Balzac dans le premier volume du Journal de Julien Green 
 

Les références à Balzac dans le premier tome du Journal de Julien Green (1) sont nombreuses et parfois curieuses. C’est Louis Jouvet qui, essayant de l’orienter vers le théâtre, lui déclare que « Balzac a manqué sa vocation qui était de faire du théâtre ». C’est aussi Malraux qui, au cours d’une conversation chez André Gide sur « l’actualité de la littérature  contemporaine », quelqu’un ayant prononcé le nom de Balzac, s’exclame : « Ne parlons pas de Balzac » ; et, ajoute Julien Green, « tout le monde a paru d’avis qu’en effet il n’était pas possible de parler de Balzac, mais je n’ai pas compris pourquoi ». C’est parfois Green lui-même qui, décrivant certaine personnes ou certaines situations, ne manque pas d’évoquer Balzac, comme, le 15 décembre 1931, dans la page suivante :

« Visite au gérant du 28 avenue du Président Wilson. Il habite du côté de la gare du Nord, un petit appartement noir et triste. Lui-même est un très vieux monsieur à la barbe blanche et au nez rouge, et il entend ou n’entend pas ce qu’on lui dit, selon que la chose lui convient ou non. Son bureau est une pièce sinistre, tout encombrée de papiers, de chemises qui vomissent leurs baux, leurs quittances et leurs sommations. Sur la cheminée, un buste de femme fort étonné d’être là, par Carpeaux. Aux fenêtres, des verres de couleur, et dans une bibliothèque d’acajou quelques livres polissons. Parti que Balzac eût tiré de toutes ces indications. On est quelquefois intrigué, et oui, presque irrité par le mystère des êtres que l’on côtoie sans jamais pouvoir les connaître . » 

Les évocations les plus intéressantes sont toutefois celles où - citant ou non Balzac - Julien Green qui est déjà l’auteur de Mont-Cinère, d’Adrienne Mesurat et de Léviathan, réfléchit à son métier de romancier, rejoignant les préoccupations de son devancier et leur apportant des solutions parfois très voisines.

Ainsi, le 27 novembre 1932 : « Quel bizarre romancier que la vie ! Comme elle répète ses effets, comme elle appuie de sa lourde main, comme elle écrit mal ! Ou bien, elle revient sur ce qu’elle a dit, elle oublie le plan qu’elle avait en tête, elle se trompe de destinée et donne à l’un ce qui devait échoir à l’autre, elle rate le livre qu’elle tire à des millions d’exemplaires. Et tout à coup, de magnifiques éclairs de génie, des revirements comme Balzac n’en rêva jamais, une audace de fou inspiré qui justifie toutes les erreurs et tous les tâtonnements ».

Ou le 6 août 1931 : « La difficulté d’écrire, je l’éprouve tous les jours, est de trouver le lien invisible(2) qui unit les uns aux autres toutes les phrases d’un livre. Je veux dire que deux phrases étant écrites, il doit en exister une troisième non écrite qui joint ces phrases de telle sorte que sans elle les mots tracés sur le papier perdent quelque chose de leur sens. Cette phrase idéale, on doit en entendre le son, mais seul un mavais écrivain essaierait de l’emprisonner dans les jambages de l’écriture car elle doit voler comme vole le souffle sur les lèvres d’un homme qui parle, et c’est elle qui fait que la page respire ».

Ou encore le 22 octobre 1931 : « Il y a pour un romancier une réalité conventionnelle et une réalité qu’on pourrait appeler une réalité de vision. Celui dont le métier est de raconter des histoires concevra ce que j’essaye d’exprimer. Les mots, quelquefois, s’assemblent comme d’eux-mêmes et forment des images qui peuvent avoir un certain air de vérité auquel le mauvais écrivain et le lecteur inattentif se laissent prendre. La vérité de vision demande un effort beaucoup plus rude, une espèce de don de soi. Il ne suffit pas d’écrire, par exemple : « Elle recula devant ce regard ». Il faut, par le dedans, voir ce que ces mots décrivent. Autrement, la phrase qui viendra ensuite sera un peu moins vraie (c’est à dire qu’elle n’aura pas le son de la vérité authentique, qui est la seule vérité), et la phrase qui viendra après celle-là encore moins vraie, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’auteur se soit ressaisi. » 

Et encore ici : « Je ne lirais pas sans ennui un livre dont toutes les pages seraient déterminées par la première, et cependant j’aime qu’une espèce de fatalité préside à l’œuvre d’art. Il faut, je crois, que le lecteur ait l’impression qu’il n’aurait pu en être autrement et qu’autour des personnages flotte malgré tout quelque chose d’indéfinissable, la possibilité d’autre chose, les mille possibilités dont le destin n’a pas voulu. » (22 juin 1932).

Et, après une lecture de Madame Bovary, il note : « Ce n’est pas une vision (2) comme chez Balzac ou Dickens, c’est presque un rapport. » 

D’autre part, tout comme Balzac, Julien Green éprouve parfois de grandes difficultés à écrire. « Plus d’une fois, note-t-il le 15 août 1933, j’ai eu l’impression que le don d’inventer m’était retiré… » Le don d’inventer… Et pourtant, pour Green comme pour Balzac, l’essentiel du génie n’est pas là, comme il l’avait lui-même remarqué le 4 février 1933 :

« Le romancier n’invente rien, il devine. Il ne se trompera pas s’il obéit à cette voix intérieure qui parle en chacun de nous et nous dit quand nous restons dans la vérité, et quand nous en sortons. La vérité intérieure est la seule qui soit vraiment essentielle : le reste, si beau, si séduisant soit-il, n’est que de l’accessoire, et chez Flaubert il y a toujours le risque de voir l’accessoire prendre la place de ce qui est essentiel : la documentation étouffe l’âme. Chez les romanciers qui ont suivi Flaubert et qui ont écouté quelques-uns des plus néfastes de ses conseils, l’âme est tout simplement absente. » 

Ce don, cette intuition, Julien Green, comme Balzac, s’en sert à tout moment, consciemment quelquefois, inconsciemment le plus souvent, et c’est presque à chaque page de son Journal que nous pouvons relever des notations comme celle que nous citerons pour conclure, matériau peut-être d’un futur roman :

« 19 décembre 1937 - Une lampe à gaz brûlant derrière la porte vitrée d’une loge de concierge, à la fin d’une journée d’hiver, sous une voûte noire, quel bon début de roman ! Aujourd’hui, pendant une heure, je n’ai pu penser à autre chose qu’à cette admirable image. » 
 

(1) Plon, 1970 .

(2) souligné  par l’auteur.

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