Jean-Yves Bertrand-Cadi

Le colonel Chérif Cadi Serviteur de l’Islam et de la République



« Quelle partie de l’univers n’avons-nous pas successivement possédée et perdue, sans qu’il en reste même dans notre mémoire le souvenir du nom des pays que nous avons régis, des hommes éminents qui nous les ont acquis, et de ceux qui ont consacré leur talent à nous les conserver ». Cette phrase de Buchon, que le Bourget d’Outre-Mer répétait à Saint-Augustin en Floride et le Barrès du Voyage de Sparte devant les châteaux francs de Morée, nous remet en mémoire l’importance et la grandeur de l’œuvre colonisatrice de la France dans le monde.


La dernière phase de cette œuvre toujours recommencée est celle qu’initia la Troisième République après 1870 et dont le mobile était moins une volonté d’expansion de la civilisation française que le désir « d’ajourner la Revanche jusqu’à ce que l’Allemagne nous l’imposât » – ce qui advint. La France républicaine était, sur ce sujet, divisée contre elle-même et, sauf en de rares moments de crise, elle n’eut pas clairement conscience de ses destinées colonisatrices ; en effet, privée de doctrine intérieure stable, elle ne savait que faire de l’empire que, peu à peu, soldats, missionnaires, explorateurs, administrateurs, lui apportaient. On peut même dire que les grands thèmes du XIXe siècle, soutenus par une République longtemps vacillante - liberté, égalité, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, etc... - étaient purement et simplement en contradiction avec l’œuvre entreprise.


C’est pourquoi la personnalité complexe du colonel Hadj Si Chérif Cadi, si longuement et si clairement analysée par son petit-fils, Jean-Yves Bertrand-Cadi *, est aussi exemplaire qu’elle est restée, à ce degré de conscience de soi, véritablement unique.

Le destin de cet officier français, né en 1867 à Souk-Arhas et mort en 1939, qui fut le premier musulman Algérien à entrer à l’Ecole polytechnique ; qui, à 22 ans, accepta de renoncer à son statut personnel musulman pour être « naturalisé » - procédure exceptionnelle à laquelle ne se soumirent qu’un nombre extrêmement limité d’Algériens ; qui n’envisagea jamais, pour lui-même comme pour son pays natal, d’autre avenir que dans le cadre de la nation et de la civilisation françaises, nation à laquelle il était fier d’appartenir et civilisation à laquelle il voua toute sa vie une amitié, une admiration et une reconnaissance sans bornes - ce destin méritait l’étude que lui a consacré son petit-fils et dont la lecture nourrit une méditation de tous les instants.


Il est bien difficile de résumer un livre comme celui-là, dont bien des pages mériteraient d’être citées. L’auteur, extrêmement documenté tant sur le parcours personnel de son grand-père que sur son environnement historique, s’y montre d’une impartialité remarquable.

Mais on remarque vite qu’au regard de l’évolution de la vie et de la pensée de Chérif Cadi, le cadre socio-culturel à l’intérieur duquel il évolue demeure presque immuablement figé, même pendant et après les profonds bouleversements que connurent l’Europe et le monde pendant les 25 dernières années de sa vie. Les problèmes non résolus de la fin du Second Empire et des débuts de la Troisième République sont toujours posés au début des années 20 et au milieu des années 30.

Pouvaient-ils être résolus dans le cadre d’institutions qui n’évoluaient pas ? C’est une autre voix qui, au cours de ces mêmes années s’élevait au Parlement, celle d’un député noir de la Guadeloupe, René Boisneuf, qui, interpellant le ministre des colonies de l’époque, Albert Sarraut, répond à cette question :

« La véritable politique coloniale de la France est la politique d’assimilation...

La politique coloniale française, dès son début au XVIIe siècle, fut une politique d’assimilation. C’est ainsi que l’édit de mars 1665, si cruel en certaines de ses dispositions, octroyait aux indigènes affranchis les mêmes droits dont jouissaient les personnes nées libres. Où en sommes-nous aujourd’hui, sous notre République égalitaire et démocratique, de l’application de ces principes ? Y a-t-il progrès ou recul ?... »


Si la lecture de la vie de Chérif Cadi ne donne pas de réponse à ces grandes questions - qui, d’ailleurs ne se posent plus aujourd’hui : les colonies ont disparu mais la civilisation aussi - elle fait revivre un homme qui, tout en conservant sa tradition religieuse, avait choisi, pour lui et pour sa patrie, la voie la plus difficile.


Cadi visita les lieux saints de l’Islam où il observa minutieusement les rites prescrits par le Prophète ; cela se passait en 1916, au cours de sa participation à cette obscure et difficile campagne du Hedjaz qui vit des officiers français, aux côtés de l’Anglais Lawrence soutenir les ambitions indépendantistes de Chérif Hussein et de ses fils dans leurs rêves de création d’un royaume arabe. C’est là qu’il prit contact pour la première fois avec cet Islam arriéré et barbare qui semblait ne pas avoir évolué depuis des siècles ; c’est là aussi que, retrouvant la terre berceau de ses ancêtres, il purifia définitivement sa propre foi.


Mon grand-père maternel, le colonel Firmin Jacquillat (1855-1940), polytechnicien et officier d’artillerie lui aussi, a bien connu Si Chérif Cadi dont il fut quelque temps le chef et, toute sa vie, l’ami. Et des quelques lettres de celui-ci retrouvées dans les archives de mon grand-père, je voudrais citer quelques paragraphes de celle du 3 avril 1930, particulièrement éclairante de la personnalité héroïque de cet homme :

« Mon Colonel et bien cher ami, je suis vraiment confus de mon retard à répondre à votre bonne lettre du commencement de l'année 1930.

1930 ! C'est l'anniversaire du grand événement. De la conquête ? non, parce que les Barbaresques ne formaient pas une nation, mais vivaient en clans primitifs, ennemis les uns des autres et se razziant sans cesse. C'est l'anniversaire de la libération de mon peuple de l'oppression des Mongols ; c'est la date bénie de notre rentrée dans la vie civilisée que nous avions abandonnée pendant les siècles d'anarchie et de misère de la domination des Vieux Turcs.

Donc mes frères mahométans vont suivre avec joie les fêtes du Centenaire, comme je le leur ai conseillé par de nombreux articles dans la "Voix indigène", journal écrit à Constantine par l'élite musulmane dont je suis fier d'être le chef.

Les Français, mes frères d'adoption, peuvent être fiers de l'oeuvre accomplie en un siècle : avant 1830, l'Algérie, autrefois le grenier de Rome, était devenue terre stérile et ne nourrissait qu'un petit nombre d'hommes. Les vallons et les plaines étaient devenus le théâtre des exploits des pillards. Point de sécurité, point de routes, les relations entre les hommes ne pouvaient se faire que par caravanes armées en guerre.

Après un siècle de travail et de sécurité, nous voyons un grand changement : un puissant réseau de voies de communication assure partout les échanges entre les habitants dont le nombre a plus que doublé, d'abondantes récoltes assurent partout la vie. Le petit bédouin qui aurait été l'esclave des pachas est devenu polytechnicien, ingénieur et astronome, enfin officier supérieur de l'artillerie française. »


|les mots soulignés le sont sur l’original de la lettre] Xavier Soleil



Jean-Yves Bertrand-Cadi : Le colonel Chérif Cadi Serviteur de l’Islam et de la République - Maisonneuve et Larose, 2005.

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