Balzac traditionnel

 

 

 

« Moi, j’aurais porté une société tout entière dans ma tête. »

H de Balzac, Correspondance.

 

 

 

Il faut revenir sur le cas de Balzac, dont la hautaine statue gêne si prodigieusement nos lilliputiens démocrates. Celui que Taine déclarait être, avec Shakespeare, « le plus grand magasin d’accessoires de l’humanité », fut avant toutes choses un traditionnel. Il démêla nettement les sophismes révolutionnaires, prédit le gâchis où nous sommes, dédaigna la gloriole populaire et facile où se complurent Michelet et Victor Hugo. J’entends par là qu’il ne saurait servir de point d’appui aux détestables métis qui vont être forcés d’inaugurer son marbre. Son oeuvre gigantesque et inattaquable arc-boute les idées que nous défendons. Il est de notre bord, non du leur. Les fantoches de la comédie parlementaire n’ont rien à voir avec le génie de la Comédie humaine.

On se rappelle la déclaration célèbre qui devrait être gravée sur ce piédestal : « J’écris à la lueur de deux vérités éternelles : la religion, la monarchie... » N’eut-il pas prononcé cet aveu, qu’on l’eut pressenti rien qu’à l’ordre qui régit son immense production. Les lois de l’organisme social y copient celles de l’organisme individuel. Balzac reconnaît, à chaque page, la nécessité de la méthode, de la hiérarchie, de l’autorité. A chaque page il dénonce les erreurs d’un pseudo-libéralisme, lequel ne peut aboutir qu’à l’anarchie, de ce suffrage pseudo-universel qui fait affleurer les plus vives convoitises, les plus bruyantes incapacités d’une nation. A chaque page il affirme son respect du catholicisme, de la patrie, de la famille, triple lien de la France moderne, sans lequel la France s’éparpille, se déroute et se corrompt.

Il est juste de rappeler ici qu’un autre observateur de la vie et de la race, M. Paul Bourget vient, après une longue traversée ethnique et psychologique, d’aborder aux mêmes conclusions. Il y a là plus et mieux qu’une simple coïncidence. Le flambeau traditionnel est indispensable à qui veut explorer les dernières grottes du sentiment et de la pensée modernes. Toutes nos variations, tous nos malaises, toutes nos convulsions même ne sont que l’aboutissement d’une longue doctrine. Le virus révolutionnaire n’agit pas depuis si longtemps sur notre organisme qu’on ne puisse, au-delà de ses ravages, étudier des parties saines et probantes. C’est le haut mérite du romancier de venir ainsi en aide à l’historien, de remonter, par l’analyse, jusqu’aux sources de la légende.

Dans cette confession détournée, qui porte le titre de Louis Lambert, Balzac déclare que « les plus beaux génies humains sont ceux qui sont partis des ténèbres de l’abstraction pour arriver aux lumières de la spécialité ». Telle est la route de l’intuition. Et Balzac fut un intuitif. A Raymond Brücker, l’éloquent et mystique auteur du Chas de l’aiguille, qui lui demandait avec effroi comment il avait pu étudier autant de caractères, il répondait spontanément : « Je n’ai pas le temps de les étudier, j’ai à peine celui de les décrire. »

Ce n’était point là un paradoxe. L’oeuvre d’Honoré de Balzac doit être envisagée comme la projection, par un style ardent et tumultueux, d’une de ces personnalités représentatives qui charrient dans leur hérédité toute une société, toute une époque. Dans la lignée de chaque homme il y eut des amoureux, des ambitieux, des avares, des prodigues, des guerriers, des timides, des sages et des fous. Mais il n’appartient qu’à l’écrivain de génie de rendre, par ses livres ou ses drames, la vie à toutes ces parcelles de la descendance, à ces éléments ancestraux. Honoré de Balzac est, ainsi que son émule Shakespeare, le biographe inspiré de lui-même en tant que lui-même renfermait une multitude de personnages distincts. Il a rendu la voix à ces fantômes qui nous parcourent incessamment, dont notre individualité n’est que le carrefour éphémère.

