Edouard Drumont


Ces gros livres d’Edouard Drumont : la France juive, la Fin d’un Monde, la Dernière Bataille, nous raconteraient tant de choses si nous avions la patience et le temps de les lire ! Car Drumont s’est voulu, plus que le chroniqueur, l’historien de son temps. « Historien de la vie présente... Devant les générations à venir, le Peuple et l’Aristocratie, le monde politique et le monde financier revivront dans mes livres tels qu’ils furent à la fin du XIXe siècle... »

Edouard Drumont, dont le père était fonctionnaire à l’Hôtel de Ville, est né à Paris en 1844 ; son enfance et son adolescence s’écoulèrent à quelques centaines de mètres des Tuileries. Puis vinrent la guerre qu’il fit dans la garde mobile, la défaite, la Commune. « Il avait , nous dit son biographe Emmanuel Beau de Loménie (1), assisté à la Semaine sanglante de mai ; il avait vu les fusillades, les incendies ; il avait vu brûler les Tuileries, l’Hôtel de Ville, les deux pôles de son existence d’enfant. Pour la première fois de sa vie une sorte d’angoisse l’avait pris, une sorte d’obsession à trouver une explication à tant de désastres... Déjà, ajoute-t-il plus loin, il semblait entrevoir les malfaisances entraînées dans la structure française contemporaine par les criminels enrichissements des acquéreurs de biens nationaux de la période révolutionnaire. »

*


Le 9 décembre 1893, dès l’ouverture de la session parlementaire qui avait suivi les élections législatives, l’anarchiste Vaillant avait, du haut d’une tribune, lancé dans la salle du Palais-Bourbon, une bombe qui, sans tuer personne, avait fait beaucoup de blessés, très peu gravement atteints du reste.

Tandis que la presse conservatrice multipliait les déclarations scandalisées et réclamait une répression impitoyable, Drumont, lui, répondait le 11 décembre, par un article où, sans excuser les anarchistes, il développait un impressionnant parallèle entre leurs attentats et les terroristes du siècle précédent, ancêtres de certains grands personnages de la Troisième République, du président Carnot en particulier :


« 11 décembre 1893

L’attentat d’hier continue d’exciter l’indignation générale, et la colère prend les plus calmes lorsqu’on songe à ces pauvres êtres qui étaient venus assister, par pure curiosité, à une séance de la Chambre et qui ont failli mourir d’une mort affreuse.

Que répondront les anarchistes aux protestations de ceux qui leur reprochent de frapper des innocents ? Ils répondront purement et simplement : il n’y a pas d’innocents parmi les bourgeois.

Que pensez-vous de ce propos, mon cher Magnard (2), vous dont je lisais ce matin quelques lignes éloquentes qui réclament à grands cris des répressions inédites ?

Vous trouvez ces paroles effroyables, impies, sauvages, antihumaines ; ce sont, pour employer vos propres expressions, des théories d’hommes des cavernes. En ceci je suis de votre avis ; mais, croyez-moi, ne vous livrez pas trop vivement à des protestations véhémentes. Ne blâmez pas trop durement cette déclaration de cannibales. Vous pourriez, en vous imaginant frapper sur des anarchistes, atteindre un personnage auguste dans ses souvenirs de famille.

Il y a cent ans, la bourgeoisie tenait absolument vis-à-vis des aristocrates le langage que l’anarchie tient aujourd’hui vis-à-vis des bourgeois.

Il n’y a pas d’innocents parmi les bourgeois est la reproduction textuelle d’une phrase prononcée en 1793 : Il n’y a pas d’innocents parmi les aristocrates.

Quel est donc le Ravachol qui a prononcé cette phrase atroce ? Ne cherchez pas longtemps, mon cher Magnard : c’est le grand-père du président de la République actuelle, c’est le Carnot qui, plus heureux que Ravachol, a été le fondateur d’une dynastie républicaine qui a produit des députés, des ingénieurs des Ponts et Chaussées, des préfets, des substituts qui jouissent tous de l’estime générale, et qui ont tous des biens au soleil.

Lisez dans les Mémoires du général comte de Ségur, l’historien de la campagne de Russie, qui fut membre de l’Académie française, un épisode de la vie du grand Carnot que je recommande à votre attention... Cette lecture permettra à ceux qui sont encore capables de penser, de faire plus d’une réflexion utile sur la logique mystérieuse qui préside aux événements qui se passent sous nos yeux.

