste et réduite à l’état d’abstraction politique saisissable seulement par l’intelligence. Elle est alors inaccessible au cœur, elle inspire à l’homme ordinaire un amour aussi tiède que celui qu’inspirerait à des paysans une maîtresse toujours absente et qu’ils ne pourraient jamais voir. Ce résultat s’est peut-être déjà fait sentir. Le cœur de l’homme est fort et chaud, mais il est singulièrement étroit et borné dans ses affections ; il n’aime bien que de près et ce qui est près. Or comme l’amour est le suprême régulateur de toutes nos facultés, ce qui est compris est seulement ce qui est aimé. Posséder une petite patrie est donc pour l’homme le plus sûr moyen d’en aimer une plus grande, car la grande patrie cesse d’être une abstraction pour quiconque en contemple l’image dans une plus petite : c’est une réalité tout comme la petite, il la voit, il la touche, il pourrait en faire le tour ; pour s’élever jusqu'à elle, son cœur n’a pas d’effort douloureux à faire, il n’a qu’à monter d’un degré. Lorsque cette première patrie lui manque au contraire, il se sent comme perdu au milieu d’un vaste et monotone océan d’hommes ; il ne sait plus où accrocher ses racines, et alors, se repliant sur lui-même, il s’isole égoïstement, se fait centre du monde et se constitue à lui-même son univers. C’est ainsi que par degrés insensibles une société en arrive à cet état d’individualisme stérile et impuissant dont les ravages ont pu frapper tous les yeux clairvoyants. Ce besoin d’une petite patrie au sein d’une plus grande est tellement dans la nature humaine, que partout où le pouvoir échappera aux classes éclairées, où le peuple sera libre d’agir à sa guise, on le verra immédiatement renouveler l’histoire des Flandres ou de l’Italie du moyen âge, se façonner des patries grandes comme de bonnes paroisses dont il connaîtra tous les habitants, dont il pourra faire le tour en une journée.

[...]

« Nous vivons dans un temps où la nécessité économique prime toute autre question » ; dans cette formule si simple, si peu contestable, est implicitement renfermée la destruction de l’idée de patrie. De toutes les choses de ce monde, la plus cosmopolite par nature, c’est l’intérêt matériel. Comme l’activité est leur essence, les intérêts sont sans cesse mouvants, et n’ont rien de cette fixité qui est propre à la patrie. Ils ont des résidences, des campements nommés comptoirs, ils n’ont pas de demeure. Pour qu’ils aient leur libre expansion, ils faut qu’ils ne rencontrent aucun obstacle ; or la patrie n’est composée que de barrières. Qui dit intérêt dit rapide circulation, qui dit patrie dit étroit resserrement. Les intérêts n’ont point d’âme ; ils ne connaissent pas leurs propres clients, qui se succèdent en nombre plus rapide que les passants dans une rue populeuse, et ces clients sont non pas des hommes, mais des chiffres, des raisons sociales, des valeurs momentanées. Ils sont donc isolés au milieu de la plus bruyante affluence ; aussi peut-on dire qu’il n’y a rien en ce monde qui dépasse la liberté des intérêts et qui soit plus profondément démocratique.

[...] Remarquez enfin que plus les intérêts sont multipliés et les transactions entre les peuples rapides, moins la patrie nous est nécessaire. Cela est si vrai que les meilleures et les plus vraies réformes économiques nous conduisent à ce résultat. A Dieu ne plaise que je veuille prendre parti dans l’interminable querelle des libre-échangistes et des protectionnistes ! Je crois que les libre-échangistes ont raison ; mais, s’ils sont meilleurs démocrates que les protectionnistes, les protectionnistes sont certainement meilleurs patriotes. Il y a une grande différence entre dépendre de la patrie seule pour les besoins de la vie et dépendre de tous les peuples de l’univers.

[...]

C’est une très sérieuse question que de savoir si les démocraties peuvent se défendre longtemps, et si même elles ont les ressources nécessaires pour se défendre. Ce ne sont point les leçons de l’histoire qui nous inspirent ce doute, et Dieu sait pourtant si ces leçons sont instructives. On n’aurait qu’à comparer la stabilité des Etats aristocratiques et l’existence souvent brillante, mais toujours si rapide, des démocraties, pour être déjà édifié à cet égard. Ce n’est pas davantage la mobilité, l’inconstance, la versatilité bien connues des démocraties, ni même cette dangereuse présomption subitement suivie d’une abdication désespérée et complète dont nous avons vu si souvent le triste spectacle, qui nous effrayent pour leur avenir. Le fait qui cause notre inquiétude, ce sont les ravages que l’exagération de l’idée d’égalité opère si rapidement dans les sociétés démocratiques, surtout dans une société aussi fortement centralisée que la nôtre. En temps de paix, ces ravages ne se distinguent pas, et même quand on les remarque, si l’on a tant soit peu de penchant pour la démocratie, on est tenté de les regarder comme des bienfaits ; mais vienne la guerre, surtout la guerre sur le sol de la patrie, et aussitôt on s’aperçoit du peu de force qu’une démocratie absolue laisse à une nation. Voyez un peu le spectacle que présente la France au bout de quatre-vingt ans de révolutions ; ce n’est pas assez dire, selon la métaphore depuis si longtemps en usage déjà, que c’est une société nivelée jusqu’au ras du sol, il faut ajouter que ce sol lui-même a été retourné, hersé, broyé jusqu’au tuf. Tous les éléments sociaux, c’est à dire ce qui donne à un pays fixité et continuité, ont été tour à tour déracinés ; il n’y a plus rien qu’un amas de poussière humaine désagrégée et impuissante. Dans un tel milieu social, l’Etat seul a volonté, faculté de commander et chance d’être obéi ; malheureusement, dès que le ressort de l’Etat se brise, toute direction disparaît, et les destinées de la nation sont remises à l’intelligence du hasard.

[...]

Quelle est l’importance politique du citoyen dans une démocratie comme la nôtre ? Elle est nulle, peut-on répondre hardiment. La Révolution nous a délivrés de toute contrainte, mais c’est en nous enlevant toute participation à une existence générale quelconque. Autrefois l’individu, à quelque sphère qu’il appartînt, rentrait dans un centre d’activité collective dont il ne pouvait se séparer, magistratures, ordres religieux, corporations, que sais-je encore ? Ses intérêts se rapportaient de la manière la plus étroite aux intérêts de ce groupe, ou, pour mieux dire, ils étaient les mêmes. Chacune de ses affaires privées, aussi petite qu’elle fût, avait une importance générale, et rien que pour vivre en simple particulier, il était obligé de vivre comme un être collectif. Nous pouvons en convenir facilement aujourd’hui, c’était là une manière de comprendre la personnalité humaine qui valait bien la nôtre. La plus humble existence n’avait rien de chétif, puisqu’elle était rehaussée jusqu'à une existence d’ordre général ; elle n’était pas impuissante, puisqu’elle ne connaissait pas l’isolement. Il ne faut pas chercher d’autre raison au nombre infini d’individualités éminentes que nous voyons se succéder dans les trois derniers siècles de notre histoire avec une si vivace fécondité, de même qu’il ne faut attribuer qu’à la raison contraire l’étrange disette d’hommes remarquables qui nous afflige à cette heure, et sur laquelle nous en sommes tous venus à nous lamenter après l’avoir niée si longtemps contre toute évidence.


extrait de La Démocratie et l’idée de patrie (texte daté d’octobre 1871)

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