Plus ces fantômes sont nombreux, plus leurs traits de caractères sont nets, plus leurs physionomies sont obsédantes et plus l’âme de l’auteur, qui ressuscite et fait mouvoir tant d’âmes différentes, doit être déterminée dans sa croyance et dans sa conviction. Chaque fois qu’au milieu de ses récits l’auteur de Louis Lambert, des Chouans, du Père Goriot prend la parole pour son propre compte, il insiste, avec une force singulière, sur le prestige de la foi et du loyalisme, sur la nécessité architecturale des vieux cadres sociaux et familiaux que cherchent à disloquer nos iconoclastes contemporains, nos rusés flatteurs et dupeurs du peuple.

J’ouvre le Curé de Village, chef-d’oeuvre douloureux et tragique, et j’y lis ceci : « En perdant la solidarité des familles, la société a perdu cette force fondamentale que Montesquieu avait découverte et nommée l’honneur. Elle a tout isolé pour mieux dominer, elle a partagé pour affaiblir. Elle règne sur des unités, sur des chiffres agglomérés comme des grains de blé dans un tas. » Aucun économiste, aucun légiste n’a dégagé, de l’heure actuelle, une formule plus saisissante et plus âpre. Quelques pages plus loin je trouve la réflexion suivante, qu’on ne saurait trop méditer : « L’Eglise traverse des conjonctures difficiles. Nous sommes obligés de faire des miracles dans une ville industrielle, où l’esprit de sédition contre les doctrines religieuses et monarchiques a poussé des racines profondes, où le système d’examen né de la Réforme et qui s’appelle aujourd’hui libéralisme, quitte à prendre demain un autre nom, s’étend à toutes choses. »

On pourrait multiplier ces exemples. Comme Taine son admirateur et son critique, Balzac eut la Révolution en horreur. Comme Taine, par d’autres voies, car il utilisa l’introspection, alors que l’historien de nos origines utilisa les manuscrits et les bibliothèques, il démêlé le danger que ces misérables jacobins et leurs fils moins sanglants, mais plus lâches, faisaient courir à la patrie. Comme Taine, par une autre méthode, car il nous présenta des images au lieu de nous donner des raisons, il alla jusqu’au bout de sa critique et de sa démonstration sans se soucier des clameurs ou du silence qui essaieraient, par alternatives, de couvrir le cri de sa conscience.

Joignez à cela qu’il fut toujours, dans l’exposé des événements, impartial. Lisez, pour vous en convaincre, et rapprochez l’histoire rudimentaire et haineuse de la chouannerie, telle qu’elle est contée par Michelet, puis cet admirable livre, le premier en date de la Comédie humaine, qui a pour titre : les Chouans. L’historien, ici, c’est Balzac, alors que Michelet n’est que le pamphlétaire. Le philosophe, c’est encore Balzac, qui a su dégager, de cette héroïque antithèse entre la tradition et la révolution, une aventure de passion contrariée par des haines politiques, comparable seulement, pour la puissance lyrique, aux Amants de Vérone de Shakespeare.

Traditionnelle, réaliste et lyrique, l’âme de Balzac était ce qu’on peut imaginer de plus contraire au romantisme de Victor Hugo, au sous-romantisme fétide et brutal des prétendus naturalistes. Il est exempt de toute vaine rhétorique, de tout cliché démagogique et fangeux. En lui aucun appel aux Etats-Unis d’Europe ; il était bien trop sagace et pénétrant pour mettre en majuscules ou en italiques les mots aujourd’hui prostitués de Vérité, d’Humanité, de Justice. Il fut un visionnaire et non un utopiste, un prophète et non un rhéteur. Penchez-vous sur cet océan de vertus et de vices, d’ambitions déchaînées, d’ardeurs forcenées. Vous n’entendrez monter de là aucune rumeur malsaine, aucun appel à l’envie, à l’insurrection, à cette lutte de classes qu’utilisent tant de poètes troubles et d’idéologues incertains.