... Ceux qui s’assimileront ces pages comprendront ce qu’a été réellement la bourgeoisie tueuse de 1793 dont les descendants, aujourd’hui nantis, confortablement installés à la place de l’aristocratie expropriée par les grands-pères, ont maintenant des allures de bons apôtres et déclament contre les anarchistes qui font simplement ce que les terroristes ont fait.

... La bourgeoisie jacobine n’a même pas eu assez de sens moral pour chercher à faire l’oubli autour des hommes qui, par leur grandiose scélératesse, avaient assuré le triomphe de leur caste ; elle n’a point versé à flots l’eau lustrale pour effacer la trace des crimes de 1793 ; elle a, au contraire, fait fumer l’encens devant l’image des coquins audacieux qui ont égorgé des millions de créatures humaines ; elle a élevé solennellement une statue à Danton, l’auteur de ces massacres de Septembre que jamais les attentats anarchistes ne dépasseront en horreur. »


Et quelques mois plus tard, après l’exécution de Vaillant, cet article (6 février 1894) dont j’extrais trois paragraphes :


« ...En essayant d’obtenir la grâce de Vaillant, nous avons pu déplaire aux badauds cruels qui suivent en aboyant toutes les charrettes, nous avons marqué notre place où nous souhaitions qu’elle fût, parmi les humains et aussi parmi les sages, parmi ceux qui savent, parmi ceux qui ont interrogé l’histoire dans le passé et qui l’ont regardée s’écrire sous leurs yeux dans le présent.

La société bourgeoise en se montrant implacable, n’a peut-être pas cru commettre un crime : elle s’apercevra bientôt, je le crains, qu’elle a commis une lourde faute.

La bourgeoisie révolutionnaire n’a dû le pouvoir qu’à des violences, des complots, des insurrections, des meurtres sans nombre et des forfaits monstrueux. L’homme qui a signé l’ordre d’exécution de Vaillant est le petit-fils d’un tueur de 1793, d’un membre de ce Comité de Salut Public qui félicitait Carrier et encourageait Joseph Lebon. »


Quatre mois plus tard, le Président Carnot, en visite officielle à Lyon, était assassiné par l’anarchiste italien Caserio, qui déclarait avoir voulu venger Vaillant.

« ... Il y a cent ans, écrit alors Drumont dans la Libre Parole, des milliers d’innocents étaient égorgés à Lyon en vertu d’un décret du Comité de Salut public au bas duquel était la signature de Carnot. « La ville de Lyon sera détruite, disait l’article 3 de ce décret. Tout ce qui a été habité par les riches sera démoli. » Le sang coule à flot, les blessés ralent et demandent qu’on les achève

Cent ans après, le petit-fils de Carnot fait son entrée solennelle dans la ville pavoisée. Toutes les autorités viennent se prosterner devant lui, l’archevêque, qui ne serait pas fâché d’être cardinal, ne craint pas de louer ce chef d’Etat qui a approuvé toutes les lois contre l’Eglise.

Soudain un assassin se dresse et frappe cet homme...

En plaçant le buste de Brutus, tueur de César, à la tribune de la Convention, en honorant les massacreurs de Septembre, en élevant une statue à Barbès, en glorifiant toutes les insurrections victorieuses, le régime jacobin n’a pu raisonnablement espérer inculquer aux hommes la vénération pour l’autorité et le respect de la vie humaine.

Les Conservateurs de la Chambre sont les seuls dans le pays à ne pas voir ces évidences. Ils lèchent les bottes des assassins devenus gendarmes, et, en se mettant cyniquement du côté des ennemis de l’Eglise, en déclarant que le succès justifie tout, ils dépravent profondément encore la conscience publique. « Il faut des arrestations, des commissaires de police, des agents, beaucoup d’agents » crient les Doudeauville, les Reille, les Lanjuinais.

... Cette bourgeoisie révolutionnaire n’est point seulement gangrenée moralement ; elle est aussi atteinte d’une dégénérescence intellectuelle à peu près complète ; elle a détruit dans les coeurs tous les nobles sentiments qui sont la sauvegarde de l’Ordre social, et elle ne sait plus même se défendre matériellement. »


*

Il semble de bon ton, dans les milieux nationalistes d’aujourd’hui, d’ignorer leurs prédécesseurs d’il y a cent ans, ou de n’en parler que sur un ton au mieux légèrement condescendant. Mais, pour certains d’entre eux, la condescendance fait purement et simplement place au mépris.


