De Balzac à Gobineau


Dès les premiers chapitres de l’Essai sur l’Inégalité des Races Humaines dont, rappelons-le, les deux premiers volumes parurent en 1853, Gobineau est amené à rechercher la signification de l’ensemble d’idées que renferme le mot civilisation ; en effet, écrit-il, « c’est par l’existence relative ou l’absence absolue de cette grande particularité que je puis seulement graduer le mérite des races ».
S’opposant à Guizot pour qui la civilisation est un fait, de nature d’ailleurs essentiellement politique, Gobineau y voit une notion beaucoup plus complexe, un état ou un milieu « dans lequel une société humaine a réussi à se mettre, qu’elle a créé, qui émane d’elle, et qui à son tour réagit sur elle ». Les lois de cet état sont essentiellement la stabilité et la sociabilité, conditions premières d’un progressif perfectionnement spirituel, moral et matériel.
Mais la perfection est « chose instable et fugitive » et la diversité des peuples que Gobineau distribue en races féminines (tendance à la contemplation) et races masculines (besoin de domination) élargit presque à l’infini l’échelle des degrés de la civilisation.
Examinant ensuite la civilisation européenne dont il attribue le principal et déterminant mérite à l’élément germanique (mâle) des peuples qui la composent, Gobineau en arrive à se poser la question suivante - et c’est là que les résultats de ses réflexions  vont rejoindre d’une manière frappante, les idées exposées par Balzac, notamment dans Les Paysans : « Peut-on affirmer que les sociétés européennes soient entièrement civilisées ? que les idées, les faits qui se produisent à leur surface, aient leur raison d’être bien profondément enracinée dans les masses, et que les conséquences de ces idées et de ces principes répondent aux instincts du plus grand nombre ? »
Et, rassemblant des éléments de réponse, c’est d’abord en France même qu’il trouve, dans les populations rurales, « un sentiment invinciblement hostile à notre civilisation » : résistance passive à l’instruction et, chez ceux qui en acquièrent les premiers éléments, utilisation de celle-ci dans un sens hostile à l’ordre social, attachement à tout un fond d’anciennes croyances païennes ou magiques. « Et encore, ajoute-t-il, si nos populations rurales n’étaient que grossières et ignorantes, on pourrait se préoccuper médiocrement de cette séparation… Mais il en est de ces masses comme de certains sauvages… Leurs affections et leurs antipathies ne vont pas au hasard, et tout, chez elles, concorde dans un enchaînement logique d’idées fort arrêtées » dont la base est que tout ce qui n’est pas comme elles, paysan, doit être considéré comme étranger, voire ennemi. « A la vérité, ils  ne… tuent pas, grâce à la terreur… que leur inspirent des lois qu’ils n’ont point faites, mais ils haïssent franchement… se défient et, quant à ce qui est de rançonner, s’en donnent à cœur joie quand ils le peuvent sans trop de risques ». S’ils ne sont pas méchants, du moins entre eux, « ils se regardent comme une autre espèce, espèce, à les en croire, opprimée, faible qui doit avoir son recours à la ruse, mais qui garde aussi son orgueil, très méprisant ».

Et c’est ici que nous croyons entendre la grande voix du père Fourchon répondant à Blondet, dans le dialogue - ou plutôt le monologue - fameux du chapitre des Paysans intitulé Les Ennemis en présence : « Ce que nous avons de mieux à faire est de rester dans nos communes, où nous sommes parqués comme des moutons par la force des choses, comme nous l’étions sous les seigneurs. Et je me moque bien de ce qui m’y cloue. Cloué par la loi de la Nécessité, cloué par celle de la Seigneurie, on est toujours condamné à perpétuité à la tarre. Là où nous sommes, nous la creusons la tarre et nous la bêchons, nous la fumons et nous la travaillons pour vous autres qu’êtes nés riches, comme nous sommes nés pauvres. La masse sera toujours la même, elle reste ce qu’elle est… Nous vous laissons tranquilles, laissez-nous vivre… Autrement, si ça continue, vous serez forcés de nous nourrir dans vos prisons où l’on est mieux que sur nout’ paille. Vous voulez rester les maîtres, nous serons toujours ennemis, aujourd’hui comme il y a trente ans. Vous avez tout, nous n’avons rien, vous ne pouvez encore prétendre à notre amitié ! »

Et la conclusion de Gobineau est, pour le moins, pessimiste :

« Qu’on n’en doute pas, le fond de la population française n’a que peu de points communs avec sa surface ; c’est un abîme au-dessus duquel la civilisation est suspendue, et les eaux profondes et immobiles, dormant au fond du gouffre, se montreront, quelque jour, irrésistiblement dissolvantes… Les paysans nous regardent presque comme des ennemis. Ils n’entendent rien à notre civilisation, ils n’y contribuent pas de leur gré, et, autant qu’ils le peuvent, ils se croient autorisés à profiter de ses désastres.
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J’applique à toute l’Europe ce que je viens de dire de la France, et j’en infère que, pareil en ceci à l’empire romain, le monde moderne embrasse infiniment plus qu’il n’étreint. On ne peut donc accorder beaucoup de confiance à la durée de notre état social, et le peu d’attachement qu’il inspire, même dans des classes de population supérieures aux classes rurales, m’en paraît une démonstration patente. Notre civilisation est comparable à ces îlots temporaires poussés au-dessus des mers par la puissance des volcans sous-marins. Livrés à l’action destructive des courants et abandonnés de la force qui les avait d’abord soutenus, ils fléchissent un jour, et vont engloutir leurs débris dans les domaines des flots conquérants. Triste fin, et que  bien des races généreuses ont dû subir avant nous ! Il n’y a pas à détourner le mal, il est inévitable. La sagesse ne peut que prévoir, et rien davantage. La prudence la plus consommée n’est pas capable de contrarier un  seul instant les lois immuables du monde ».
Le Courrier Balzacien n° 25 – 4e trimestre 1986



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