On a pu dire, non sans vraisemblance, que cette merveilleuse imagination balzacienne avait servi de guide au réel, que la société présente s’était en quelque sorte modelée sur son peintre par anticipation. Nous avons vu, nous voyons chaque jour Vautrin, le scélérat insaisissable ; Philippe Bridau, qui se fraie un chemin par le crime et la hardiesse ; César Birotteau, l’inventeur et le commerçant malheureux ; des chercheurs d’absolu, des bons et des mauvais juges, des frénétiques de jouissance comme Rubempré, de pouvoir comme Rastignac, de domination morale comme de Marsay, des héros obscurs comme le père Goriot, David Séchard, des vicieux comme Hulot, des rouées comme Mme Marneffe, des femmes délicieuses de grâce et de dévouement comme la princesse de Cadignan, la duchesse de Langeais. Cependant, les êtres plats et bornés qui sont maintenant aux affaires, les patients rongeurs du pays n’ont guère de place dans cette galerie.

Chaque personnage du glorieux créateur, même abject et vil, est relevé par une pointe de désir qui empêche la souillure complète. Même les policiers tels que Corentin, Contenson, Peyrade, ont des accès de courage, d’abnégation, de dévouement à la chose publique. Toute l’oeuvre est soulevée , purifiée par un souffle d’idéalisme qui lui permet de flotter sur les âges, « vaisseau favorisé par un grand aquilon », comme dit Baudelaire.

Le propre du génie de Balzac c’est d’avoir dressé, dans une lumière à la Rembrandt, des figures inoubliables, c’est d’avoir typifié des êtres qui nous servent encore de points de ralliement, car on dit un Hulot, un Gaudissart, un Cousin Pons. Or, dans l’heure qui sonne, le nivellement démocratique tend à faire de plus en plus, de la masse obéissante, une grisaille où tranchent à peine quelques tartufes rouges, plus accusés ou plus conscients. Il monte, des bas-fonds de la société, une vapeur pestilentielle qui obscurcit tout, confond les traits et les gestes, donne, dans le spectacle quotidien, la prééminence au cabotinage et aux instincts. Les nuances ont disparu et les couleurs elles-mêmes perdent de leur éclat.

Une autre marque de ce génie fut de respecter le lecteur. Où que l’entraînât son investigation, l’auteur touchait les plaies les plus rebutantes d’une main légère. Il ose tout dire, mais d’une manière détournée, cursive, presque sibylline, qui permet encore le frisson du beau. Regardez où nous a entraîné la socialisation de l’art avec la mise au jour de tous les appétits. Une même impudeur fait le fond du fatras naturaliste. Le vice plat et sordide se joue au premier plan du tréteau littéraire, parmi les coquins sans envergure et les valets de la démagogie.

Aussi, quand les histrions à portefeuille s’approchent du monument de Balzac, n’avons nous qu’à crier : « Bas les pattes !... » Il n’est pas leur homme. Il n’est pas leur propriété. Il n’est pas même leur chroniqueur. Il leur échappe par ses tendances, par le bloc et le détail de son oeuvre, par son puissant relief, par sa force élégante et souple. Que la Révolution réserve ses couronnes à ceux qui l’ont encensée et flattée. Son simple contact serait un outrage immérité pour les deux plus grands et les plus valables représentants de la dignité française dans le siècle qui vient de s’éteindre, j’ai nommé Chateaubriand et Balzac. Nous autres, les tenants de la cause traditionnelle, revendiquons sans cesse ces deux maîtres et prenons exemple sur eux.

 

 

                                                        Léon Daudet, La France en alarme  Ernest Flammarion, sans date (1904)

 

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