C’est pour cette raison qu’en ce qui concerne l’auteur de la France juive, du Massacre de Fourmies et de tant de beaux livres, le héros de la Grande peur des bien-pensants, je veux rappeler quelques textes qui l’honorent et que j’ai rassemblé sous le titre :


La Gloire d’Edouard Drumont


Le premier est de Charles Maurras et inclut une longue citation de Léon Daudet ; il se trouve au tome I du Dictionnaire critique et politique à la rubrique Drumont (Edouard).

Le second est tiré du tome II (1898-1902) des Cahiers de Maurice Barrès. C’est une lettre adressé à un Drumont bien vivant à qui Barrès dédiait en cette même année 1902 le troisième roman du cycle de l’Energie Nationale, Leurs Figures.


Voici le premier.


« Je veux m’associer aux fortes paroles de Léon Daudet :


« La mort d’Edouard Drumont (3) est un deuil national. Ce grand citoyen a connu de son vivant la popularité et la gloire. Il part en pleine tourmente, alors que les vies françaises les plus nobles tourbillonnent comme des feuilles rougies et le bruit de sa chute en sera moins retentissant. Mais la France victorieuse et rénovée saluera en lui un de ses fils les meilleurs et les plus clairvoyants, un de ceux qui, au milieu de l’affaissement général, ont su voir, comprendre, frapper.

Son œuvre, dont la portée est incalculable, est moins d’un polémiste et d’un pamphlétaire que d’un historien. Il semble incompréhensible aujourd’hui que la seule constatation du fait qui est au fond de la France juive ait soulevé, voici trente ans, une telle tempête.

Le retentissement de ce livre magistral fut en raison directe des efforts faits pour le tenir sous le boisseau. Drumont, observateur visionnaire et doué d’une prescience unique, nous a appris à lire notre temps. »


Oui, la génération qui eut dix-huit ans l’année de la France juive (4) est tout entière débitrice d’Edouard Drumont. Ce grand Français l’orienta vers la vérité politique. Complétant et achevant Taine, sa critique profonde et juste a fait d’abord sentir les réalités premières de la vie d’un peuple, le sol et le sang. Complétant et achevant Déroulède, l’œuvre de Drumont donna aussi à comprendre ce qu’il y avait à faire au dedans du pays pour retrouver Metz et Strasbourg. La formule nationaliste est ainsi née, presque tout entière, de lui ; et Daudet, Barrès, nous tous, avons commencé notre ouvrage dans sa lumière. Nous l’en avons remercié tous les jours durant sa vie. Cette admiration et cette gratitude doivent le saluer à son lit de mort.

Chroniqueur merveilleux, historien voyant et prophète, cet esprit original et libre s’échappait aussi à lui-même. Il ne vit point tout son succès. On doute même qu’il ait connu, lui si fier cependant, les proportions du monument élevé de ses mains rapides. Mais il en est ainsi presque toujours, pour qui travaille dans le droit fil de la vie et de la vérité. L’auteur qui se dédouble peut alors reculer devant l’œuvre faite et répéter le mot fameux : - « Je ne la croyais pas si grande ». (Action française, 6 février 1917).



Voici le second, dans toute sa simplicité.


« Mon cher ami,

« Si je n’avais craint de donner un pendant à votre beau livre, le Testament d’un Antisémite, j’aurais pu intituler ce recueil, Testament d’un nationaliste. C’est bien exactement un témoignage de mon activité politique. »


Et Barrès notait en marge de cette lettre :


« Je vous aime surtout parce que je suis né nationaliste. Je ne sais pas si j’ai eu la bonne fortune d’inventer le mot, peut-être en ai-je donné le premier la définition. »



(1) Emmanuel Beau de Loménie : Edouard Drumont ou l’anticapitalisme national - Jean-Jacques Pauvert, 1968.


(2)Francis Magnard, directeur du Figaro depuis 1875.


(3) le 5 février 1917.


(4) La France juive est parue en 1886 ; Maurras était né en 1868.

Retour à l'accueil